‹ Au temps des PharaonsChapitre 9 sur 87 · Rapport de · texte numérisé non relu

Rapport de

années, avec ses architraves en partie fausses, aura-t-elle la majesté d'autrefois? Et quand, aux splendides éboulis des pylônes, succédera la régularité des murs reconstruits, aurons-nous retrouvé la demeure d'Amon? La vraie Thèbes n'est-elle pas la Thèbes en ruines où la mort est à sa place, et non la cité restaurée où manquera toujours la vie humaine?

Angoissantes questions qui se présentent à l'esprit avec une force singulière, quand on voit l'activité moderne aux prises avec le mystère des ruines antiques. Le long du plan incliné, je regardais descendre une architrave vénérable. L'énorme pierre était ceinte de palmes, chamarrée de drapeaux, pour conjurer tout mauvais présage; les fellahs tiraient sur les cordes et répondaient d'une voix éclatante aux cris du surveillant qui rythmait leurs efforts par ses invocations à Allah. Tandis que descendait la pierre, j'évoquais la scène toute semblable qui s'offrait à la vue, sur ces mêmes lieux, il y a plus de trois mille ans, quand le bloc, amené des carrières de Silsileh, remontait la pente du talus, halé de la même manière, au son de chants tout pareils. Alors aussi la pierre était vénérée et parée comme une sainte : peut-être racontait-on sur elle ce qu'on disait de mainte autre pierre et ce que nous pouvons déchiffrer dans les carrières du Ouady-Hammamât : « Miracle advenu en ce temps-là... : comme les ouvriers descendaient

la montagne, parut une merveilleuse gazelle; elle marcha devant et guida nos gens qui allaient les yeux fixés sur elle. Point ne se retourna, jusqu'à ce qu'elle arrivât à cette pierre, dans la montagne auguste... Alors elle enfanta sur cette pierre, aux yeux de toute l'armée ; on lui coupa le cou, on la brûla sur la pierre avec de l'encens, et le bloc arriva heureusement jusqu'en Egypte*... »

Aujourd'hui, c'est au nom de Mahomet que la pierre descend et remonte, docile aux mains des infidèles. En vain la gazelle a donné son sang, et les ouvriers antiques leur dur labeur. L'œuvre, à laquelle tant de milliers d'êtres ont, pendant des siècles, voué leur vie, perd quelque chose de son mystère et de sa haute signification artistique quand les ingénieurs et les archéologues sondent ses faiblesses, déblayent ses ruines et relèvent ses murs.

Pourtant ce n'est pas une œuvre de curiosité impie qui se poursuit en Egypte. La restauration des temples est un mal nécessaire pour éviter de plus grands désastres. Ce qu'on se propose, ce n'est pas de donner à l'œil du visiteur la satisfaction banale de lignes ininterrompues et de monuments bien complets. La beauté des lignes n'est pas le seul mérite des temples égyptiens : peut-être y aurait-il avantage à les abandonner dans leur atti-

i. Erman, Wanderzeichen in Hammamat, ap. Zeitschrift fur œgyp^ iische Spraehe, XXIX, p. 60.

tude expirante, si les artistes seuls y cherchaient des leçons. Mais ces colonnes et ces murailles sont couvertes de figures et de textes d'un intérêt unique pour l'histoire des idées et des hommes : sauver ces débris d'annales, ces fragments de rituels et de théogonies, c'est conserver à l'humanité des titres de famille et son patrimoine intellectuel le plus lointain. Voilà pourquoi il est utile, il est nécessaire, de relever les salles hypostyles et de réédifier les pylônes. Que les artistes et les délicats se rassurent : ce sont des mains pieuses qui touchent aux pierres sacrées.

Vers la fin de Tété 1887, dans un canton peu fréquenté de la moyenne Ég)rpte, près du village d'Haggi-Kandil, habité par les Bédouins d'El- Amarna, des fellahs en quête de matériaux de construction dans ces carrières inépuisables que sont les vieux temples, démolissaient paisiblement quelques pans de murailles, dépendances d'un grand édifice où Ton reconnaît aujourd'hui un palais d'Aménophis IV (xv* siècle avant notre ère).

Aménophis IV était le fils d'Aménophis III et de cette reine Tii dont on a retrouvé les sceaux dans les palais mycéniens de Crète et de Grèce. L'Egypte régnait alors sur tout le Levant, depuis que les pharaons de la XVIIP dynastie avaient établi leur autorité sur la Méditerranée insulaire, la mer Rouge et dans l'Asie antérieure. Pour se rapprocher du Delta et de la Syrie, Aménophis IV

avait abandonné Thèbes, la capitale de ses pères. Au nord de Siout, dans la moyenne Egypte, s'élevait sa ville royale de Khounatonou. Ce sont les ruines que fouillaient nos fellahs.

En nettoyant le sol des déblais accumulés, ils trouvèrent tout de suite mieux qu'ils n'espéraient : de belles briques, les unes cuites, la plupart de terre crue, tantôt carrées, tantôt oblongues; le grain en était très fin, et la couleur variait du noir au jaune et au rouge. C'étaient d'excellents matériaux pour nos maçons improvisés; l'un d'entre eux eut-il l'idée d'essuyer la poussière séculaire? est-ce un coup de vent qui fit voler le sable incrusté dans les pores du limon? Les briques apparurent tout à coup gravées de signes étranges, qu'on eût dit burinés à coup de stylet et que des lignes régulièrement tracées divisaient très correctement. Tous les paysans d'Egypte savent que leur sol recèle des trésors : les briques à inscriptions furent donc traitées avec égard. Et Ton creusa le sol; bientôt apparurent deux cachettes en forme de puits : ils étaient pleins de briques gravées. On entassa la trouvaille dans des paniers chargés à dos de baudet; et, quelques jours plus tard, les marchands d'Akhmim, de Louxor et du Caire avaient en dépôt une partie des documents.

