II, 125. Cf. Diodore, I
Ton ne retrouve à Karnak nulle trace d'emploi d'échafaudages en bois pour la construction des édifices : les monuments égyptiens ont été élevés à l'aide de remblais, qui étaient déblayés l'œuvre finie, et d'engins mobiles et de petite taille qui n'ont pas laissé de traces.
Quand M. Legrain dut entreprendre d'urgence les travaux de réfection, il n'avait pas de machines puissantes à sa disposition; pour en faire venir d'Europe, le temps manquait et l'argent. Donc, à l'exemple des Égyptiens, il éleva des remblais retenus par des rideaux de briques, et sur ce sol exhaussé il installa les palans dont il était muni. Quand, avec des précautions infinies, les vérins hydrauliques eurent descellé les architraves fendues, les palans les soulevèrent et les déposèrent sur des rouleaux; de là il fut relativement facile de les descendre jusqu'au sol en les laissant glisser le long d'un plan incliné. La descente d'une architrave de 30 tonnes ne prend guère plus d'une matinée ; j'en ai été témoin en janvier 1904. Les colonnes une fois démontées, il fallut défaire les remblais, creuser les fondations, puis remblayer à nouveau dès que les colonnes, remises en place, s'élevèrent un peu haut. L'hiver dernier, j'ai vu employer pour la reconstruction des chapiteaux les mêmes procédés dont on usait en 1904 pour les démonter. La méthode antique, secondée par les machines modernes, a donc permis d'opérer avec une rapi-
dite suffisante, mais surtout avec économie et sécurité (Pi. m, 2, et IV, 1).
Ce n'est pas que le Service des Antiquités ne sache utiliser les ressources de la science et de la mécanique modernes. Suivant l'état des édifices et le tempérament des archéologues, les méthodes sont variables. A Edfou, par exemple, pour une besogne d'un caractère assez différent, M. Barsanti a complètement laissé de côté la méthode antique. Le mur d'enceinte du temple, du côté ouest, inspirait les plus vives inquiétudes. Cette gigantesque paroi de grès, haute d'environ 20 mètres, était, elle aussi, ébranlée dans ses fondations; la base s'enfonçait dans le sol et toute la zone médiane tombait en avant, c faisait ventre », s'arrondissait dangereusement au-dessus du couloir. M. Barsanti accepta la tâche ingrate de démolir le mur entier et de le coucher horizontalement, chaque bloc strictement numéroté et repéré à sa place, sur les terrains vagues d'alentour. Ce fut un étrange spectacle que de contempler étendues à plat sur le sol les scènes mythologiques des guerres soutenues par Horus contre Set, qui donnent une valeur inestimable à ces milliers de moellons si soigneusement rangés. Les fondations refaites, M. Barsanti releva tout, pierre à pierre; il y mit tant de vigilance que pas un fragment ne fut perdu. Le mur semble aujourd'hui n'avoir jamais été touché depuis les Ptolémées. Mais ce n'était qu'un début. L'hiver dernier, le
portique fut repris en sous-œuvre dans la partie ouest de la cour. M. Barsanti, répudiant les méthodes pharaoniques, installa un majestueux échafaudage pour soutenir les dalles du plafond, les architraves et encadrer les colonnes*.
« Ce n'est jamais sans une terreur secrète — écrivait M. Maspero dans son Rapport de 1905 — que je me résous à entamer des opérations aussi vastes, où la moindre négligence des chefs de chantier risque d'entraîner des désastres. Ici, pourr tant, l'urgence était telle que j'avais lieu de craindre prochainement un écroulement analogue à celui qui a si fort endommagé la salle hypostyle de Karnak. La longue expérience de M. Barsanti, son sang-froid, la parfaite homogénéité de l'équipe qu'il a formée et la confiance absolue qu'il lui a inspirée me sont un ferme garant qu'il sortira de l'épreuve à son honneur ». En effet, j'ai vu ce travail fort délicat en bonne voie d'achèvement, sans le moindre accident, en avril 1906. Il suffit d'avoir passé quelques heures à Edfou pour juger ce qu'il faut d'abnégation et de courageuse persévérance à un archéologue qui mène à bien ces tâches difficiles et périlleuses, dans la solitude complète et sans autre encouragement que les visites parfois importunes des touristes.
