‹ Au TexasChapitre 12 sur 50 · COMPLÉMENT · texte numérisé non relu

COMPLÉMENT

(De juin à octobre 1854.)

Bases et Statuts de la Société de Colonisation.

Amis ,

Je vous ai adressé une Proposition décisive pour la réalisation sociale de notre Foi commune.

Vous avez répondu à mon appel. C'est à moi aujourd'hui à reprendre la parole. Ecoutez-moi donc.

Et d'abord, que cette communication nouvelle s'ouvre par une action de grâces. — Comment pourrais-je discuter froidement des règlements d'affaires si je n'avais donné cours aux sentiments qui se pressent dans mon âme?

Pendant que vous ignorez encore les résultats d'ensemble ; que vous êtes encore incertains, chacun, des dispositions et du concours des autres, et que, inquiets, en proie à une ardente impatience de savoir, vous m'accusez peut-être de lenteur, j'ai là, réunies sous mes mains, toutes vos réponses, — les preuves et les témoignages...

Loin de vous reprocher cette impatience, je la bénis. C'est une soif sainte et le moment de l'étancher est venu.

A tous ceux, donc, qui, dans la dispersion et l'isolement, pouvaient croire les sources de notre Foi taries, éteinte l'ardeur des

âmes, brisée la solidarité des volontés et des concours, je le dis aujourd'hui, non plus en espoir mais en accomplissement : Réjouissez-vous et buvez à la source ; car les eaux ont recommencé à couler avec abondance, plus fraîches et plus vives que jamais ! Réjouissez-vous, et réchauffez-vous au foyer commun des âmes retrouvées et des volontés unies; car le feu sacré brûle, à l'heure qu'il est, dans toutes les âmes, et les volontés, — plus résolues et plus fortes que jamais, — vibrent à l'accord et convergent dans une solidarité réconstituée, et décisive....

Ah ! je le savais bien, moi, qu'au fond vous n'étiez pas morts !

Nombre d'amis m'ont plaint, et des personnes encore me plaignent parce que depuis cinq ans je suis dans l'exil. — Béni soit l'exil ! et, que Dieu n'eût-il voulu qu'il commençât cinq ans plus tôt.

Ecoutez-moi.

Cette fondation, — que je ne caractérise pas ici parce que nous l'entreprenons et l'allons conduire en présence de l'histoire et que ce sera à l'histoire de prononcer sur son caractère, cette fondation que je vous ai présentée il n'y a pas encore trois mois, et qui alors, n'était qu'un simple projet, une simple proposition, une idée, aujourd'hui elle n'est plus cela.

Aujourd'hui elle est un fait. Elle est née à la réalité. Elle existe.

Je vous disais, il y a trois mois (p. 82), en vous proposant une résolution souveraine :

u L'École Phalanstérienne compte plus de forces que l'initiau tive de l'œuvre n'en exige. Qu'elles s'ébranlent, s'unissent et u convergent : virtuellement et d'ores-et-déjà, la fondation est u opérée. »

Ce que je vous disais en ces termes il y a si peu de temps, à l'heure qu'il est cela est accompli. Cette fondation est opérée. Réjouissez vous donc en apprenant chacun que tous vous êtes prêts.

Pour moi, si ma vie a eu quelque utilité, — et je dis simplement et sincèrement que je le crois ; — si j'ai servi d'un cœur dévoué la

Cause du Bien Universel, et travaillé obstinément au triomphe de notre Cause, — deux cultes qui n'en font qu'un dans ma conscience, — je déclare que, ma vie dût elle finir aujourd'hui, j'aurais déjà reçu ma récompense.

J'aurais reçu ma récompense parce que j'emporterais avec moi, si je mourais aujourd'hui, la certitude que l'oeuvre que je vous ai proposée pour la réalisation de notre foi et pour le salut social du monde, est tellement engagée aujourd'hui, qu'elle se fera désormais quand même le promoteur y viendrait à manquer.

Je ne songe point à mourir. Je me sens, Dieu merci ! dans la plénitude de ma force ; je compte avoir encore de bons services à rendre à notre Cause et à l'œuvre de Réalisation qui s'ouvre enfin pour elle ; mais je sens, — et je le dis, — que cette heure-ci est une heure solennelle dans mon existence.

C'est une heure solennelle aussi dans la vie de ceux qui, — aujourd'hui ou demain, — abandonnent avec moi la civilisation que nous ne regretterons pas, et l'Europe où nous sommes nés, pour aller ensemble ouvrir, dans les prairies immenses et les foré i s vierges du grand Ouest, un asile à nos croyances.

Elle l'est encore, pour les amis qui resteront derrière nous, dont le concours et les vœux et les prières nous accompagneront sur l'océan et nous suivront par-delà, en attendant qu'ils puissent se dégager, eux aussi, et venir nous rejoindre.

Elle l'est enfin pour ceux-là même qui, étrangers à notre cause, mais étant en possession d'une âme humaine, ont le droit de répéter la grande pensée du poëte romain : u Homo sum.... Je suis homme et je sens que rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »

Eussent-ils, ceux-là, — comme, en ces temps mauvais où nous vivons, tant d'autres que ne hanterait guère cette haute pensée, — méconnu jusqu'ici nos sentiments et calomnié nos croyances, ils n'assisteront point sans un mouvement de sympathie sérieuse et profonde à cet Exode dont nous allons les rendre témoins.

Une masse d'hommes, dont beaucoup vivent dans l'aisance, un certain nombre dans la fortune, s'ébranlant à la voix d'une Idée,

d'une Idée calme, lumineuse, pure de tout fanatisme et de tout exclusivisme; — mus par l'amour de l'humanité collective dont ils croient posséder la loi providentielle et libératrice ; abandonnant la civilisation où ils ont vécu, la société où ils ont leur rang et leur influence, l'Europe où ils sont nés; partant avec leurs biens, leurs industries, leurs familles et leurs dieux domestiques ; emmenant leurs femmes, leurs enfants, leurs vieux parents; traversant quinze cents lieues de grande mer et s'enfonçant dans les solitudes de l'Amérique jusqu'aux pieds des Rocheuses, pour donner une patrie à leur foi et dresser sous le soleil libre et rayonnant du désert le tabernacle de leur croyance, qu'ils emportent de la terre d'Europe avec eux : un tel acte, dans un tel siècle, accompli avec réflexion et maturité, délibéré, pesé et volontaire, un tel acte, je le dis en vérité, est grand dans la Conscience humaine.

Et toute Conscience où n'est pas éteinte u la lumière qui éclaire chaque homme venant au monde » respectera cet acte, et saluera d'un souhait sincère et d'une bénédiction cette œuvre, — comprenant bien, dans son for intérieur, que l'instant du signal qui la met en marche, est un de ces moments marqués d'une réelle solennité dans la famille humaine,

C'est pourquoi j'ai voulu qu'à ce moment même, aux premiers mots d'une communication décisive et suprême, surgisse de ma parole, chez vous amis, tout d'abord et pour tous, ferme, robuste, rigide, inébranlable, la conviction que cette œuvre vous est acquise, — qu'elle est acquise et scellée.

J'ai tenu à ce que tout d'abord, vous sachiez chacun que vous ne vous appelez plus, ici et pour cette œuvre, Pierre, ou Jean, ou Marc, ou Paul ; mais que chacun et tous — sans vous être encore ni consultés ni entendus, — vous vous êtes baptisés vous-mêmes et vous appelez ici légion.

J'ai tenu à ce que, mis d'une première parole en contact d'ensemble, chacun de vous, élément voltaïque d'une véritable pile humaine, sentit formé d'un coup le courant collectif de la volonté fie tous, et centuplée, milluplée en lui la tension de l'électricité

qu'il dégage et y apporte lui-même. J'ai tenu à ce que doublé et redoublé chacun de la force de tous, chaque dévouement, chaque volonté multipliée par toutes les volontés vibrant à l'accord dans l'espace et dans le temps, vous vous reconnaissiez, non plus des individualités isolées, non plus des molécules éparses, non plus des affinités désagrégées et aspirant à vide ; mais une batterie magnétique immense, une phalange, une masse, un tout, omnes-uninn ; non plus de simples virtualités personnelles, des désirs errants, des forces vagues et égarées, mais un système de forces sociales en gravitation réciproque concentrique, ou, pour dire le mot simple et vrai, un Peuple qui commence : — et un Peuple qui va jeter le poids de la loi divine qu'il connaît, dans les destinées de la race humaine qui ne la connaît point encore.

Maintenant donc vous êtes instruits de votre virtualité collective. Vous savez qu'à tout événement, notre œuvre est fondée par vos forces propres et dans vos volontés propres, dont je vous annonce en ce moment à chacun la simultanéité convergente et la synergie constituée. Vous savez que — quoiqu'il arrive, — vous devez continuer l'œuvre et la pouvez accomplir.

Hier encore peut-être, un accident qui m'eût pris, eût compromis cet œuvre-ci. Demain j'y puis être, j'y serai, le l'espère, utile. Dès aujourd'hui j'ai formellement cessé d'y être nécessaire : c'est, — en cas, — ce que je tenais aussi et encore à vous dire.

Tout homme qui possède ou qui accomplit quelque chose en ce monde, s'il n'est point un insouciant ou un égoïste, doit avoir son testament toujours fait, et le refaire à chaque changement sérieux qui marque une époque nouvelle dans sa vie. Voici le mien pour cette heure de la mienne. Je l'ouvre pour vous. Il est en vingt lignes et à votre adresse :

a Quoiqu'il arrive! sans que rien de ce qui pourrait survenir u en Europe : sans que ni paix, ni guerre, ni révolutions vaincues, u ni révolutions triomphantes, ni victoires, ni revers d'aucune sorte, u ni succès inespérés, ni difficultés dans vos affaires, ni embarras de

u famille, ni considération de fortune, de place ou de position, de u présent, de passé ou d'avenir, sans que rien, rien entendez-moi u bien, rien, rien, rien, vous en détourne... allez au Texas.

u Continuez l'œuvre en la prenant où je vous la laisse.

u Et en la prenant avec la résolution que rien n'ébranle, prenez u là aussi avec la prudence qui est, dans les grandes choses, une u force aussi nécessaire que cette résolution. Agissez avec ordre, u sans précipitation ni confusion, et tenez en considération sérieuse, (a pour la greffe de l'ordre nouveau, pour la conduite délicate et u difficile des premières transitions surtout, les principes exposés, u touchant les débuts de cette œuvre, dans la Troisième partie u du Rapport que j'ai rédigé pour vous. — Les livres du Maître, a tous les écrits de l'École et l'expérience vous diront le reste.

u Dans ces vingt lignes je lègue à chacun de vous la révélation « de la force créatrice qui réside en vous tous à cette heure.

u Vous êtes en aimantation collective, en gravitation converti gente sur une œuvre historique et religieuse de premier titre, u aujourd'hui déterminée et parfaitement pratique. Cette œuvre u est tout entière en puissance dans vos âmes, par la double viru tualité de la volonté commune qui vous unit et de la lumière u commune qui vous éclaire. Vous êtes les Élus de Dieu pour le u salut social du monde. Sachez seulement que l'heure est venue u et que vous êtes prêts. Enterrez-moi sans vous arrêter un jour. u Emportez mon souvenir dans vos cœurs parce que je vous ai u aimés et que j'ai aimé et servi notre Cause; et suivez le soleil u jusqu'à la terre qu'il illumine quand il abandonne aux ombres u de la nuit les vieilles civilisations qui s'éteignent.

u Faites cela quoiqu'il arrive.

u Dixi et salvavi animam meam.

Bruxelles, le 9 août 1854. Considérant. »

Telles sont aujourd'hui, pour vous, mes dispositions testamentaires. Si je meurs cette nuit, soyez en, demain, les exécuteurs. Ma conviction profonde est que je vous laisserais moins, — bien

moins, — pour l'avenir de notre cause et votre propre avenir à tous, en vous léguant les trésors de Rothschild ou tout l'or d'une Californie.

Et maintenant que j'ai fait, comme on dit en ce temps-ci, mes dispositions d'outre-tombe, rentrons dans ce monde qu'aussi bien ne quitté-je point pour vous avoir adressé, de l'autre, en pensée du moins, ces lignes. Revenons et causons affaires.

Avant d'aborder de nouveaux sujets, je résumerai le contenu de ce premier paragraphe, capital à mes yeux, en rappelant deux passages du Rapport et y ajoutant une seule phrase.

Je vous disais, — page 150, — après avoir esquissé le plan général de l'œuvre :

« Ceci posé et acquis, que chacun de nous se demande à luiu même si le terrain de l'Europe, — quelque hypothèse que l'on « fasse sur les choses qui peuvent survenir, — offre à la réalisait tion de l'Idée dont nous avons charge, des chances comparables u à une perspective aussi prochaine et aussi sûre ?

a Pour moi, ma réponse est faite. Il ariverait demain telles « circonstances qui me permettraient de rentrer en Franee à mon u aise, que je n'en serais pas moins, dans quelques mois, sur la route u du Texas. La réalisation de l'œuvre à laquelle ma vie appartient u est là : J'y vais.

« Aussi la question n'est plus, pour moi, de savoir si la chose a proposée se fera. Ce qui reste seulement en question c'est l'échelle « de proportion sur laquelle elle pourra débuter, — question u importante sans doute, mais cependant secondaire. Ceci, mes u amis, dépendra de vous et de vos concours, v

Et je vous avais dit déjà, page 126, en tête du devis d'avantprojet, en parlant de l'échelle de réalisation et du concours initial :

u Si ce concours est considérable, ce que je désire vivement, u l'œuvre marchera avec une rapidité prodigieuse, et le succès u sera très-prochain.

u S'il est plus faible, que les résolus se rassurent : l'œuvre et u le succès demanderont plus de temps et plus de peine ; sans u doute; mais, en tout état de cause, nous arriverons au but. >i La seule phrase qu'il me reste à ajouter est celle-ci : Je vous annonce aujourd'hui que le concours manifesté, — sur la simple proposition générale faite à la suite du Rapport, antérieurement à la publication des Statuts qu'un grand nombre des nôtres ont voulu attendre (très à tort certainement) avant de donner les explications qui leur étaient demandées touchant leurs dispositions à l'endroit de la proposition générale ; — je vous annonce, dis-je, que ce concours manifesté dépasse déjà de plus de dix fois le minimum que j'eusse jugé suffisant pour engager l'exécution sans crainte, et certain d'entraîner le succès ultérieur.

Cela dit, et le cœur content, abordons les questions qu'il faut vider et les affaires que je dois laisser clairement et solidement établies avant de partir.

Le paragraphe précédent venait d'être écrit quand, le 11 août, la justice descendit chez moi, y cherchant des machines infernales. Elle parcourut le manuscrit tout frais, qu'elle trouva sur mon pupitre, à côté de celui des Statuts de la Société de colonisation, que nous considérions presque comme achevés. Neuf jours au secret, en prévention de complot contre la sûreté de la Belgique, et dix que je dus donner à la nécessité d'en finir, si possible (1), avec toute espèce de prévention, passée ou à venir, autour de notre affaire et de ceux qui s'en occupent, me conduisirent à la fin du mois.