Les premiers savants avertis furent M. Bouriant, directeur de l'École française du Caire, et M. Grébaut, alors directeur du Service des Antiquités ; ils

achetèrent q^uelques spécimens, et, fort ébahis de trouver en Egypte un dépôt de tablettes babyloniennes, écrites en caractères cunéiformes, ils communiquèrent les documents aux assyriologues les plus compétents, M. Oppert, professeur au Collège de France, et M. Sayce, de Londres. La surprise fut si forte que les tablettes furent tout d'abord considérées comme des faux et dédaignées par les spécialistes. Mais on s'émut peu à peu en apprenant qu'il existait des centaines — quelquesuns disaient des milliers — de briques écrites; il devenait invraisemblable que des faussaires eussent été si prolixes.

^ Les musées de Londres, Berlin, Vienne, Paris firent quelques achats timides; la plus grande partie «des pièces passa aux mains de Daninos- Pacha, d'Alexandrie, et du collectionneur Graf qui les revendit au musée de Berlin. A partir du mois d'avril 1888, il n'y eut plus de doute possible : M. Sayce déchiffra les noms de rois de Babylone et de chefs syriens; le grand égyptologue de Berlin, M. Adolf Erman, lut les cartouches des pharaons Aménophis III et Aménophis IV écrits en cunéiformes : l'on découvrit que ces briques étaient des lettres-missives, d'un intérêt prodigieux, échangées, au temps de l'hégémonie égyptienne en Asie, entre les princes de Syrie ou des pays limitrophes et leurs suzerains, les Pharaons. C'était la plus vieille correspondance diplomatique connue, —

elle date de trente-quatre siècles, — que des baudets avaient convoyée dans leurs paniers, promus accidentellement à la dignité de « valises ».

N'est-ce point une tristesse d'avouer qu'en cette occasion l'esprit critique des savants fut plus funeste aux documents que l'ignorance des fellahs? Sans doute plus d'une brique avait été émiettée par le pic des fouilleurs ou mise en pièces au cours des transports. Ainsi fut jadis irréparablement mutilé le papyrus royal conservé à Turin. On l'avait trouvé intact et introduit dans une jarre pour le transporter à dos de baudet; quand on déboucha la jarre, le papyrus était en miettes; ses morceaux recollés sont encore le plus précieux document chronologique de l'histoire d'Egypte. Les briques d'El-Amarna, dédaignées des marchands, refusées par les savants, subirent d'irréparables dommages au cours de leur vagabonde carrière. A peine s'il nous en reste trois cents; peut-être y en avait-il le double à l'origine. Du moins ce qui subsiste est-il aujourd'hui considéré à sa réelle valeur, qui est inestimable ; les assyriologues de tous les pays, en Angleterre, Sayce et Budge, en Allemagne Bezold et Winckler, en France Halévy, Delattre et Scheil, ont traduit et commenté ces textes dont la vulgarisation est maintenant possible grâce à ces travaux approfondis.

Dès que Ton eut achevé le déchiffrement sommaire des tablettes d'Ël-Âmarna, on constata que les pièces de cette correspondance diplomatique avaient été classées par séries : il y avait 6 lettres d'un roi de Babylone, 9 du roi d*AIasia, 4 du roi de Mitanni, les unes et les autres se rapportant à des cas déterminés et donnant l'exposé de négociations méthodiques. De même un certain Rib-Addi avait envoyé 46 missives; d'autres, Arad-Hiba, de Jérusalem, Azirou, gouverneur d'une ville de Syrie, en ont écrit 5 ou 10; une centaine de correspondants sont représentés par une ou deux lettres. Nous avons donc affaire à de véritables dossiers épistolaires : sur une des briques, il est fait mention de la « place des archives du palais royal » ; une lettre, citée plus loin, invite le Pharaon à se reporter aux pièces conservées dans ses bureaux. Les deux chambres en ruines d'El-Amarna semblent être le dépôt des archives du ministère des Affaires étrangères pharaonique.

Ce dépôt n'était guère qu'un magasin où l'on avait empilé les briques sans beaucoup plus de soin que les paperasses dans les greniers de nos ministères. Une courte inscription en caractères égyptiens, tracée en marge d'une dépêche cunéiforme, nous apprend que le dépôt fut primitive-

ment à Thèbes, résidence des Pharaons de la XYIIP dynastie; quand Aménophis lY répudia Thèbes comme capitale religieuse et politique, il transporta les services officiels à Khounatonou (El-Amarna), et les archives diplomatiques furent installées dans une modeste dépendance du palais.

Quelques indications nous ont été conservées sur le personnel attaché aux archives : on a trouvé un sceau gravé au nom de « Tetou-nou, l'homme de Shamas-niki », Tetou-nou, d'après son nom, était égyptien; sa fonction semble avoir été celle d'un scribe aux ordres de Shamas-niki, lequel était certainement babylonien. Flinders Pétrie, qui a fouillé à fond, en 1891, cette partie d'El-Amarna, a pu découvrir un nouveau nom de fonctionnaire, tracé à l'encre sur un bloc : « le scribe royal Râ- Apii ». Il croit, non sans vraisemblance, que c'était le directeur égyptien du service, qui avait sous ses ordres le babylonien Shamas-nîki, assisté lui-même de l'égyptien Tetou-nou*.

La présence d'un étranger, d'un babylonien dans ce ministère pharaonique s'explique par le fait que toutes les pièces diplomatiques sont écrites en caractères cunéiformes, c'est-à-dire étrangers à l'Egypte. L'usage de cette écriture à la cour pharaonique était absolument nouveau; aucun document antérieur ne nous avait permis de le constater;

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