Ces grands travaux terminés, d'ingrates besognes
1. Voir le rapport de M. Barsanti dans les Annales dix Service des Antiquités, t. VII.
rappelleront en d'autres sites M. Barsanti et ses collègues. On pense à sauver le beau sanctuaire de Goumah, si profondément ébranlé dans ses fondations; les grands pylônes de Kamak et du Ramesseum dont les murs disjoints ont laissé s'échapper le remblai intérieur, — tels de gigantesques pâtés dont la croûte s'en irait en morceaux, — verront aussi prochainement les ouvriers reconstruire les talus antiques pour redresser les moellons éboulés. Quelles surprises en textes et bas-reliefs nous réserveront leurs immenses parois réédifiées? Les travaux entrepris à Louxor, Karnak, Edfou et sur tant d'autres points, montrent assez l'idée maîtresse du directeur actuel du Service des Antiquités : € consacrer toutes les ressources à la consolidation et au déblaiement méthodique des temples et des nécropoles ». Le Service abandonne aux particuliers fortunés et aux sociétés savantes le soin d'augmenter par des fouilles nouvelles le nombre des monuments égyptiens, sauf sur quelques sites où la fouille complète le déblaiement, comme à Karnak et à Sakkarah ; ailleurs il entend réserver ses forces à la conservation, trop négligée jusqu'ici, des antiquités. Un savant comme M. Maspero, qui occupe, de l'avis unanime, la première place dans le monde égyptologique, peut se permettre la coquetterie de consacrer toutes ses heures à la tâche en apparence la plus modeste et la moins enviable de celles qui se présentent en Egypte. Mais ces
œuvres de patience et de méthode portent toujours en elles-mêmes une récompense, souvent d'une valeur inespérée. Voici qu'à Karnak, par la seule nécessité de remuer la terre pour construire ses plans inclinés, M. Legrain trouve chemin faisant plus de monuments nouveaux qu'on n'en a recueilli depuis les temps héroïques où Mariette fouillait au Serapeum. Des temples complets sortent des terres ou des décombres : temple de Ramsès III, temple de Phtah Thébain, temple d'Osiris seigneur de l'éternité; les splendides piliers élevés par Ousirtasen III, débris de la Thèbes, jusque-là ignorée, de la XIP dynastie ; un édifice complet, bâti par le roi Âmenophis P% puis démoli pour une raison inconnue par Thoutmès III, recouvert de terre, mais encore si bien conservé qu'on pourra le reconstruire tout entier; c'est enfin, au fond d'un trou rempli d'une eau croupissante par les infiltrations du Nil, l'entrée d'une cachette merveilleuse d'où, en deux ans, de 1903 à 1905, sont sorties 800 statues de toutes dimensions et de toutes époques, quelquesunes d'une belle facture et la plupart couvertes de textes d'un grand intérêt historique, et plus de 15000 bronzes M La fouille n'est pas terminée bien qu'elle soit poussée à 12 mètres de profondeur; cet
1. Voir, sur cette trouvaille, G. Maspero, Revue de Vart ancien et moderne, 1006. M. Legrain a commencé la publication des statues dans le Catalogue du musée du Caire (le 1" volume a paru en 1906).
hiver la cachette rendait toujours... A Sakkarah, le déblaiement des sables a mis M. Quibell sur la trace des pyramides éleTées par les rois des dynasties héracléopolitaines, jusqu'ici inconnus de nous ; un peu plus au nord, M. Barsanti travaille depuis deux ans à désensabler un superbe monument de granit, qui n'a pas encore livré son secret, mais qui semble antérieur à tous les édifices découverts jusqu'ici... De telles trouvailles sont bien une compensation de tant d'heures passées à une tâche ingrate et lourde de responsabilités. Ce sont elles qui expliquent la joie et la patience avec lesquelles ouvriers et ingénieurs, manœuvres et égyptologues, travaiUent aujourd'hui à découvrir un Sakkarah préhistorique et une Thëbes inédite, qui sort de ses ruines pour éclipser les villes rivales, comme au temps de gloire du dieu Amon.
L'œuvre entreprise par M. Maspero et ses actifs collaborateurs a d'ailleurs une importance qui dépasse le cadre de la vallée du Nil. De cette leçon pratique, les archéologues de tous les pays peuvent tirer profit, bien que les savants qui s y dévouent travaillent sans bruit, loin de la réclame, et ne se font guère connaître que par l'œuvre achevée. Rien de plus controversé que le problème de la reconstruction des édifices antiques. Les solutions sim-
plistes n y sont pas acceptables. Il faut tenir compte de l'état de ruine plus ou moins complet des monuments, de leur force probable de résistance : surtout il importe de se demander si leur valeur est essentiellement artistique ou s'ils sont précieux pour l'historien et l'archéologue.
Au point de vue pratique, il n'est pas douteux que l'abandon sur le sol des édifices à demi ruinés ne soit funeste à la conservation de leurs fragments. Quand il est possible de relever un mur ou une colonnade en utilisant un nombre suffisant de pierres antiques, il est raisonnable de restaurer. A cet égard, M. Maspero a pu trouver des points de comparaison dans les travaux entrepris ailleurs. Délégué en 1905 par le gouvernement khédivial au congrès archéologique d'Athènes, il mit ce voyage à profit pour étudier brièvement les solutions données en Grèce aux problèmes que soulèvent le déblaiement et l'entretien des monuments antiques, a Je me transportai — écrit-il — à Delphes , où M. HomoUe me montra sur le terrain les procédés qu'il employait à cet effet, puis à Olympie sur le théâtre des fouilles allemandes. L'aspect des deux sites m'a convaincu que nous avions raison de procéder par relèvement des débris et par reconstruction des édifices, là où nous pouvions le faire en nous servant uniquement des vieux matériaux. Les fragments d'architecture et de sculpture abandonnés aux intempéries des saisons, sur les lieux
mêmes où ils ont été trouvés, pourrissent rapidement, tandis que les fragments analogues qu'on a remontés à leur place ancienne se raffermissent et se maintiennent. A Olympie, tel temple, ou telle partie de temple, dont on aurait prolongé notablement Texistence si onTavait reconstitué au moment de la découverte, est condamné à périr dans un délai assez rapproché, pour être demeuré gisant à terre. Au contraire, la durée du trésor des Athéniens et des autres portions d'édifices que M. HomoUe reconstruit à Delphes, est assurée pour de longs siècles contre l'action des saisons. Ce m'a été une raison nouvelle de persévérer dans la voie où je me suis engagé et de relever ou de compléter les monuments dont les matériaux subsistent en quantité suffisante, avec des indications telles qu'on peut les remettre en place à coup sûr K »
Et pourtant, faut-il l'avouer? Quelque chose va disparaître des temples restaurés : c'est la mélancolie des ruines abandonnées, le charme évocateur des villes mortes. Dans notre passion de savoir, ne portons-nous pas des mains impies sur les cadavres des temples? Est-ce une œuvre de vraie civilisation que de s'opposer à la ruine nécessaire de ce qui fut grand et splendide, mais qui ne le sera plus jamais? La salle hypostyle, avec ses colonnes refaites où tant de taches marquent les coups des