Dès les premiers jours de septembre, l'Acte de Société allait être

(1) Voir Ma Justification, brochure in-&o Bruxelles, 1854. (Prix : 75 centimes, et, par la poste, 1 franc).

transcrit sur papier timbré quand nous nous aperçûmes qu'un des points dont la révision avait été interrompue par mon emprisonnement exigeait une reprise d'étude. Fidèle au principe que nous nous étions posé de consacrer tout le temps nécessaire à la bonne construction de la base de notre édifice, nous ne reculâmes point devant la recherche d'une disposition nouvelle et le remaniement qu'elle devait entraîner dans l'Acte. — C'est une des difficultés d'un travail comme celui-ci que, tout s'y tenant, une modification sur un point, fût-il de minime importance, en commande souvent beaucoup d'autres. Or il s'agissait d'une des dispositions principales dans l'économie du système.

Quoi qu'il en soit, au moment où je reviens à cette communication (28 septembre) à la suite d'un travail difficile et acharné, je vous annonce non-seulement la signature de l'Acte et la fondation de la Société de Colonisation eurojpéo- américaine au Texas, mais sa constitution définitive. — Nous regagnons bien six semaines par la décision que j'ai prise, au moment même de la signature, (je n'avais pas eu seulement le temps d'y songer jusquelà) de me porter fort pour la somme à laquelle, aux termes de l'article 31 des Statuts, la condition de cette constitution était fixée.

Grâce à cette résolution — pour laquelle je suis d'ailleurs parfaitement couvert, — les opérations sont commencées. Nous avons pu déjà toucher des fonds sur reçus provisoires ; la préparation des modèles des Actions est à peu près arrêtée, et le système de la comptabilité sociale est à l'étude. — Le règlement de la comptabilité vient, en ordre d'importance, dans nos opérations initiales, immédiatement après celui de la Société elle-même par les Statuts.

La déclaration de constitution de la Société nous permet d'ailleurs d'agir immédiatement en Amérique. Cantagrel s'embarque le 3 octobre avec un mandat régulier. Un autre de nos amis le suit dans la semaine. Réunis à quelques-uns des nôtres, de New-York, ils seront au Texas dans la première quinzaine de no-

vembre, et je ne tarderai pas moi-même à les rejoindre. — Au moment où vous lisez ceci, le courant de l'immigration est donc, de fait et déjà, commencé. Nous sommes à l'exécution.

Ces nouvelles étant de nature à calmer les impatiences légitimes, nous allons pouvoir étudier nos Statuts avec toute l'attention qu'ils réclament. Toutefois, pour n'être point arrêtés par des horsd'œuvres dans un exposé régulier des motifs, nous débarrasserons d'abord le terrain de quelques résidus.

Plusieurs eussent désiré que la publication des Statuts eût immédiatement suivi mon Rapport, et y eût même été contenue. Il y avait dix raisons pour ne point agir ainsi. Depuis tantôt cinq ans, mes communications directes avec vous étaient presque entièrement coupées, et les propositions que je vous rapportais d'Amérique avaient un caractère tout nouveau dans l'École. Il fallait, de toute nécessité une correspondance préalable et générale, capable de nous bien renseigner sur l'état des choses et sur celui des esprits en présence de l'œuvre proposée. Nous ne devions d'ailleurs lancer le navire à l'eau qu'après nous être assurés une bonne construction et un équipage respectable pour le monter.

Cette correspondance devait servir, en outre, à signaler des diversités de vues et des points mal compris sur lesquels il y aurait à revenir pour que tout fut bien net entre nous. Ne voulant laisser derrière moi, en partant, aucun coin obscur dans la situation et dans nos rapports, je dois un moment à cette besogne préliminaire.

Vous tous, amis, qui servez avec fidélité la Cause que je sers avec fidélité moi-même ; vous, à qui j'ai proposé l'initiative de l'Œuvre que nous fondons, vous savez très-bien que je vous aime comme de vieux compagnons d'armes et que je vous respecte comme des cœurs nobles et dévoués.

Or, et pour cela même que je vous aime et que je vous respecte, je ne dois pas vous flatter.

Le moment serait mal choisi, d'ailleurs, pour nous tromper les uns sur le compte des autres. Un peu plus tard tout deviendra aisé. Mais, aux débuts — nécessairement difficiles — d'une œuvre telle que celle-ci, toute illusion amènerait son mécompte et serait dangereuse. Nous devons nous parler comme des hommes justes, droits et francs, qui font passer, avant tout, l'intérêt de leur Cause.

Je vous dirai donc, sans chercher de détour, qu'il y a dans nos rangs, des esprits légers et des têtes dures.

Les esprits légers sont ceux qui se hâtent d'accuser, déjuger, et même de condamner sans savoir ; de penser et de prononcer qu'on aurait dû faire autrement, comme ceci ou comme cela, sans s'être enquis, sans avoir seulement pris la peine de chercher, par un travail de réflexion souvent facile, les motifs d'une conduite donnée.

Les esprits légers sont encore ceux qu'une étincelle allume, qui flambent comme de la paille sèche et que la moindre contrariété éteint, qui croient tout perdu et se sentent découragés au premier retard, au premier obstacle.

Dernièrement, quand les journaux ont annoncé mon arrestation, quelques-uns parmi les nôtres, en très-petit nombre il est vrai, — mais enfin il y en a eu, — voyaient déjà l'affaire du Texas à l'eau !

D'autres apprenant, quand c'était déjà fini peut-être, que j'écrivais quelque chose pour le public sur cette arrestation, sans savoir ce que j'écrivais, sans se donner la peine de soupçonner que je pouvais avoir mes motifs, sans songer que j'étais naturellement meilleur juge qu'ils ne pouvaient l'être de ma position, de ses convenances, de ses nécessités même au point de vue de notre affaire et de son avenir, prononçaient d'emblée que je commettais, cela faisant, une faute impardonnable.

D'autres, avant et après cette aventure, nous écrivaient des lettres désespérées sur nos lenteurs (cela pendant que nons travaille

lions quatorze heures sur vingt-quatre, moi-même souvent dix-huit et plus d'une fois vingt-deux). Il y en a qui poussaient l'impatience, ou plutôt que Fimpatience poussait, jusqu'à leur faire penser et nous dire qu'il était bien plus important d'avoir des Statuts quelconques tout de suite, que d'en avoir de parfaits dix jours plus tard !

Ces exemples suffisent. De telles dispositions sont vraiment puériles. Elles accusent une légèreté d'esprit et une précipitation tellement aveugles, qu'elles exigent l'examen de deux questions, l'une concernant la coiifiance, l'autre, V impatience.

Quand nous n'avions à faire que de la Propagation, cette légèreté, plus particulière à l'esprit fi ançais, qui le lance avec toute sa fougue dans tant de jugements téméraires, avait déjà ses inconvénients et a suscité chez nous plus d'un trouble. Aujourd'hui que nous commençons une campagne sur le terrain, et une campagne dont le champ d'exécution s'étend sur les deux hémisphères, les conséquences pourraient être autrement dommageables. Nous devons donc nous-mêmes prendre ici nos précautions contre nousmêmes.

La campagne va s'ouvrir sous ma direction. Ma fonction et ma responsabilité sont celles d'un chef. Or, par cela même que j'ai conçu notre œuvre comme devant laisser la liberté la plus absolue à tous ceux qui y prendront part avec moi, que je ne veux rien sur eux qui ressemble à une autorité législative ou impérative quelconque, il nous y faut, les uns dans les autres, une confiance réciproque tout aussi absolue que cette liberté. Pour les débuts du moins, pour la phase des préparations, cette condition est formellement nécessaire.

Je dis en conséquence, à ceux des nôtres dont le caractère est ainsi fait que le premier obstacle les déconcerte, que le premier contre-temps les indispose ; dont l'esprit s'emporte facilement aux jugements précipités ; qui, — d'une confiance en moi telle qu'à ma voix ils se décident à s'expatrier, corps et biens et familles, — pas-

— IbS-

sent au premier motif, sérieux ou non, d'une minute à l'autre, à une disposition inverse; je dis à ceux-là, très-amicalement, que leur place n'est pas à l'avant-garde. Ils doivent reconnaître euxmêmes, dans l'intérêt de la Cause, et de l'Œuvre commune, dans le leur propre et dans celui de ma responsabilité, qu'ils ne peuvent songer à quitter l'Europe avant que nous leur ayons préparé convenablement et fortement le terrain. Je supplie donc ici chacun de faire loyalement son examen de conscience et de ne pas se promettre et nous promettre, pour les premiers temps, au delà de ce que son caractère pourrait tenir.

La confiance dont j'ai besoin de la part de ceux qui donneront, de leur personne, pendant les débuts de l'exécution, n'est pas une foi aveugle à mon infaillibilité, une disposition à croire que je ne puis commettre des fautes. Des fautes ? Je vous dis ceci très-haut pour que nul n'en ignore : c'est que je compte bien en commettre, des fautes, et plus d'une encore, — quitte à tâcher d'en profiter toujours comme expérience, et plus d'une fois peut-être à en tirer bon parti dans les manœuvres. — En somme, ce qu'il nous faut, à Pavant-garde, ce sont des caractères qui ne soient pas disposés à voir des fautes partout, et que les fautes réelles ne découragent pas. Ceux des nôtres qui ne sentent point, solide en eux, cette double condition du programme doivent s'imposer l'ajournement.

Ce que je dis pour les personnes, je le dis aussi pour les capitaux. Les capitaux du premier noyau comme les hommes de l'avant-garde, doivent être confiants et résolus. Ceux qui doutent, ceux qui s'inquiètent, ceux qui craignent que, propres à concevoir, nous le soyons moins pour exécuter,. doivent se résigner à la perte des avantages qu'obtiendront les premiers capitaux versés, et ne s'engager que quand l'exécution elle-même les aura pleinement rassurés. Nous ne manquerons pas plus de capitaux que d'hommes, et, quelqu'intérêt qu'il y ait à assurer, dès les débuts, le capital d'exécution le plus considérable, ici encore la solidité du premier noyau ne doit pas être sacrifié à la dimension. — Venons au second point.

Quand une œuvre considérable est conçue et posée, V impatience de l'exécution est naturelle chez tous ceux qui, de cœur et d'âme, sont résolus à y concourir. Tous aujourd'hui, en présence de l'œuvre engagée, nous nous sentons impatients. Mais il y a deux sortes d'impatiences, l'une calme et clairvoyante, l'autre aveugle et fébrile, et ici, — généralement du moins, — ces deux impatiences dérivent de deux sources différentes.

L'œuvre qui s'ouvre a pour elle deux mobiles. Le premier gît dans notre foi, dans les sentiments les plus élevés de nos âmes : c'est l'intérêt d'une grande cause à servir. Ce mobile est fort, robuste, puissant et pressant, mais il est en même temps prévoyant et calme. L'autre, — tout légitime, tout utile, tout nécessaire même qu'il soit ici au succès de l'œuvre, — vient, en dignité, fort au-dessous du premier : c'est le désir de changer sa situation personnelle contre une autre pleine d'espoir et de belles promesses. Ce dernier mobile s'emporte plus facilement et sa vue ne s'étend pas toujours aux nécessités d'ensemble.

Or, vous tous à qui a été proposée l'initiative de cette entreprise, vous êtes fortement animés par le premier mobile : depuis longtemps la plupart d'entre vous ont fait leurs preuves. Il n'est pas moins certain que, par une conséquence nécessaire de la diversité des positions et des caractères, les deux ressorts ont, chez les uns et chez les autres, des forces inégales, et que si tous deux sont destinés à faire grandir notre œuvre, ils ne sont pas également propres à ses débuts.

Sans doute, ce qui me permettra de vous appeler, sans réserve, sans crainte, sans aucune sorte d'hésitation de conscience, au Texas, c'est la certitude, — acquise maintenant grâce à l'ensemble assuré des concours, — que vous y rencontrerez, y venant avec ordre et chacun en son temps, des conditions de prospérité auxquelles l'Europe ne vous saurait offrir rien de comparable. Mais cela n'est nullement une raison pour confondre les deux mobiles.

Je n'ai point conçu et ne vous ai point proposé l'œuvre du Texas en vue de nos intérêts et de nos avenirs particuliers; je vous

l'ai proposée en vue de l'avenir et du triomphe d'une Cause que nous croyons celle du salut du monde.

Tel est le caractère de cette œuvre, et ce caractère lui doit être maintenu.

Les hommes qu'il faut, en conséquence, sur le terrain, aux débuts, pour greffer une telle entreprise, pour lui conférer son vrai caractère, son vrai titre de vie sociale, ce ne sont pas ceux de nos amis chez qui prédominerait le second mobile, mais bien ceux chez qui, au contraire, il est absolument subordonné au premier.

Ceux-ci sont d'ailleurs, naturellement, les plus propres à aplanir la route aux autres, à préparer les voies, à surmonter les difficultés des premiers temps et à en vaincre les obstacles.

Or, ce qui caractérise généralement ceux-ci, c'est l'impatience calme, clairvoyante et prévoyante.

Chacun de nous, doit donc encore faire ici son examen de conscience. L'impatience qui revêt un caractère fébrile, qui s'irrite contre tout retard, qui croit que tout doit être prêt pour le moment où elle serait prête elle-même, et que des entreprises comme cellesci se font à la baguette et à la minute, celle-là doit se reconnaître impropre aux débuts. Elle y servirait peu, y nuirait beaucoup et se ménagerait de grands mécomptes. Le temps de ceux qui l'éprouvent viendra. Il viendra bientôt, je l'espère ; mais il faut qu'ils se résignent eux-mêmes à l'attendre. Ceux qui sont trop pressés de commencer ne sont point, dans ce cas-ci, propres aux premiers commencements. 11 nous y faut, impérieusement, des impatiences d'une patience à V épreuve. — Eh ! que diraient donc nos impatients fougueux s'ils savaient que Brisbane m'engage dans toutes ses lettres à rester encore au moins un an en Europe pour préparer et organiser l'affaire? Les Américains sont cependant, par tempérament et par habitude, des gens assez pressés. 11 est vrai que les choses ont marché plus vite qae je n'ai pu toujours l'apprendre à Brisbane, et que ce qu'il me demande de mettre au besoin un an à assurer l'est déjà, et en surcroît, à l'heure qu'il est.

Un mot maintenant à nos têtes dures. J'entends par là ceux qui

superposent certaines formes des principes aux principes générateurs des formes eux-mêmes.

J'avais prévu, en écrivant mon Rapport, que la proposition toute nouvelle que j'y faisais pour la réalisation de notre objet supérieur, viendrait butter contre la forme ancienne, durcie en quelque sorte par le temps, dans certaines têtes ; et, quoique j'eusse cru n'y avoir rien épargné, je n'ai pas réussi à vaincre du premier coup toutes les résistances.

Je conviens au reste, qu'il n'y a ici rien de bien grave, que je n'ai peut-être pas tout droit de m'en prendre aux autres si je n'ai pas été toujours parfaitement compris, chacun ayant celui de me dire que je n'ai pas su me faire assez comprendre; j'ajoute que ceux qui ont fait des objections, mal fondées en réalité, n'ont pas pour autant refusé leur concours. — Il n'en est pas moins utile et nécessaire de lever ces objections.

Ce qui paraît avoir rencontré le plus de difficulté à entrer dans l'esprit de plusieurs des nôtres, c'est la séparation entre l'idée de la colonisation prise en elle-même, et celle des expériences sociales qu'il s'agira d'exécuter au sein de la colonie.

Pour n'avoir pas saisi cette distinction nécessaire, beaucoup se sont, malgré mes précautions, obstinés à demander à la Société de colonisation, des objets qui ne sont nullement de son ressort. La nature de cette Société, désignée sous le nom d'agence générale de la colonisation dans le Rapport, m'y semble cependant déjà nettement définie, ne fut-ce qu'au paragraphe V, Troisième partie (pages 87 et 88).

Le rôle de la Société primitive et générale, de la Société-mère, on peut l'appeler ainsi, y est caractérisé en lui-même et dans ses relations avec les Sociétés diverses et les établissements de toute nature appelés à se former librement au sein de la Colonie et à y

poursuivre tels buts déterminés que l'on voudra se proposer.

On était habitué, dans la situation antérieure de Y École, à attendre le premier appel de Réalisation sous la forme d'une proposition d'expérience directe et exclusive du régime phalansterien.

Une situation et des conditions nouvelles, sans rien changer à nos principes, à nos vues et à notre but propre d'École, réclament et nous offrent, pour atteindre ce but, des formes nouvelles et beaucoup plus larges.

Et voici que l'apparition de ces formes nouvelles, — qui nous mènent à ce but même, à l'expérimentation du régime phalanstérien, avec une promptitude, une certitude et une facilité inespérées, — déroute quelques-uns des nôtres au point de leur faire penser et dire, tout en annonçant leur concours, qu'ils voient avec douleur le Phalanstère renvoyé aux générations à venir, qu'ils comprennent bien que je renonce moi-même à l'espoir de toute ma vie, et qu'au fond j'ai préparé l'École à cette résignation dans mon Rapport !

D'autres admettent que nous nous proposons très décidément de faire l'expérimentation du régime sociétaire au sein de la Colonie ; mais il leur semble que rien n'est assuré et ils supposent même tout compromis sur ce point si le Phalanstère n'est pas décrété comme étant, obligatoirement et d'avance, le régime de la Colonie. En même temps et par une contradiction singulière, l'un de ceux quia émis le plus vivement cette crainte de la liberté, qui voudrait, pour les colons, une constitution préconçue et obligatoire, ajoute que les constitutions ne garantissent rien et que les hommes sont ainsi faits qu'ils se débarrassent même de celles qu'ils ont établies quand elles les gênent.

Je rapporterais dix autres opinions aussi peu fondées, depuis celle - ci — qui craint qu'allant au Texas pour y réaliser notre foi sociale nous abandonnions notre but quand nous aurions rencontré les meilleurs moyens de l'atteindre, — jusqu'à telle autre qui s'effraie des plaisirs et des fêtes (dont j'avais indiqué le rôle important dans la colonisation), parce que les puritains anglais du

xvue siècle, qui ont réussi en colonisation, avaient une austérité de ton qui ne se fut point accommodée de ces amusements profanes.

Il n'y a, je le répète, rien de grave dans tout cela. Ce sont des jugements à première vue, ou des erreurs d'interprétation faciles à dissiper. Pour y parvenir et nous bien entendre, je ne demande que deux choses : d'abord l'attention et la souplesse d'intelligence nécessaires à la réception et au bon jugement de formes différentes de celles auxquelles l'esprit était habitué ; ensuite, la résolution de ne pas chercher dans ce que je dis autre chose que ce que je dis, — midi à quatorze heures.

Il est certain qu'on évitera la plupart des malentendus, si l'on veut poser d'abord dans sa tête, comme parfaitement indépendantes, et les y faire manœuvrer librement sans les mêler ni les confondre, ces deux idées distinctes ; 1° l'idée de la colonisation chargée de donner des colons et de créer une colonie ; 2° celle des expériences sociales que les colons auront à créer et à poursuivre dans la colonie.

Sans doute ces deux idées ont ici les rapports les plus intimes ; mais la mère et les enfants portés dans son sein ont aussi des rapports très-intimes, ce qui n'empêche pas la distinction formelle et l'indépendance absolue des personalités et des fonctions.

Mettons-nous donc bien dans l'esprit ceci d'abord : c'est que la Société de colonisation, qui vient de se créer avec vos concours et qui doit en attirer bientôt toutes sortes d'autres, a pour unique objet la colonisation. — La colonisation est sa fonction déterminée, sa seule fonction. Elle n'en a pas d'autre.

Mais, pourquoi vous ai-je proposé l'entreprise d'une grande colonisation au Texas ?

Est-ce dans l'intérêt du Texas?

Est-ce en vue de vos intérêts particuliers ?

En aucune façon.

Il est maintenant hors de doute que cette entreprise servira considérablement les intérêts du Texas et les nôtres, à nous tous qui y

prendrons part. Mais, je le répète quoique vous le sachiez bien, ces considérations très-heureuses, nécessaires même au développement, au succès et à la grande portée de l'entreprise, n'ont été pour rien du tout dans le motif déterminant de ma proposition.

Je ne vous ai pas dit : Allons nous enrichir et vivre heureux et libres au Texas.

Je vous ai dit : Allons ouvrir au Texas un Champ d'Asile à la</ Pensée progressive de l'humanité, que repousse le vieux monde ; allons-y ouvrir un champ d'études, d'expansion et de libres expériences à toutes les Idées engagées à la recherche de la Loi divine de l'humanité ; et, sur ce champ, libre et ouvert à tous, nous qui nous croyons en posssssion intellectuelle de la Loi vraie, nous ferons nos propres expériences, — tout en y faisant aussi fort bien nos affaires.

En conséquence, la Société première, chargée de préparer la colonisation et d'y pourvoir — se gardant de repousser aucun des éléments honorables qui pourront, avec des vues même toutes personnelles et privées, concourir à la prospérité d'ensemble de la colonie, — aura pour objet d'y attirer surtout les hommes de foi progressive. Or, parmi ceux-ci, les Phalanstériens, — puisque ce sont eux-mêmes qui prennent l'initiative de l'œuvre, qui créent la colonie et l'ouvrent aux autres, — ne sauraient y manquer.

Mais, pour autant, cette Société générale ne doit pas être confondue avec les Sociétés spéciales auxquelles elle est appelée à donner naissance et qui doivent se développer librement dans son sein ; elle ne peut ni ne doit faire les fonctions de celles-ci, et ne saurait, en conséquence, sans manquer à son principe et fausser sa nature, se charger ou être chargée, elle-même, d'aucune expérience sociale particulière et déterminée, quelle qu'elle fut.

Sa fonction sociale définie est de préparer un champ de liberté et de grande prospérité aux représentants des doctrines progressives, — à nous comme tels et à tous autres qui en voudront profiter, — pour l'expérience et l'application de leurs idées. Elle n'a ni mission, ni qualité, ni droit pour imposer des lois et des formes précon-

eues, soit aux autres soit à nous mêmes, sur le terrain où elle nous aura tous amenés.

Cela me paraît si rationnel que j'ai presque honte d'insister. Cependant les idées fausses en matière de colonisation ont encore tant d'empire, malgré les enseignements prodigués par l'expérience et l'histoire, qu'il ne faut pas craindre de mettre ici de la lumière sur de la lumière. Un mot donc encore concernant ce sujet.

Il faut savoir qu'il y a, en matière de colonisation, un principe faux, faux en lui-même et démontré faux par toute l'histoire des colonisations : c'est le principe de la colonisation à distance.

Or, on doit entendre par ce terme non-seulement tout système dans lequel on se proposerait de gouverner, de l'extérieur, les opérations d'une colonie ; mais plus généralement encore tout système qui enfermerait celle-ci dans une sphère dépendante, qui prétendrait lui dicter son régime politique ou industriel, qui prétendrait en un mot lui faire ses lois et son état social, au lieu de les lui laisser faire à elle-même.

Ce système a été la manie de tous les gouvernements européens, surtout des gouvernements continentaux, et celui de nombre de compagnies et d'entreprises particulières. — Il a toujours engendré de gros embarras et très-souvent entassé des ruines.

Le principe vrai, dicté par la raison, confirmé par l'expérience, c'est que la colonisation, pour réussir, doit se développer par la spontanéité des intérêts, des idées et des volontés de la population coloniale. Il faut que cette population soit aidée et non pas entravée dans ses mouvements. Il ne doit pas être question de mettre cette population en tutelle, et le régime social sous lequel elle prospérera le mieux est celui qu'elle aura le plus librement créée.

Tel est le principe général et vrai de la colonisation considérée en elle-même, quelque soit le but en vue duquel elle est entreprise.

Veut-on maintenant savoir comment notre colanisation atteindra le but supérieur en vue duquel nous l'entreprenons ? comment elle nous livrera à nous-mêmes les expériences et la réalisation de nos idées sociales ?

Ceci est une autre question, une nouvelle question ; et cette question doit être résolue sans attenter à la liberté ni fausser le principe fondamental de la colonisation. — La réponse est d'ailleurs des plus faciles et va toute seule :

Notre œuvre de colonisation nous livrera notre but social, en nous réunissant, nous qui sommes dévoués à ce but et qui voulons l'atteindre, sur un terrain libre et prospère où nous trouverons, pour accomplir notre volonté commune, toutes les facilités qui nous ont manqué et qui nous manquent plus que jamais, à cet effet, sur le terrain européen.

Éparpillés dans le vieux monde où nous sommes engagés en mille carrières divergentes, en mille opérations sans lien les unes avec les autres, où mille et mille entraves de toutes natures pèsent sur nous tous, qu'y pourrions-nous, à l'heure qu'il est, pour la réalisation de nos idées? Nous sommes aujourd'hui dans ce monde à l'état de poussière disséminée.

Et qu'y aurions-nous pu même dans des circonstances plus favorables? La plupart n'eussent pu consacrer à l'expérimentation qu'une partie minime de leurs ressources : c'est pour cela que l'entreprise de l'œuvre pratique demandait à la propagation de l'Idée, dans le vieux monde, un nombre très-considérable d'adhésions.

Réunis, au contraire, sur le libre champ dont nous nous emparons ; y ayant transporté nos capitaux, nos facultés industrielles, scientifiques, artistiques, nos ressources de tout genre ; y rencontrant les conditions de productivité les plus énergiques ; y créant par notre seule présence, par cela seul que nous allons ensemble nous y établir, une prospérité inouïe : qu'est-ce qui pourrait nous empêcher d'accomplir, sur ce champ où nous sommes nos maîtres, notre volonté commune? N'y pourrons nous pas tout ce que nous voudrons, pour l'expérimentation et la pratique de nos idées?

Cela me semble clair comme le jour, et les craintes de ceux qui redoutent que nous ne poursuivions pas, quand nous serons au Texas, le but social que nous y allons chercher, à moins que la Société — dont nous avons besoin pour l'acquisition préalable et la préparation de notre champ d'opération, — ne soit chargée en même temps de nous river à notre but, d'agir pour nous sur le terrain quand nous serons nous-mêmes sur ce terrain, de nous y appliquer un régime de vie préconçu que nous lui aurions d'avance donné le droit de nous imposer à sa façon, renonçant à celui de faire ce régime à la nôtre, — de telles craintes sont, en vérité, peu raisonnables.

Pour moi, Victor Considérant, citoyen américain, colon au Texas et très-résolu à y vitre sociêtairement le plus tôt possible avec les amis qui s'y rendront dans les mêmes dispositions, je déclare qu'il ne me conviendrait pas d'y soumettre mon genre de vie aux décisions même les plus sages, que pourrait prendre à ce sujet M. Victor Considérant, Agent exécutif, au Texas, de la Société décolonisation que nous venons de fonder à Bruxelles. Je déclare cela et ne comprendrais guère que d'autres se montrassent sur ce point de meilleure composition que moi-même.

Dans quel intérêt d'ailleurs une telle aliénation préalable de notre liberté personnelle? Nous pouvons bien partir d'Europe pour aller réaliser nos idées en Amérique; nous ne pouvons pas, d'Europe, décréter que nous les y pratiquerons autrement qu'il ne nous conviendra, quand nous y serons, de le faire. Tout ce que nous aurions accordé et résolu ici, pour nous lier d'avance sur un tel point, serait sans la moindre sanction sérieuse si, là-bas, nous devions changer de volontés, et parfaitement superflu si nos dispositions restaient les mêmes.

N'en parlons donc plus ; n'oublions pas que le principe supérieur en bonne pratique, connu de tout le monde aujourd'hui, s'exprime par ces deux mots : simplifier les mécanismes et diviser les fonctions, et concluons, sans crainte de nous tromper, que la. Société de colonisation doit faire de la colonisation, de la colonisation gé~

nérale, libre et pour tout le monde, c'est-à-dire acquérir et préparer les terres de la colonie, les peupler des meilleurs éléments possibles en tout genres ; et que les expérimentations des idées, les réalisations sociales de tout ordre, doivent être exclusivement le fait de ceux qui les voudront et qui les devront pratiquer librement sur le terrain. — Nous y serons, sur ce terrain et y pratiquerons les nôtres. — Comment ? comme il nous plaira ; c'est tout ce que pour l'instant il suffît d'établir, les principes généraux et les procédés naturels concernant cet important objet ayant été suffisamment développés dans la Troisième partie du Rapport. — Nous y reviendrons au reste très-prochainement, mais en temps et lieu. — Actuellement, notre terrain déblayé, du moins jusqu'à la place où s'élève la question de la Société de colonisation ; celle ci étant vue distinctement, débarrassée des confusions et de tout objet lui devant demeurer étranger, nous en pouvons aborder l'étude régulière. Cette étude commencera naturellement par l'exposition des principes qui ont présidé à la conception de l'économie générale du système, après quoi nous pourrons suivre les Statuts titre par titre.

Le but social que nous nous proposons par l'entreprise de la colonisation au Texas, à savoir : comme hommes de progrès général et inconditionnel, l'ouverture d'un champ d'asyle et d'expériences offert à toutes les doctrines progressives ; et, comme représentants d'une doctrine positive de progrès nous-mêmes, l'expérimentation déterminée des procédés de cette doctrine, ce but, dis-je, est établi; nous n'avons plus à y revenir.

Ce que nous avons à examiner, maintenant, c'est l'entreprise de colonisation en elle-même et en tant qu; 'affaire dont les conditions étaient à prévoir avec soin et à régler pratiquement.

Or, la première idée à mettre ici en lumière, sur laquelle il est bon que nous soyons tous édifiés, et sur laquelle il n'est pas mau-

vais non plus que le soient Messieurs les hommes d'affaires, est un fait qui pourra paraître à ceux-ci assez singulier au premier aspect, mais que je les mets volontiers au défi de contester.

Ce fait c'est que cette œuvre, essentiellement socialiste, la plus largement socialiste même, dans sa conception et dans son but, qu'il soit possible d'imaginer, — du moins ne vois-je pas ce que l'on imaginerait au-delà, — se trouve être, en même temps, accessoirement et presque sans y penser, en tant qu'affaire, comme spéculation et au point de vue tout cru de l'argent à gagner (ce qui est précisément la spécialité des hommes d'affaires), une entreprise qui dépasse certainement leurs conceptions les mieux fondées et les plus brillantes. — Je ne parle pas de l'exécution ; l'exécution est à l'avenir et nous n'y sommes pas encore. Je parle seulement ici conception d'affaire et je maintiens mon dire.

Et ce qui étonnera plus encore, au premier mot, les hommes d'affaires, c'est que, eussent-ils en vue une opération de ce genre, ils n'y pourraient rien, et qu'elle n'est possible qu'à des socialistes, à ces gens qu'ils appellent des sectaires et traitent de rêveurs, — gens auxquel, par contre, elle devient assez aisée.

Voilà certes deux propositions paradoxales aux yeux des hommes d'affaires civilisés, quoique elles ne le soient déjà plus aux vôtres. La preuve sera aussi courte que facile à administrer.

On sait, — j'en ai cité des exemples et j'ai rapporté des chiffres fort significatifs dans le Rapport, notamment pages 60, 61, 62, — 155 à 158), on sait, dis-je, que la population et l'activité industrielle vont très-vite aux États-Unis ; que les terres vagues y sont encore à très-bas prix, et que quand la population s'établit avec une certaine densité sur un point nouveau, elle y crée, par sa seule présence, une véritable Californie.

Brisbane me rapporte, dans une de ses dernières lettres, un exemple qui mérite d'être cité. — On en trouve des milliers d'analogues aux État-Unis, bien que celui-ci soit dans les plus forts.

Il m'écrit : u Je reviens de Chicago où j'ai été passer quelques

u jours. En 1833, le pays était désert comme ce que nous avons ii vu au Texas. On y a tracé une ville; l'emplacement était bon ; u les lots de terre à bâtir se sont bientôt vendus quinze dollars, à c'était déjà assez beau tout de suite ; hé bien, aujourd'hui ils u sont à vingt mille dollars, et ils augmentent tous les jours.... » — Suivent des détails, très-positifs quoique d'un aspect fabuleux, sur les progrès annuels et mensuels de Chicago (1); Brisbane ajoute : u dites à nos amis d'Europe que nous pouvons avec la plus u parfaite certitude faire de ces choses là au Texas. r> Et rien n'est plus vrai.

Rien n'est plus vrai parce que les grandes données naturelles du Texas sont magnifiques, que les terres, plus fertiles qu'au Nord, y sont encore à bien meilleur marché, et que nous avons la faculté de porter, là où nous irons, des populations industrieuses agglomérées.

C'est cette faculté même, que nous avons comme socialistes, comme hommes de foi, comme rêveurs, qui fait précisément ici notre toute-puissance, — et qui manque aux hommes d'affaires.

Voici le résumé de l'histoire générale de la plupart des colonisations tentées par des hommes d'affaires. Je traduis dans la IXe Séance des Lectures on colonisation, faites à l'Université d'Oxford, par M. H. Merivale, professeur d'économie politique :

u Lorsque fut entreprise la colonisation sur la Rivière-des- Cignes, de magnifiques concessions furent faites à son chef, M. Peel. Il partit avec 1 million 125 mille fr. et 300 individus appartenant aux classes laborieuses ; mais ceux-ci furent tous

(l) Le tableau de la population progressive des principales villes des États-Unis, que j'ai reproduit, page 155, ne donne celle de Chicago, comme toutes les autres, que jusqu'en 1850. — The Economist, recueil anglais, vient de publier des renseignements postérieurs. Voici les chiffres jusqu'en 1853.

Population progressive de Chicago.

Années 1833 1840 1850 1853

Nombre d'habitants. 0 -4 479 28 269 60 652

Chicago a gagné, comme on voit, 32 333 habitants en trois ans. On y comptait à la fin de 1854, 7 627 habitations, 54 écoles, 61 églises et 196 manufactures.

fascinés par la perspective de s'emparer de la terre dans un pays où les premiers défrichements sont d'une grande facilité ; et en très-peu de temps, in a short while, M. Peel resta sans un seul serviteur pour faire son lit ou aller lui chercher une cruche d'eau à la rivière.

te Sans doute, ajoute M. Merivale, si les travailleurs de M. Peel fussent restés avec lui, ils eussent bientôt accumulé des gains suffisants pour commencer sous les plus favorables auspices la carrière de propriétaires. S'étant dispersés comme ils le firent, nombre périrent, quelques-uns revinrent en Angleterre, et très-peu, après de longues épreuves, atteignirent une comparative aisance. Mais les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets... Il faut prendre les hommes comme ils sont.... Si l'on pouvait mettre en pratique un judicieux système de co-opération, qui prévint le gaspillage du capital et du travail en les unissant, il faudrait bien moins de l'un et de l'autre pour atteindre les résultats voulus ; et te l'abondance de bonnes terres >j comme le remarque Adam Smith, serait presque la seule condition nécessaire....

te Aussi longtemps que l'on peut avoir beaucoup de bonnes terres à bas prix, aussi longtemps c'est l'intérêt apparent du colon et sa plus forte tentation d'épuiser celles qu'il occupe et de les quitter pour de nouvelles au lieu de perfectionner son premier établissement.... en sorte que deux forces se montrent constamment à l'œuvre : le désir d'envahir des terres, qui s'oppose à la combinaison du travail, et la diminution de leur fertilité primitive, qui pousse le propriétaire à en reprendre de nouvelles. Quand ces causes prévalent, elles sont de grands obstacles à l'accumulation du capital, à l'élévation d'un surplus de produits, et constituent une tendance constante de la population à la barbarie par sa dispersion même. C'est une dévastation plutôt qu'une colonisation, v

Telles sont les paroles d'un économiste distingué, qui a fait, de la question coloniale, un objet spécial d'étude, dans un pays où les documents foisonnent.

Adam Smith et lui ont parfaitement raison : Si, avec une abondance de terres fertiles, on pouvait réaliser la coopération du capital et du travail, et tenir la population suffisamment agglomérée, on obtiendrait à peu de frais les résultats les plus désirables.

Mais ces conditions sont justement celles que réalisent facilement des sectaires, des Mormons, des Socialistes, des Phalanstériens.... tous les rêveurs que vous voudrez, à l'exclusion, généralement, des hommes d'affaires.

Concluons que quelque peu d'estime que ceux-ci puissent avoir pour nos doctrines en elles-mêmes, ils ne sauraient du moins méconnaître que, nous conférant par la communauté de foi la faculté de vouloir ensemble et de nous porter ensemble sur des terres aussi riches que peu coûteuses, elles nous investissent d'une puissance de colonisation et de prospérité sérieusement enviable dans le monde financier, mais qu'on n'y possède guère.

En somme, la poursuite de nos folles théories tomberait, ici, pour pis aller, sur une spéculation de premier ordre.

A cela, il n'y a rien à contester, et voici que déjà les capitaux, parmi ceux qui cherchent seulement les bonnes affaires, commencent à flairer la nôtre. Nous ne les repousserons pas ; ils seront reçus aux conditions communes ; et, comme ils ne sont pas dépourvus de toute influence sur l'esprit de leurs propriétaires, je crois entrevoir une phase prochaine de conversions nouvelles au Phalanstère. C'est du moins ce qui semblerait se préparer d'après ce que l'on m'annonce déjà de plusieurs côtés.

Les hommes qui s'intitulent positifs maltraitent assez les songecreux du socialisme, — c'est un des noms qu'ils nous donnent, — pour que nous ayons le droit de les badiner un peu quand nous trouvons à les battre sur leur propre terrain; peut-être, seulement, penseront-ils qu'ils est imprudent à nous d'user de ce droit au moment où nous avons à livrer nos Statuts à leur critique. — Que des liens de doctrines et de foi constituent, en matière de colonisation, une puissance décisive et un capital énorme, ils ont trop de bon sens pour le contester. Ils accorderont volontiers que de telles

données nous garantissent de beaux succès quand même. Mais la part ainsi faite à nos avantages de position, on peut supposer, s'ils lisent ceci, qu'ils s'attendent à nous voir faire pas mal de sottises et à prendre au moins leur revanche sur notre manière (L'entendre les affaires. N'est-il pas convenu que les socialistes sont des hallucinés, des théoriciens, des utopistes ou des savants, et, comme tels, absolument dépourvus de tout esprit pratique ?

Notre premier acte pratique, le plus important puisqu'il doit engendrer tous les autres, est l'Acte de la Société générale de colonisation lui-même. Eh bien ! aveuglement, présomption ou toute autre cause, je le présente avec confiance aux hommes pratiques les plus exercés, appelant leurs critiques, disposé à en profiter, s'il y a lieu, par des modifications auxquelles une porte régulière est ouverte; mais leur avouant sans détour que je le crois bien construit, sagement calculé pour son but, et de nature à conquérir leur propre adhésion pour peu qu'ils veuillent se donner la peine d'en étudier l'ensemble sans rejeter à première vue les dispositions sentant le socialisme ou leur paraissant nouvelles dans ces sortes d'affaires. Je confesserais même, s'il fallait pousser la franchise jusqu'au bout, être fort porté à croire que de bons esprits, mais trop versés dans les affaires courantes, n'eussent point ici fait aussi bien que nous : les traditions, disons le mot, la routine, les eussent conduits à vouloir appliquer les formes habituelles des Sociétés par Actions à une opération toute nouvelle, réclamant des conditions spéciales et qui lui soient propres. Le travail de préparation des Statuts nous en a fourni la preuve. De tous ceux qui y ont pris part, le seul parmi nous qui eût longtemps pratiqué- les affaires ordinaires, s'est trouvé le seul aussi qui ait fait résistance aux formes que cette opération exigeait impérieusement pour être établie dans ses convenances essentielles.

Mais c'est assez montrer la confiance que j'ai dans notre œuvre ; il est temps de la justifier si faire se peut.

Le but ultérieur et supérieur de la colonisation est connu.

L'objet propre de la Société est défini.

Ses Statuts sont le règlement des conditions d'une affaire.

Nous avons vu que le succès de la colonisation, considérée en elle-même, dépend de la faculté de condenser des populations sur des terres très-riches et peu coûteuses à acquérir.

Cette faculté décisive, des liens de confraternité et de croyance commune, créés par ving-cinq années de travaux antérieurs, nous la confèrent.

Mais ce n'est pas tout : il faut encore que l'organisation de l'entreprise, en tant op? affaire et dans sa pratique économique elle-même, vienne corroborer cette faculté précieuse.

Le problème capital à résoudre par les Statuts consistait donc dans l'établissement de la plus grande solidarité d'intérêts possible entre tous les éléments de la colonisation.

Ces éléments devaient tous, d'ailleurs, pour des motifs déduits, rester absolument indépendants, libres, maîtres d'eux-mêmes et de leurs propriétés sur le terrain. *

En termes plus concrets et plus simples, il fallait que même les éléments qui, sur les lieux, voudraient s'isoler et pratiquer le morcellement, conservassent dans cette position un intérêt direct et puissant à la prospérité d'ensemble et à la compacité de la colonie toute entière.

C'est en introduisant dans la conception et dans les détails du mécanisme, — autant que faire se pouvait sans enlever à celui-ci le caractère pratique et le rendre malaisé à manier, — les principes de liberté, de justice et d'unité (les trois principes de l'Association comme nous la comprenons) que nous croyons avoir résolu ce problème.

Chacun connaît le système ordinaire des Sociétés par actions. Elles ont généralement pour objet une exploitation déterminée. Elles se constituent avec un capital social que la Société conserve pour toute sa durée, lequel ne fait retour aux associés que lors de la liquidation qui suit la dissolution.

La Société exploite, crée des produits, et distribue aux porteurs d'actions, sous le nom de bénéfices, les valeurs annuellement réalisées, qui dépassent le capital social.

La Société que nous avions à constituer diffère essentiellement de celles-là :

1° Elle n'a nul motif pour conserver son capital social pendant toute sa durée ;

2° Elle n'a rien à exploiter et n'a pas, en principe, de produits proprement dits à créer. Elle ne doit créer que des plus-values.

De ces deux faits nous déduirons les dispositions économiques générales auxquelles sa constitution doit d'abord satisfaire ; et ces dispositions seront précisément celles qui nous permettront d'obtenir cette solidarité de tous les intérêts, dont nous venons de montrer la souveraine importance. Examinons les deux questions successivement.

La Société de colonisation n'a nul motif pour conserver son capital jusqu'à la Jin de sa durée.

Sans doute, on pourrait s'imposer cette obligation, comme le font les Sociétés ordinaires, — qui ont à exploiter un chemin de fer, une usine, un charbonnage, etc.

Mais que signifierait cette obligation établie dans nos Statuts? Elle signifierait que notre Société s'astreint, d'aujourd'hui, à répéter pendant toute sa durée l'opération en vue de laquelle elle se constitue aujourd'hui : c'est-à-dire qu'elle devrait racheter sans cesse des terres nouvelles à mesure qu'elle aliénerait, en les cédant aux colons, les terres antérieurement acquises. Plusieurs de nos

amis avaient cru comprendre que tel serait en effet le caractère de l'entreprise proposée, et l'un d'eux a beaucoup bataillé sur ce point dans les premières discussions.

A cela j'ai quatre réponses ; je dis :

1° Que si nous parlons de la colonisation en acte et dans son avenir, on peut sans doute préjuger dès maintenant qu'une fois en branle et bien commencée, son mouvement d'expansion ne s'arrêtera pas de longtemps ; mais qu'il faut se garder, dès l'origine, de confondre les libres fonctions de la colonisation en acte, et celles afférentes à une Société qui n'est et ne doit être que l'organe préparatoire et initial de la colonisation. Cette distinction a été établie; un rappel suffit.

2° J'ajoute que si je crois pouvoir, en toute confiance, appeler les capitaux à l'opération déterminée que je leur propose aujourd'hui, certain qu'ils feront, dans les conditions actuelles des prix des terres, etc., etc., une affaire excellente, je ne prétends pas connaître aujourd'hui les conditions d'une opération du même genre dans dix ans, dans quinze ans, pendant toute la durée de la Société; qu'en conséquence, autant aujourd'hui je pousse avec hardiesse mes amis à mettre leurs capitaux dans une opération parfaitement appréciable à l'heure présente, opération qui suffira pleinement d'ailleurs à l'engagement décisif de la colonisation, autant je suis enclin à réserver un avenir que personne ne saurait se flatter raisonnablement de fixer dès maintenant.

3° Je dis encore que quand on propose à des capitaux une opération dont le champ d'activité est lointain, il est d'un sain esprit pratique de leur offrir les plus grandes garanties possibles. Or, j'estime que la meilleure garantie à leur donner, dans l'espèce, c'est la condition, faite par les Statuts, que ces capitaux ne passeront qu'une J'ois dans les mains des agents auxquels ils se confient; en d'autres termes, que la Gérance sociale, au lieu de garder pendant vingt ans l'argent des actionnaires, ne distribuant à ceux-ci que les bénéfices annuels produits par cet argent, devra commencer le remboursement des Actions avec les premiers pro-

duits liquides des ventes, et continuer annuellement la distribution de ces produits au fur et à mesure qu'ils se réalisent.

4° Enfin, j'ajoute, et cette dernière raison est péremptoire, que si les actionnaires jugent bon, ultérieurement, de renouveler l'opération primitive, de procéder à de nouveaux achats de terre, ils seront toujours parfaitement libres de le faire en décidant une augmentation du capital social, ou en créant des obligations, ou plus simplement encore en accroissant le fonds de roulement.

Parce que l'état actuel des choses en Europe et en Amérique, et le prix actuel des terres au Texas, nous offrent les éléments d'une magnifique opération dans ce dernier pays, et parce que cette opération, faite aujourd'hui, nous livre les bases d'une colonisation que nous avons toutes sortes de raisons d'y vouloir établir et poursuivre, est-ce un motif de nous lier les mains pour l'avenir? d'engager nos capitaux pour vingt-un ans? et de nous obliger, d'oreset-déjà, à renouveler pendant tout ce temps l'opération primitive de la Société initiale, au lieu de nous réserver la faculté d'employer promptement ces capitaux en opérations agricoles et industrielles sur le terrain même?

Statuons donc hardiment que la Société de colonisation aura pour fonction d'acquérir des terres dans la mesure de son capital, d'y faire les préparations nécessaires à l'installation d'une colonisation progressive; mais qu'à mesure qu'elle recevra le prix des terres cédées par elle, elle devra offrir la distribution de ses rentrées à ses actionnaires. — Tel est le vrai principe à introduire dans nos Statuts. C'est notre principe, celui avec lequel nous résoudrons tout, celui de la liberté.

Si les associés, sur les rapports qui leur seront faits de l'état des choses par la Gérance, jugent bon de répéter l'opération première, l'Assemblée générale décidera que tout ou partie des fonds prêts à être distribués devra recevoir réemploi. De cette façon la Gérance n'agira à nouveau qu'autorisée par de nouveaux mandats, et les actionnaires seront libres ; leurs capitaux ne seront réengagés

que sous connaissance de cause. Des deux parts la situation en sera mille fois plus convenable. — Ce système contient l'autre ; seulement, ce qui était obligatoire dans l'autre est facultatif dans celui-ci.

Craindrait-on que cette disposition fit manquer à la Gérance, dans le courant d'un exercice et avant que le fonds de roulement fut suffisamment fort, quelque opération très-profitable, quelque occasion qu'il serait regrettable d'avoir perdue ? — Une Gérance intelligente, en pareil cas, sait prendre sur elle, et l'Assemblée lui vote, avec un bill d'indemnité, des remerciments. Cela est si naturel que nous avons oublié, — omission facile à réparer d'ailleurs, — deux lignes de rédaction pour prévoir ce cas dans les Statuts.

Je pense en avoir dit assez sur ce point. Le véritable esprit pratique, (je me plais à croire que nous n'en sommes pas si dépourvus) n'est pas l'esprit de routine; on ne le trouve pas dans les ornières. Que les sociétés ordinaires, exploitant sous les yeux de leurs actionnaires une industrie qui a besoin de tout le capital social, conservent leur capital social, ce n'est pas une raison pour qu'ici, dans des conditions toutes différentes, notre Société s'impose la même loi. La véritable fonction de notre Société c'est sa liquidation. Plus vite elle liquide, plus vite elle accomplit son œuvre; car elle liquide en vendant ses terres, et, en vendant ses terres, elle fait et établit des colons. — Telle est, pour le dire en passant, la raison qui nous a fait appeler Jïîiale, dans les Statuts, la liquidation restant à faire après la dissolution de la Société.

Je termine en ajoutant que nous avons trouvé des exemples de Sociétés par actions, établies sur le principe qui vient d'être posé. Nous étions parfaitement résolus, au reste, à nous passer ici de précédent.

La Société n'est pas destinée à créer des produits 'proprement dits, mais des plus-values.

Ceci résulte de son objet même. Simple agence de colonisation ; ayant pour fonction de faire les affaires des colons antérieurement à leur arrivée sur les lieux et de les y recevoir; ne devant leur y continuer ses services qu'autant qu'on le désirera et sans les imposer, elle ne saurait entreprendre, en fait d'exploitation, que des opérations à caractère transitoire.

Généralement donc ses bénéfices ne seront pas des produits proprement dits. Ils résulteront des plus-values amenées par le croît du prix de ses terres, dû lui-même au peuplement du pays tout entier et plus particulièrement à l'augmentation de la population immigrante sur ses domaines.

En d'autres termes, l'industrie principale de la Société en tant qu'affaire, consiste dans la production de plus-values territoriales.

Ceci posé, il est évident que ces plus-values se manifesteront dès les débuts des opérations, et il est certain d'ailleurs qu'elles pourront avoir atteint déjà des valeurs considérables avant qu'il soit possible ou convenable de les réaliser en espèces.

Or, je dis qu'une telle situation appelle et exige un règlement particulier des intérêts et une nouvelle innovation sur les procédés des affaires ordinaires.

Dans celles-ci, il est de règle qu'on ne répartit que des bénéfices réalisés, formellement réalisés en espèces. — Hé bien ! dût la routine se cabrer, crier à la violation des principes les plus sacrés, au crime de lèse-majesté des saines doctrines financières et commerciales, nous procéderons d'une toute autre manière : nous répartirons nos plus-values à mesure qu'elles se produiront dans l'avoir social, sans attendre et, toujours même, avant qu'elles soient réalisées en espèces....

Pourquoi ? — Parce que nous voulons les conditions vraies de la justice et de l'ordre, pour avoir, chez nous, l'un et l'autre et pour obtenir l'unité solide à laquelle l'un et l'autre sont indispensables; et je soutiens que le procédé que nous introduisons dans la pratique, est parfaitement fondé en bon esprit pratique et imposé par la raison dans l'espèce.

La Société va acquérir de vastes terres, très-belles et très-riches sans doute, mais dont la valeur, désertes qu'elles sont encore, est, au début, fort peu de chose.

Qu'est-ce qui donnera à ces terres des valeurs indéfiniment croissantes? — La population que la Société y portera.

La colonisation et le peuplement du pays, tels sont les éléments des plus-values ultérieures.

Et à qui ces plus-values doivent-elles être attribuées? Je ne crois pas me tromper en disant que c'est à ceux à qui elles appartiennent, c'est-à-dire aux capitaux et aux personnes qui, par leur concours, les auront créés.

Donc, il faudrait, en justice absolue, que ces plus-values progressives, produites à chaque pas de la colonisation, fussent réglées chaque jour, et chaque jour distribuées aux ayant-droits.

Or, pour plusieurs raisons faciles à comprendre, ces plus-values, ne sauraient être réalisées en espèces, à mesure qu'elles se créeront. Les premières campagnes, qui auront une influence décisive sur l'avenir de la colonie, seront très peu productives en rentrées d'espèces.

Au lieu de demander de l'argent à ses colons, la Société aura bien plutôt alors, dans son propre intérêt aussi bien que dans le leur, des crédits à leur faire. Elle ne se pressera point d'escompter à vil prix ses terres et ses richesses. Elle attendra qu'on puisse lui payer les terres préparées et cédées ; elle préparera ou gardera, sans les gaspiller en ventes inopportunes, les autres en réserve. Elle est faite pour cela : c'est sa double fonction.

Il est donc dans la nature des choses que les premières campagnes, décisives pour l'avenir, créent des plus-values considérables de l'avoir social, et n'amènent, en espèces, que des rentrées insignifiantes.

Or, allons nous laisser le partage de ces plus-values à la confusion, au hazard? les attribuer aussi bien à ceux qui n'y auront pas concouru qu'à ceux qui, seuls, les auront crées? C'est précisément ce qui résulterait des dispositions ordinaires. Toutes ces plus-values

s'accumuleraient les unes sur les autres en un tas, et au bout de plusieurs campagnes, au jour où commenceraient les réalisations, les derniers venus, les capitaux entrés la veille dans la Société, quand les époques difficiles seraient passées, quand le succès serait décidé, quand l'avoir social primitif aurait acquis déjà une plusvalue énorme, bien que, jusque-là, il n'ait pas encore été réalisé et distribué peut-être un maravédis aux premiers actionnaires, ces derniers venus dis-je, prendraient au tas commun les mêmes parts que les premiers ! Ce ne serait pas juste du tout. Ce communisme ne nous va pas. Ceux qui voudront, dans la colonie, faire du communisme, en feront à leur convenance et à leur compte. Nous entendons faire ici nous de l'association, c'est-à-dire agir d'ensemble et donner à chacun la part que son concours particulier aura créée dans la valeur d'ensemble.

— Mais les valeurs relatives et successives des émissions se règlent, dans les affaires, par des primes ! C'est la loi économique, la saine loi, la loi de l'offre et de la demande?

— Les primes ne règlent rien du tout, je le démontrerai tout à l'heure ; et nous ne violons en aucune façon la loi de l'offre et de la demande, cela étant absolument d'ailleurs hors de notre pouvoir.

— Quoi ! Vous voulez porter en compte des valeurs estimatives, des bénéfices non réalisés?

— Et qui plus est en distribuer les titres, en dividendes, aux ayant-droits.

— C'est contraire à toutes les règles, aux saines doctrines, aux principes les plus élémentaires du commerce sage ! Vous renversez l'arche sainte

— Soit! Nous renversons l'arche sainte.... Voyons un peu, pourtant.

Un homme achète une terre un million. Au bout d'un temps quelconque, par suite de causes quelconques, sa terre en vaut au moins deux. Il offre de la mettre en Société à ce prix. S'il ne s'est pas fait illusion dans son estimation et s'il trouve un nouveau mil-

lion de capital consentant à l'association, sa terre comptant pour deux millions, il a ojfert; son offre a été librement acceptée; la loi de l'offre et de la demande, s'est accomplie comme en toute transaction libre, et la Société est constituée au capital de trois millions. Son apport est représenté par deux millions en actions ; le capital nouveau, par un million. Tout est réglé et chacun y gagnera si l'affaire est bonne.

Ceci est précisément notre histoire. Les actionnaires de la première campagne sont cet acquéreur. A la fin de la campagne, ils constatent la valeur actuelle de leur avoir ; si la campagne a élé bonne, si la colonisation a bien marché, la valeur de leur acquisition peut en être déjà considérablement augmentée, et les capitaux, qui viennent la seconde année, ne s'associent plus au capital de l'émission primitive, mais bien à ce capital augmenté de la plusvalue constatée de la campagne. C'est aux capitaux nouveaux qui sont libres de se refuser, déjuger si l'estimation des premiers n'est pas trop haute, et de voir s'il leur convient d'entrer dans l'affaire aux conditions qui leur sont offertes. Tout cela me semble fort régulier, en accord parfait avec la loi économique de l'offre et de la demande, et je serais curieux d'assister à la démonstration du contraire.

Les capitaux, désormais associés, de la première et de la seconde année, font à ceux de la troisième des conditions du même ordre ; et ainsi de suite, tant qu'on appelle de nouveaux capitaux à l'association.

Voilà notre principe. Il en résulte que le capital social se forme non-seulement par l'émission des actions et l'entrée des espèces monétaires, mais encore par le développement de la colonisation et l'accroissement des valeurs territoriales que celle-ci entraîne.

N'étant, toutefois, ni novateurs par fantaisie, ni révolutionnaires par partie de plaisir, nous nous portons de nous-mêmes aux transactions quand nous les jugeons bonnes et utiles, et nous trouvons convenable de ne point appliquer ici le principe dans toute sa rigueur.

Nos Statuts disposent, en effet, que les plus-values, constatées chaque année par des procédés réguliers, seront distribuées aux ayant-droits au moyen de titres distincts des Actions; qu'elles ne feront pas partie du capital social proprement dit; ne porteront pas d'intérêt; ne pourront être payées qu'après le remboursement intégral du capital social, et ne seront définitivement assimilées aux Actions qu'après le remboursement de celles-ci. Alors et quand leur propre payement à elles-mêmes aura été aussi effectué, les deux sortes de titres (Actions de capital et Titres de plus-values) ne seront plus les uns et les autres que des titres de parts, de véritables Actions de jouissance.

Je voudrais bien savoir quel danger les plus méticuleux pourraient trouver à ce système, tout nouveau qu'il puisse être ? Pour moi je ne crains pas de lui garantir l'approbation de tout homme d'affaires sérieux qui l'aura sérieusement examiné. On n'y découvrira pas un inconvénient pesant une once, et les avantages pratiques en sont immenses, outre que la justice l'impose impérieusement. — Les entreprises industrielles par actions sont encore des jeux. Nous voulons faire, de la nôtre, une affaire régulière.

Les primes, disent les défenseurs du système ordinaire, règlent les valeurs des émissions successives. C'est à l'élévation naturelle du prix à rétablir l'égalité entre les actions des différentes époques.

Peut-on bien énoncer cela sérieusement? Ne sait-on pas que dans toutes les affaires, surtout dans les affaires qui commencent, avant qu'elles soient arrivées à une production régulière et justement pendant l'époque de formatiou du capital social, le prix de l'action n'est réglé que par les évaluations arbitraires et fantastiques de l'agiotage? Ce prix dépend de l'intensité du jeu, de l'habileté des gens de bourse, du savoir-faire des lanceurs, de mille causes, de mille intrigues et de mille intérêts qui n'ont absolument rien de commun avec les réalités de l'entreprise. Des bitumes imaginaires atteindront six ou huit cent pour cent, à côté de très-bonnes

affaires cotées fort au-dessous du pair. Ne parlons donc pas de ces fantaisies pour régler les valeurs vraies de nos émissions successives.

Il faudrait un volume pour épuiser la comparaison des deux systèmes ; bornons-nous à une dernière observation :

Je suppose, au bout d'un temps donné, l'avoir social doublé, triplé... décuplé déjà, si vous voulez, par une plus-value très-réelle quoique non réalisée. Jusqu'alors, cependant, la Société n'a pas encore pu distribuer un centime, monnaie sonnante, à ses actionnaires. Elle s'est contentée d'exposer des espérances.

Cependant elle a encore besoin d'argent; ses émissions ne sont pas closes ; elle appelle toujours le capital.

Dans ces circonstances et sous Je régime habituel, il faudrait, pour faire la justice, pour établir l'équilibre entre les émissions, que le capital nouveau consentît à payer deux mille francs, trois mille francs... dix mille francs, une action au simple taux nominal de mille francs. Les financiers les plus influents, les plus grandes autorités de la bourse n'obtiendraient pas cela, l'affaire fût-elle à eux, dans ces circonstances.

Que si au contraire, sans avoir encore distribué d'argent, on a déjà distribué aux actions précédentes les Titres des plus-values régulièrement constatées, et qu'on ne demande au capital nouveau que mille francs pour une action nominale de mille francs, l'émission se fera certainement avec facilité.

Et pourtant, en fait et au fond, la situation du capital nouveau est exactement la même dans les deux cas.

Acheter par une prime de 100 p. 100 l'entrée dans une affaire aux conditions habituelles, ou y entrer au pair quand une plusvalue de 100 p. 100 vient d'être reconnue au capital primitif et attribuée aux actions antérieures, c'est évidemment la même chose au fond. Les formes seules diffèrent. Il ne serait pas difficile de montrer que ces formes ont leur valeur ; mais les hommes pratiques se contenteront ici d'une raison, j'en suis sûr, celle précisément que nous entendions M. Merivale formuler tout à l'heure : Il faut prendre les gens comme ils sont.

La constatation et l'attribution annuelles des plus-values ne sont pas seulement exigées pour établir les rapports vrais des différentes couches du capital social ; elles le sont encore pour que l'on puisse intéresser à la prospérité de la Société les fonctionnaires et les travailleurs qu'elle emploie et dont le personnel peut varier chaque année, en leur donnant des parts dans ces plusvalues. Nous n'avons pas besoin sans doute de justifier une faculté aussi précieuse ; il n'est même pas nécessaire d'être socialiste pour en comprendre la fécondité et la valeur en affaires.

Sans nous étendre davantage sur les deux dispositions organiques que nous venons d'examiner, nous pouvons montrer maintenant comment elles produisent naturellement la solidarité générale de tous les intérêts, et concourent à former, dans l'ordre économique, cette compacité coloniale dont nous possédons d'ailleurs les éléments moraux, et que nous avons vu être la condition décisive et suprême des grands succès de l'entreprise.

D'une part, la constatation et la distribution annuelles des plus-values permet, ainsi que je viens de le dire, d'intéresser à la prospérité générale et à la bonne gestion de l'entreprise, les travailleurs et les fonctionnaires qu'elle emploie sur tous les points. C'est l'union, la solidarité des deux grands éléments de l'œuvre, le capital et le travail.

D'autre part, le principe du remboursement du capital social, tel que nous l'avons ci-dessus exposé, se prête à une disposition toute nouvelle, sur la nature, les conséquences et la fécondité de laquelle j'appelle ici la plus grande attention.

En principe, toutes les actions proprement dites, appelées, dans l'Acte, Actions à dividendes — sont destinées à être intégralement remboursées.

Mais une action, remboursée ou non, ne saurait perdre ses droits aux plus-values produites pendant toute la durée de la Société,

après aussi bien qu'avant l'époque du remboursement. Pour être remboursée une action n'en vient donc pas moins, dans le partage social des plus-values annuelles, au même titre que celles qui ne le sont pas encore. Son droit primitif à être remboursée est consommé, et elle ne touche plus d'intérêts ; à cela près elle reste ce qu'elle était auparavant. Ceci est compris.

Quel est, avons nous maintenant à nous demander, l'intérêt le plus puissant delà Société toute entière et des actions non remboursées elles-mêmes ? — C'est, incontestablement, que la population arrive sur les terres, que l'industrie s'y établisse, que la colonisation s'y forme et s'y développe le plus vite et le mieux possible.

Nous disposons en conséquence : Que tout porteur d'actions de la Société qui vient s'établir sur le territoire de celle-ci jouit, par anticipation, du droit au remboursement, en ce sens que tout ce qu'il acquiert de la Société, terres, bestiaux, constructions, denrées, instruments, matières, est payable par lui à la Société moyennant la simple mention faite sur ses actions, pour la somme dûe, que celles-ci sont remboursées. Cette faculté peut, même être étendue à toutes les dépenses directes que le porteur d'actions fera utilement lui-même pour son propre établissement, telles que frais de transport, achat de matières, etc.

Ainsi, et en prenant tout de suite pour exemple le cas le plus défavorable à la compacité et à la solidarité générale, supposons une personne qui veut faire, dans la colonie, un établissement privé, y pratiquer le plus pur morcellement, et ce avec un capital donné, soit 20 mille francs.

Cette personne arrive avec ses 20 mille francs et les emploie, en traitant ou non avec la Société pour se procurer tout ce dont elle a besoin. Elle a réalisé son plan. Elle a mis directement ses 20 mille francs dans son établissement. C'est très-bien. Mais elle n'a point été actionnaire de la Société. Ayant gardé son capital par devers elle, la Société ne lui doit rien. Elle n'a rien à prétendre dans les bénéfices de celle-ci. Son avenir est tout entier dans son établissement.

La même personne a versé ses 20 mille francs dans la Société. Elle arrive au Texas. Elle y fait le même établissement. La Société lui livre les mêmes terres et le même matériel qu'elle lui eût livrés dans le cas précédent et aux mêmes prix. Tout comme dans ce cas, l'établissement privé a coûté 20 mille francs à son propriétaire. Mais celui-ci tire ses actions de son portefeuille; il les fait frapper du timbre qui porte ces mots action remboursée : puis il les remet dans son portefeuille, et, à cela près que la Société ne payera plus à ces actions l'intérêt des 20 mille francs qu'elles représentaient, et qu'elles ne seront pas remboursées une seconde fois, elles conservent tous leurs droits antérieurs et ultérieurs.

Si bien que, dans ce cas-ci, la personne prise pour exemple, outre son établissement privé qui tout à l'heure était son seul avoir, aura encore, dans les plus-values générales de la colonisation réalisées pendant toute la durée de la Société, la même part à laquelle elle eût eu droit si ses actions ne lui eussent pas été remboursées par anticipation.

L'excellence de cette disposition, qui n'est au reste que la vraie traduction économique de l'objet et des fonctions de la Société générale, est évidente à tous les yeux.

Sa conséquence immédiate, — et quelle n'en est pas l'importance? — est d'associer intimement à la prospérité de la colonisation toute entière, ceux-là même qui voudraient pratiquer le morcellement dans la colonie. Tous les éléments de la colonie, — et ceci n'aura pas lieu, loin de là, — fussent-ils résolus d'avance à y reproduire les us et coutumes de l'individualisme de la vieille société, ils n'en seraient pas moins compris et enlacés, par les intérêts les plus forts, dans le vaste réseau de la solidarité collective; et ce, sans perdre un atome de ce qu'ils pourraient appeler leur indépendance.

Nous inaugurons un état social où les éléments du morcellement le plus absolu lui-même, se trouveraient, ainsi et déjà, liés, combinés, naturellement associés dans une intime solidarité d'ensemble. On nous permettra de dire que ceci constitue la solution d'un trèsbeau problème.

On voit d'ailleurs que le remboursement anticipé, stipulé pour les actions apportées par des immigrants ou par des associations d'immigrants, est si bien fondé dans les conditions essentielles et logique de l'œuvre, qu'on ne saurait en aucune façon y voir une faveur. Les actions qui se font rembourser par anticipation sont les vrais artisans de la prospérité de celles qui ne le sont pas encore, et ces dernières leur doivent de grands remercîments. Ne sont-ce pas, en effet, les actions et les porteurs d'actions venant s'établir sur le terrain, qui concourront le plus énergiquement à la création des plus-values, à l'accroissement de l'avoir social? En diminuant par des ventes l'étendue de ses terres, la Société voit augmenter pendant longtemps son avoir social sur les terres restantes, celles-ci acquérant des valeurs croissant avec la population, c'est-à-dire, précisément, avec les ventes.

Tout le succès, tout l'avenir, toute la grandeur de l'entreprise, considérée comme affaire et au point de vue de sa prospérité matérielle, — prospérité qui nous livrera elle-même notre but social, — tout dépend, dis-je, et je ne saurais trop le répéter, de la condensation de la population coloniale, conséquemment de sa compacité intentionnelle et de sa solidarité économique.

Que tous ceux qui viendront au Texas s'isolent et s'éparpillent sur les vastes terres de l'Amérique. Les uns réussiront, les autres échoueront, beaucoup même, cela est certain, périront misérablement.

Qu'ils y viennent, sans confusion, au fur et à mesure des préparations faites pour les recevoir, apportant le sentiment d'une solidarité nécessaire, engagés, en outre par les intérêts les plus directs, les plus positifs, — tout en conservant pleine liberté chacun dans sa sphère privée, — à agir comme parties combinées d'un grand ensemble ; leurs plus minces succès, dans ce système, seront supérieurs aux plus beaux résultats que l'autre eût pu livrer à des exceptions seulement. La puissance du lien, de l'unité, de la solidarité, n'a jamais été plus certaine, plus évidente et plus féconde qu'ici.

Il fallait donc, avant tout, préétablir ce lien. C'est ce que nous avons fait en donnant à tout individu disposé à apporter ses capitaux au Texas, quelqu'établissement qu'il y dût faire, un intérêt immense à faire passer son capital par la Société de colonisation, c'est-à-dire par l'agence générale chargée de préparer les voies aux colons, de solidariser ceux-ci, de leur garantir à chacun la proximité les uns des autres et les incalculables plus-values qu'engendreront la combinaison de leurs travaux, de leurs facultés industrielles, de leurs ressources de toute nature.

Cette disposition d'ailleurs, en attirant à la Société le plus gros capital possible, est propre à lui créer un crédit et un poids dont l'importance se comprend par un seul exemple.

J'ai basé le projet, dans le Rapport, sur des acquisitions de terres par voie de head-rights ou autrement. Nous devons toujours, sans doute, statuer sur cette nécessité. — Il est fort probable, toutefois, — et c'est l'opinion d'un représentant du gouvernement américain avec qui j'ai eu l'occasion de m'en entretenir, — que si le gouvernement du Texas se voit en présence d'une Compagnie de colonisation offrant des garanties sérieuses, il concédera gratuitement à celle-ci des terres dont la valeur et l'étendue seront en proportion même du capital et des adhésions engagés dans V entreprise.

Si bien que des fonds placés dans la Société, n'y dussent-ils passer que trois mois, dussent-ils au bout de trois mois être rendus, sur les lieux, aux porteurs d'actions pour y être employés par ceux-ci à leur gré, en opérations colonisatrices quelconques, privées ou sociétaires, ces fonds auraient pu déjà valoir à la Société des avantages considérables — et auxquels ils auraient, certes, acquis les droits les plus réguliers.

L'intérêt du Texas au peuplement de ses vastes terres est si évident, qu'on ne saurait guère mettre en doute l'obtention de faveurs de ce genre, et il est certain que les concessions seront en raison directe de la masse du capital social représenté.

Cet exemple montre l'énorme avantage qu'il y a pour chaque

dollar disposé à aller au Texas, au lieu d'y venir isolément, de s'y présenter en ligne avec tous les autres. Nous pourrions aisément multiplier les exemples semblables. Il est une opération, notamment, dont bientôt sans doute viendra le temps de parler, qui serait peut-être plus fructueuse encore que ces concessions, et que nous enlèverions avec une masse de capital minime relativement à son importance.

Bien que le sujet soit loin d'être épuisé, je crois en avoir dit assez pour vous faire comprendre parfaitement la puissance décisive de la solidarité et l'intérêt de chacun à y concourir de toutes ses ressources disponibles. Vous êtes à même, ainsi, d'apprécier la valeur économique et pratique de la disposition au moyen de laquelle les Statuts ouvrent à chacun la faculté d'y coopérer en s'assurant une part proportionnelle dans les avantages qu'elle génère, et sans perdre, pour autant, la faculté d'agir en pleine indépendance, de dégager son apport tout entier et de l'appliquer jusqu'au dernier centime aux mêmes œuvres de colonisation que l'on eût réalisées directement, sans s'être d'abord solidarisé. Telle est l'Association bien comprise : on la reconnaît, dans la pratique, à ce caractère, qu'elle sert au plus haut degré l'intérêt collectif ou social en servant au plus haut degré l'intérêt individuel ou privé, sans enlever à celui-ci la moindre parcelle de sa liberté, — au contraire. — Je justifierais facilement dans l'espèce ce dernier mot. La Société, en effet, ne sera-t-elle pas naturellement et très-légitimement disposée à traiter mieux, dans toutes ses transactions, les capitaux entrés chez elle, que ceux qui lui seraient restés étrangers? Il faut comprendre que loin de voir à regret des Actions se présenter au remboursement anticipé, c'est son plus grand intérêt et tout son désir que celles-ci le demandent. Cela faisant, ne viennent-elles pas accomplir l'objet même pour lequel la Société est instituée, peupler le pays, le coloniser, le couvrir d'établissements prospères?

Encore une fois la Société initiale n'est que notre agence collée-

tive, à nous tous qui voulons aller pratiquer la colonisation, vivre, penser, travailler et agir librement sur les lieux. Elle ne prend pas nos capitaux pour nous enlever le maniement et faire les choses à sa guise; elle les appelle et les réunit afin d'obtenir des terres aux meilleurs conditions pour nous tous, de nous préparer les voies à tous, de nous procurer les instruments, les denrées, les matières premières, etc., au mieux de nos intérêts à tous. Bien loin d'être jalouse de faire elle-même de la colonisation, elle s'interdit tout établissement permanent pour son propre compte, ne voulant et ne devant être que l'agence générale de la colonisation que nous pratiquerons nous-mêmes.

Quand nous lui redemandons nos capitaux en terres, en bestiaux, en instruments, en meubles, en matières premières, en frais de traversée, en toutes dépenses faites ou à faire utilement par nous pour peupler, coloniser, créer des établissements sur les lieux, elle en est enchantée. C'est son œuvre même qui se fait. Elle n'est pas instituée à autre but.

Nos capitaux engagés chez elle sont sans doute acquis à l'œuvre de la colonisation, solidarisés pour celle-ci ; elle ne nous les rendra pas pour que nous allions les dépenser ailleurs ; nous ne pourrions retrouver la faculté d'en disposer extérieurement que par la vente de nos actions, c'est clair ; mais elle nous les rend avec joie et avec usure, c'est-à-dire avec leur part proportionnelle dans tous les bénéfices généraux d'une grande colonisation d'ensemble, pour toutes les œuvres particulières que nous voudrons créer librement dans la colonie.

Si nous pouvions coloniser mieux et à meilleur marché sans son intermédiaire, à quoi servirait de la créer ? Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que les capitaux qui se proposeront de coloniser trouvent, en la prenant pour agence commune, des conditions trèssupérieures à celles qu'ils rencontreraient en agissant en dehors et lui restant étrangers. Il faudrait pour que cela fût qu'elle eût été conçue au rebours de son projet.

Je crois que c'est bien compris, et que nul ne verra plus dans

la Société initiale ce qu'elle n'est pas, un gouvernement qui prend nos capitaux pour en disposer comme il l'entend, jaloux de conduire pendant vingt ans la colonisation à sa manière ; mais bien et tout simplement une agence commune, qui nous offre le moyen de les solidariser afin d'obtenir, pour nous tous, les avantages de leur solidarité et nous en rendre la disposition avec nos parts respectives dans les avantages obtenus. — Les capitaux isolés paieront donc plus cher les frais généraux d'agence et se priveront de la participation aux bénéfices généraux de la solidarité collective.

Ayant exposé les principes qui ont inspiré les dispositions organiques relatives au remboursement du capital social et à la constatation annuelle des plus-values, ainsi que les doubles facultés de solidarité et de liberté qui en dérivent, je dois quelques explications sur une question soulevée par un passage des Premières instructions insérées à la fin de mon Rapport (page 167). Ce passage a même entraîné chez plusieurs une fausse interprétation, à laquelle je conviens que la forme a pu prêter.

Lorsque nous eûmes fait, Brisbane et moi, notre reconnaissance au Texas, nous ne pouvions savoir comment seraient reçues, en Europe, les propositions que j'y devais apporter. Il nous faudra peut-être, pensions-nous, plusieurs années pour réunir les éléments d'une Société de colonisation vraiment sérieuse.

Dans ce cas et en vue de l'organisation ultérieure de celle-ci, il serait toujours bon d'obtenir promptement des capitaux uniquement destinés à acheter soit des head-riylits, soit des terres.

Ces acquisitions, faites par les premiers capitaux amenés au projet, seraient une base offerte à la Société de colonisation à fonder plus tard. Il y aurait donc lieu, dans cette hypothèse, à une première Société de propriétaires, lesquels feraient apport de leurs

acquisitions dans la Société de colonisation. Je pensai même, en y réfléchissant à mon retour, que la Société générale pourrait être formée de deux branches, l'une représentée par des actions foncières, l'autre par des actions plus particulièrement appelées d© colonisation, et j'expliquai, dans nos conférences à Barvaux, cette idée à nos amis avant d'écrire mon Rapport.

Celui-ci achevé, ne pouvant calculer encore, après une séparation de quatre années et dans l'état de dispersion et de sommeil où se trouvait l'Ecole, l'accueil que vous feriez à la proposition si imprévue que contenait mon écrit, — et je l'avouerai, n'espérant pas, malgré ma confiance, des résultats aussi promptement considérables, — les Premières instructions furent rédigées sous les impressions que je viens de dire.

Je vous demandais quelles sommes vous seriez disposés à placer en acquisitions de head-rights, quelles sommes vous destineriez à la colonisation. Je vous faisais cette question en mai.

Mais déjà, à la fin de juin, le concours manifesté était tel que je jugeai, 1° que la Société de colonisation pourrait être constituée cette année même ; qu'elle représenterait une masse de capitaux et une puissance de colonisation très-suffisantes pour que nous fussions en mesure de nous présenter au gouvernement du Texas, avec une très-grande chance d'obtenir de lui des concessions gratuites, et, en conséquence, heureusement dispensés, sinon pour la totalité du moins pour la grande partie, de faire des achats territoriaux.

La double question posée dans les Premières instructions perdait ainsi l'un de ses buts. Elle n'en avait pas moins atteint son objet principal qui était de faire sortir vos manifestations de concours ; et le but perdu ne l'était, en réalité, que parce que nous l'avions du premier coup dépassé.

Toutefois, bien que la plupart de nos amis eussent parfaitement compris que mon intention ne pouvait être de les engager à des achats de terre isolés et sans liens entre eux, un certain nombre ont semblé le croire. Ceci est l'erreur d'interprétation dont je viens de parler.

Ma pensée rétablie, et étant bien entendu que je ne conseille à personne, dans son intérêt, de tels achats directs, isolés, en dehors des acquisitions solidaires ou des obtentions collectives de la Société, je veux dire tout de suite et pour mettre à l'aise ceux qui persisteraient dans cette idée, que la Société n'entend fermer cette faculté à personne, au contraire. Par respect pour le principe absolu de liberté, qui doit admettre jusqu'aux fantaisies quand elles ne sont pas nuisibles, et pour se montrer sans réserve V agence et non le gouvernement des personnes et des capitaux qu'elle appelle au Texas, la Société fera, au compte de ceux qui pourraient le lui demander, ces sortes d'acquisitions extérieures. — Seulement ce seraient ici des affaires particulières à régler avec elle, dont elle se chargerait par commission, et qui, bien entendu, n'entrant pas dans ses propres affaires ne donneraient nul droit dans ses bénéfices directs.

Outre ceux dont je viens de parler, qui n'avaient pas bien saisi le but ultérieur de ma pensée, d'autres en plus grand nombre, entrant dans une idée cette fois intentionnellement posée dans les Premières instructions, ont manifesté une prédilection pour des placements solidaires, collectifs, mais plus particulièrement territoriaux et correspondant à ce que j'appelais tout à l'heure des acûons foncières.

Je pense qu'en face des Statuts tels que nous sommes parvenus à les combiner, en présence des avantages considérables ménagés aux capitaux engagés dans la colonisation telle qu'elle y est, disons-le sans crainte, si libéralement et si prudemment comprise, et de la faculté réservée au capital actionnaire de se dégager quand il vient acquérir des terres et coloniser lui-même ; je pense, dis-je, qu'en présence d'un état de choses ainsi réglé, oïi plus rien ne reste flottant dans l'esprit, peu de personnes seront disposées soit à faire

faire des achats à commission en dehors des domaines propres de la Société, soit même à tenir beaucoup à des actions plus spécialement territoriales ou foncières.

Néanmoins, toujours pour nous montrer fidèles au principe de liberté, pour donner satisfaction à tous les désirs, ouvrir la voie à tous les genres de concours, et pour attirer les capitaux de tous les tempéraments, — ce qui est aussi d'intérêt collectif et social, — nous avons institué deux sortes d'actions, appelées les unes Actions à jyri?ne, les autres Actions à dividendes.

Les premières correspondent précisément à l'idée d'un placement primitivement territorial; elles ont même été longtemps désignées, dans la rédaction de nos Statuts, par le terme d'Actions foncières. Le nom d'Actions à prime n'a été préféré que par un motif de forme et pour éviter tout malentendu à l'endroit du remboursement anticipé des Actions à dividendes, — remboursement qui loin de diminuer le gage des Actions à prime en diminuant l'étendue des terres sociales, ne fait que l'accroître au contraire, le gage réel étant ici dans la valeur bien plus que dans l'étendue des terres.

Les Actions à prime, véritables actions foncières en réalité, ont donc — sauf réserve du remboursement anticipé, dont l'effet ne peut qu'augmenter la valeur de leur gage pendant toute la période consacrée à leur amortissement, — un véritable privilège de premier ordre sur l'ensemble des meubles et immeubles de la Société. — Elles sont ainsi toujours garanties par la part d'avoir qu'elles représentent elles-mêmes dans la Société, par toute la part d'avoir qu'y représentent les Actions à dividendes dont le remboursement n'a pas été anticipé, et par toutes les plus-values acquises.

Un placemen t aussi fortement privilégié ne permet de leur offrir aucun droit aux plus-values. Mais une prime fixe de 20 pour cent, jointe à l'intérêt de 6 pour cent qu'elles produisent à partir de leur versement, leur sont garantis au même titre que le montant de leur capital. Ces actions une fois remboursées, ayant touché les intérêts dûs et la prime, sont annullées et disparaissent.

Elles ont d'ailleurs, avant l'amortissement et pendant toute la durée de l'émission du capital social, la faculté de se transformer en Actions à dividendes de la série en cours d'émission.

Les avantages faits à ces Actions sont d'autant plus sérieux qu'on n'en peut émettre que pour moitié du capital émis en Actions à dividendes, et que les premières rentrées, les premiers produits liquides sont consacrés à leur amortissement.

De telles conditions peuvent les faire rechercher par les capitaux dont les habitudes d'extrême prudence préfèrent à tout la solidité garantie du placement. La Société n'a aucun intérêt à ce que les fonds lui arrivent par une voie ou par l'autre; c'est à chacun de consulter ici ses convenances.

Les Actions à dividendes se partagent, à l'exclusion des précédentes, toutes les plus-values réservées au capital actionnaire et aux plus-values distribuées pendant la période de formation du capital social.

En théorie et en justice absolues, il faudrait constater et attribuer les plus-values tous les jours. Mais la pratique et le maniement du mécanisme ont leurs nécessités. On n'aurait pu, sans tomber dans des complications administratives, aller au delà d'une constatation annuelle. Néanmoins afin d'offrir aux capitaux disponibles un intérêt sérieux à ne point retarder leur entrée dans la Société tant que l'émission n'est pas close, il est statué que les plus-values de l'exercice annuel se répartissent également sur ses deux semestres, et que les actions prises pendant la durée d'un semestre participent déjà aux plus-values afférentes au second. Tel est le principe sur lequel sont établies nos Séries successives.

En conséquence, les actions de la première série, — prises du jour de la constitution (26 septembre 1854) au 31 décembre prochain, — auront seules droit aux plus-values du 1er semestre de

l'exercice de 1855 ; celles de la seconde série, dont l'émission sera close le 1er juillet 1855, partageront avec les précédentes les plusvalues du second exercice de l'année, et ainsi de suite.

En outre, les plus-values acquises tant que l'émission des actions n'est pas close, c'est-à-dire pendant toute la durée de la formation du capital social, sont elles-mêmes reproductives de plus-values et viennent, en concurrence avec les actions, au partage de toutes les plus-values ultérieures.

En sorte que, par exemple, mille francs versés aujourd'hui et obtenant dans le premier exercice une plus-value de mille francs, pèseront comme deux mille francs dans le partage des plus-values des exercices suivants. — C'est l'application du principe de justice sociétaire ci-dessus exposé.

Une question que nous avons beaucoup controversée est celle des intérêts.

En principe absolu on ne se paye pas des intérêts à soi-même, et des capitaux qui s'associent ne devraient se partager que les bénéfices résultant de leur concours.

Attribuer des intérêts aux actions c'est donc s'obliger, jusqu'à l'époque où la Société fait des réalisations, à prendre sur le capital pour payer ces intérêts. Dès lors on pourrait dire aux actionnaires qui veulent des intérêts courants : Au lieu de souscrire, soit 1 150 fr. souscrivez-en seulement 1 000, mettez 150 fr. dans une tirelire et retirez-en 50 par an pendant trois ans. Cela faisant vous vous servirez vous-mêmes.

Mais ici dame Pratique revient encore avec son aphorisme, a II faut prendre les gens comme ils sont. « Or, les actionnaires demandent, en général, que la Société soit leur tirelire. Ils ne peuvent d'ailleurs apprécier au juste le temps pendant lequel la Société ne fera pas de réalisations. Ils préfèrent donc que les intérêts leur

soient assurés et servis régulièrement, dussent ceux-ci être pris sur le capital.

L'attribution des intérêts est déjà d'ailleurs un moyen de tenir compte à chaque somme versée de l'époque à laquelle elle est entrée dans la Société. Il est vrai qu'on pourrait ajourner le paiement et cumuler les intérêts jusqu'au moment où les réalisations se produi sent. Mais ici encore les gens sont ainsi faits qu'ils donnent plus de crédit à une Société qui paye régulièrement les intérêts en les prenant sur le capital versé lui-même, qu'en les ajournant et en employant très-utilement les sommes qu'ils eussent absorbées. Les intérêts régulièrement servis soutiennent les actions. : tel est le fait brutal.

Toutes ces considérations et d'autres encore ont été tournées, retournées, discutées à fond, et nous avons fini par tomber d'accord que non-seulement les Actions à prime porteraient un intérêt, exigible tous les semestres, à 6 % l'an, — ce qui n'était pas contesté pour celles-ci, — mais que les Actions à dividendes produiraient elles-mêmes 4 °/o d'intérêts exigibles tous les ans.

Nous n'avions pris ce parti qu'à regret et comme contraints et forcés par des motifs extérieurs aux principes essentiels de l'Acte. Il est certain que la Colonisation est susceptible de produire déjà d'énormes plus-values pendant les trois premières années; mais il l'est également que le même laps de temps est nécessaire pour qu'elle commence à donner avec une certaine abondance des produits liquides, des réalisations en espèces.

Le service des intérêts, pris pendant trois années sur le capital social, y ferait donc une soustraction très-sérieuse. Cette considération me préoccupait toujours, bien que nous fussions résolus à ne pas revenir sur une mesure commandée par des motifs trèssérieux eux-mêmes, lorsque, au dernier moment, la solution pratique s'est présentée à mon esprit.

Elle est très-simple.

Les actionnaires qui réclameront les intérêts annuels des sommes par eux versées, les toucheront régulièrement, 6 °/o, sur les Actions à prime, 4 % sur les Actions à dividendes.

Ceux qui préféreront renoncer, pour les trois premiers exercices, au paiement monétaire de ces intérêts, en recevront immédiatement le paiement anticipé en Actions de la série en cours d'émission. C'est un avantage considérable dont, nul doute, beaucoup s'empresseront de profiter au grand avantage de la Société ellemême. Les ressources liquides de celle-ci seront ainsi ménagées pendant les années précisément où leur emploi sera le plus fructueux et le plus nécessaire.

Les actions sont d'ailleurs à des taux calculés pour faciliter ce mécanisme.

L'Action à dividendes, de 125 dollars, reproduit, à 4 °}o par an, l'action de 5 dollars.

Conséquemment en versant 125 dollars dans la première série et réclamant le paiement anticipé des intérêts des trois premières années, on recevra une action de 125 dollars, plus trois actions de 5 dollars, toutes quatre de la première série.

Deux actions de 25 dollars, dans le même cas, en produiraient en sus une de cinq dollars, plus un dollar qui, réuni à d'autres fractions semblables, formera des actions de 5 dollars à répartir aux ayant droits par la voie du sort, à moins que le souscripteur ne préfère ajouter l'appoint d'une action de 5 dollars à avoir en sus.

Ou bien, en comptant les intérêts en dedans de l'action : 111 dollars, 60 cents (1) à 4 °/o, produisant 13 dollars, 40 cents en trois ans, le souscripteur peut obtenir par l'anticipation des intérêts des trois premières années l'action de 125 dollars, première série, pour 111 dollars 60 cents (soit l'action évaluée à fr. 675, pour fr. 602, 65).

Dans les mêmes circonstances, l'action de 25 dollars s'obtient moyennant 22 dollars 33 cents (soit l'action de fr. 135 pour fr. 120, 55) ;

(I) Le cent est la centième partie du dollar, il vaut près d'un demi centime de plus que notre sou de 5 centimes.

Et l'action de 5 dollars, pour 4 dollars 46 cents (soit l'action de fr. 27 pour fr. 24, 10).

Il est facile de faire les calculs analogues pour les Actions à prime en partant des chiffres suivants :

L'intérêt des trois années d'une Action à prime de 5 dollars, est de dol. 0, 90, soit fr. 4, 85;

L'Action à prime de 5 dollars, en déduisant de son prix trois années d'intérêts anticipés, est réduite à dol. 4, 24, soit fr. 22, 90 au lieu de 27 francs.

On aura les chiffres correspondants aux Actions à prime de 25 et de 125 dollars, en multipliant ceux qui précèdent, deux fois successivement, par 5 (1).

(1) Il y a ici à faire une remarque assez importante.

Les actions de 5 dollars sont relativement plus coûteuses que les autres : — 1" pour les actionnaires, en raison du prix du timbre légal (50 centimes, comme celles de 25 dollars), et des frais d'encaissement; — 2" pour la Société, en raison des frais d'impression, et d'administration qui sont les mêmes pour l'action de 5 dollars que pour celles de 25 ou de 125.

Il serait donc à désirer que leur multiplication ne fût pas trop exagérée.

Or, dans le cas où le souscripteur réclamera le bénéfice de l'anticipation des intérêts des premiers exercices, il sera souvent facile, en combinant les intérêts en dedans et les intérêts en dehors, d'éviter, au moyen d'un appoint, les actions de 5 dollars.

Le souscripteur qui éprouverait quelque embarras pour calculer un tel arrangement, n'aura qu'à faire connaître à la Gérance le montant approximatif de sa souscription.

La Gérance lui adressera alors le projet de bordereau le plus convenable, dressé conformément aux intentions manifestées et de manière à ce que la vérification soit aisée.

Par exemple, — le souscripteur qui prend une action à dividendes de 125 dollars ou 675 francs, et qui demande l'anticipation des intérêts des trois premiers exercices, a droit, ainsi que nous venons de le voir, à une action de 125 dollars, plus trois actions de 5 dollars.

Mais en ajoutant à ses 675 fr. un appoint de fr. 48,21, il aura droit à une action de 125 dollars, plus une action de 25 dollars.

En effet, ajoutons 3 actions de 5 dollars, ci fr. 81,00

Fr. 48,21, ci 48,21

L'intérêt à 4 <>/„, pour 8 ans, de 48,21, ci 5,79

Nous trouvons juste une action de 25 dollars, soit fr. 135,00

De cette façon, il n'y aurait que deux titres d'émis au lieu de quatre, et l'ac-

Ce système déchargera la Société d'une partie certainement très-considérable du paiement des intérêts en argent pendant les premières années, et permettra de les servir sans inconvénient sérieux à ceux des souscripteurs qui y pourraient tenir. — C'est toujours le procédé du choix facultatif, le procédé de la liberté, l'application du principe qui est à la base même de toutes nos théories et nous fournit toutes nos solutions.

Celles-ci demanderont bien, sans doute, à nos comptables quelques calculs de plus que ces règles uniformes et égalitaires imposées brutalement à tous dans les Sociétés organisées par nos hommes d'affaires, — qui crient tant contre les communistes et qui ne savent cependant faire, en pratique, que du communisme, et du plus confus encore et du plus arbitraire. Mais ce surcroît de besogne est racheté par des avantages énormes et nous n'aurons pas à le regretter.

Il faut se bien mettre dans la tête une chose, c'est que la Comptabilité est l'agent pivotai du mécanisme organique de l'Association, et que l'une doit marcher et se développer avec l'autre.

Nous nous sommes, au reste, préoccupés beaucoup d'en faciliter les mouvements et assurés que tous les rouages du système pourront jouer sans complications ni embarras sérieux. Une étude approfondie des détails le fera comprendre en attendant que la pratique le démontre.

tionnaire n'aurait d'ailleurs à sa charge que 1 fr. 50 de timbre au lieu de 2 fr. 50.

Si tout le capital était émis en action de 5 dollars, le timbre coûterait aux actionnaires 100,000 fr., et seulement 8,000 s'il l'était en actions de 125.

Nota. — Pour faire ces petits calculs directement et sans tâtonner, il faut savoir trouver la somme qui, ajoutée à ses intérêts pendant un temps donné, produit une somme connue. Soit x la somme cherchée, a le taux de l'intérêt, t le temps, et a la a

somme connue, la formule est ar = - — ;

Dans le cas ci-dessus la somme connue a était 135 — 81 54 ; et nous avions

4 1 et ^

Vous connaissez maintenant les bases financières du système de la Société initiale :

Les premiers capitaux qui y seront apportés seront non-seulement les plus méritants mais encore les plus productifs. Ils détermineront le mouvement général d'une colonisation qui va s'accomplir, — c'est un point acquis désormais, — sur une très-grande échelle. Il est probable qu'ils vaudront à la Société, dès la première année, des concessions gratuites considérables, et certain qu'au pis aller, ils donneraient aux terres acquises et sur lesquelles ils permettront de porter les populations immigrantes, européennes et américaines, des plus-values très-rapides.

Il était juste de leur assurer, en propre, au moins le minimum des bénéfices que leur initiative aura procurés à la Société.

Les avantages, ou pour parler plus exactement, les justes droits que les Statuts leur reconnaissent, se résument comme suit :

Toute somme versée produit intérêt à partir du jour du versement ;

Les Actions à dividendes de la première série (correspondant aux capitaux engagés d'ici au 31 décembre 1854(1)) auront, seules, la totalité des plus-values attribuées au capital pour le premier semestre du premier exercice ; elles partageront avec les Actions de la seconde série les plus-values du second semestre, et ainsi de suite. — Au cas de concessions gratuites, ces plus-values pourraient atteindre, dès la première année, des chiffres fort élevés.

Les plus-values acquises pendant la formation du capital social comptent, au même titre que les actions, dans les répartitions des plus-values ultérieures, jusqu'à fin de liquidation de l'avoir social ;

()) Ce terme vient d'être prolongé jusqu'au 31 mars 1855 par décision de la Gérance en date du 26 décembre 1854. — Note de la 2e édition.

En outre, les Actions à dividendes devant être remboursées suivant leur rang dans chaque série, les premières libérées viendront les premières au remboursement ;

Enfin les Actions à dividendes obtiennent, allant sur le terrain, leur remboursement anticipé en valeurs représentées par des objets ou des dépenses de colonisation ; et ce, sans rien perdre de leurs droits aux plus-values produites ou à produire.

Cette dernière disposition, il le faut bien comprendre, n'a pas été prise seulement en vue de constituer le plus fortement possible la Solidarité générale; mais encore afin que chaque dollar qui viendra travailler sur les lieux, ait eu, en s'y engageant, la faculté de se ménager sa part dans les avantages généraux que sa présence aura contribué à créer.

La Société, en tant qu'agence de colonisation, n'a certes pas besoin, tant s'en faut, que tout le capital disposé à immigrer passe dans sa caisse et se fasse représenter par ses titres ; mais tout capital qui y passe se solidarise, et tous les capitaux réoolus à la colonisation directe, devaient avoir la faculté de s'assurer chacun sa part dans les produits généraux de l'opération, autrement dit de s'y associer. C'était une dictée de justice et de loyauté de la leur offrir, et nous leur avons ouvert la porte toute grande, bien que les parts de la Gérance, de l'Agence exécutive et de la Fondation pussent seules en être, relativement et de beaucoup, diminuées.

Il est aisé maintenant de se rendre compte du plan et du mécanisme général de notre œuvre.

Son but social est connu, je n'y reviens pas.

Son procédé initial consiste à créer, avant tout, une agence commune des futurs colons. C'est la Société déjà constituée.

La Société reçoit les capitaux, acquiert des terres à bas prix ou obtient des concessions, établit des agences, fait des approvisionnements de toutes sortes et avise à tout ce qui peut préparer et faciliter les mouvements et les opérations de l'immigration.

Elle reçoit les propositions des personnes disposées à s'établir sur les lieux, opère le classement de celles-ci, les instruit successivement de l'état des choses, et, à mesure qu'il devient possible, ménage et combine les arrivées. Chacun ne part que dûment renseigné par la Société générale, ou même ayant des engagements soit avec elle, soit avec des Sociétés particulières déjà établies sur les lieux, soit avec des Associations en voie de formation.

Est-ce un établissement privé que vous voulez faire ? — Vous aurez la faculté d'en commander, si l'on me permet l'expression, en tout ou en partie, les éléments d'avance, ou d'être reçus dans les premiers établissements le temps nécessaire pour le créer vous même, soit seul, soit avec le concours de la Société. Dans tous les cas, le remboursement anticipé de vos actions sera, pour son montant, appliqué aux dépenses utiles et convenues de votre établissement ; et vous serez propriétaire et maître de celui-ci, en conservant vos actions remboursées, avec tous les droits qui leur appartiennent. — Je dis vos dépenses utiles et convenues, parce que la Société ne serait pas tenue de vous rembourser des dépenses faites extérieurement à son objet, ou pour telles spéculations qu'elle ne jugerait pas devoir être profitables, spéculations qui sont la manie de beaucoup d'émigrants, où ils perdent le plus clair de leur avoir, et contre lesquelles vous serez mis en garde par nos renseignements. Une fois versés, les fonds sont acquis à l'œuvre d'une colonisation sérieuse : ils peuvent être dégagés par l'actionnaire pour tout acte sérieux de colonisation; mais non plus pour des dépenses extérieures, des fantaisies ou des spéculations fâcheuses que la Société ne saurait patroner.

Tel est le principe consacré par les Statuts.

Ces dispositions, — toutes nouvelles, je le crois, dans l'espèce, et sur lesquelles j'insiste parce que j'ai reconnu dans plus d'un esprit une certaine difficulté à en bien saisir la portée, — équivalent en somme à ceci : La Société de colonisation peut accepter, en paiement de ses actions, outre les espèces, des valeurs en nature;

et les dépenses faites, même directement par les colons et pour leur propre compte, mais par engagement et d'accord avec la Société, vaudront à ceux-ci des actions remboursées, en d'autres termes des droits dans les plus-values générales de la colonisation.

Que si, au lieu de vous créer une position isolée, vous voulez participer à un établissement sociétaire, vous en donnez avis semblablement; la Société, servant d'intermédiaire à tous, ménagera, d'après les mêmes principes, l'organisation des établissements collectifs. — Nous jetterons très-promptement les bases d'une première commune sociétaire; la colonisation ne tardera pas sans doute à en avoir fondé plusieurs.

Chaque établissement collectif, — à quelque degré d'association qu'il soit conçu, — résultera toujours de la constitution d'une Société spéciale; et celle-ci traitera comme une personne et ainsi qu'il vient d'être dit à propos de l'établissement privé, avec la Société générale.

Dans ce cas, chaque dollar par vous versé dans la Société générale vous donne la représentation d'un dollar en actions de l'établissement sociétaire auquel vous participez, et vous conservez, à l'état d'actions remboursées, vos actions de la Société primitive.

Il y aura donc deux sortes d'immigrants :

Ceux qui se proposeront un établissement privé ;

Ceux qui désireront se joindre à tel établissement collectif, déjà établi, en formation, ou à créer, et à tel degré et titre que les personnes l'auront jugé convenable.

Enfin parmi ces deux classes, certains pourront être employés pendant plus ou moins longtemps dans les services de la Société générale.

Cela me semble fort clair et amplement suffisant aux premiers apaisements des esprits. Chaque question recevra d'ailleurs, à son temps, tous les développements désirables. Nous avons des amis

terribles. Ils voudraient tout à la fois, tout du premier coup ! Ce que l'on demande est généralement fort raisonnable ; la manière de le demander ne l'est pas toujours. On veut des séries de prix comparés, sur toutes choses, des séries de renseignements de toutes natures, des devis détaillés, des instructions concernant tous les mouvements des personnes, toutes les situations, tous les cas particuliers de la formation de la colonie.

On a raison, et chacun fera bien de multiplier, en les précisant, ces sortes de questions.

Mais on a tort si l'on exige aujourd'hui un ensemble de documents que la Société, constituée, fonctionnant et armée des agences chargées de les rassembler, n'aura pas complété dans six mois, dans un an et plus peut-être. Il en est qui eussent voulu que je rapportasse tout cela d'un voyage de reconnaissance, à cheval, dans un pays dont j'ignorais la langue, où nous n'avons passé que quarante jours, et où, une fois, pendant douze jours consécutifs, nous n'avons pas rencontré trace d'habitation ni figure humaine.

Patience, amis ! je vous ai rapporté du Texas la connaissance des grandes données naturelles et économiques du pays; je vous ai présenté un plan général pour nous emparer, au profit de nos vues, de notre Cause et de nos intérêts de toutes les sortes, des conditions magnifiques de prospérité et d'avenir que nous offre cette terre ; et je vous ai mis en convergence de volontés, en unité de concours sur l'exécution de ce plan. Aujourd'hui, nous venons de constituer l'organe initial de l'exécution. C'est la question du jour. Nous achevons à peine de la traiter et nous préparons en même temps celles du lendemain. A chaque opération sa saison, à chaque chose son temps.

Je me proposais, en commençant cette communication, d'y discuter avec vous les Statuts titre par titre ; d'y dresser une statistique des forces et du personnel déjà disposés pour la Colonisation, tels que la correspondance des quatre derniers mois les donne, et de traiter encore quelques autres sujets de nature à vous intéresser. Fatigué par une tension continue, épuisé par des veilles de plu-

sieurs mois, mon cerveau se refuse. Je n'avance que lentement et péniblement dans cette rédaction qui eût été terminée plus tôt si je me fusse donné quelques jours de franc repos, au lieu de m'obstiner à ne pas lâcher une minute. Je m'arrête, préférant vous envoyer tout de suite le nécessaire, à vous le faire trop attendre pour y joindre des objets de moindre importance et auxquels satisferont des communications ultérieures. Les épreuves de ceci corrigées, je pars pour la Suisse qui s'apprête à nous fournir un contingent considérable et où j'ai un court mais très-utile voyage à faire.

Les dispositions capitales des Statuts étant élucidées, une étude attentive du texte vous expliquera les détails.

Réservez votre jugement et demandez des éclaircissements sur les points qui ne vous paraîtraient pas suffisamment justifiés. Vous avez une bonne Gérance, très-désireuse de bien faire et trèscapable. Elle saura vous expliquer les choses, les exécuter, et vous aider vous-mêmes dans l'exécution de vos projets ultérieurs.

L'Acte; d'ailleurs, ne contient pas une disposition qui n'ait été fortement étudiée, fondée sur des motifs sérieux, et la porte est ouverte aux modifications qui présenteraient un caractère réel d'utilité.

Arrivé ici chacun doit, s'il n'a pas parfaitement saisi les principes exposés ci-dessus, s'en rendre maître en les revoyant, et faire ensuite une lecture attentive des Statuts.

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