‹ Au TexasChapitre 5 sur 50 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Proposition.

Hé bien ! me direz-vous, maintenant que vous nous avez exposé le Texas et que nous connaissons l'état des choses, que nous proposez-vous?

Ce que je vous propose, amis, vous allez le savoir.

Je propose d'abord à l'Ecole phalanstérienne de se désengourdir ; à la foi qui dort de se réveiller ; à celle qui est morte de ressusciter.

Je propose que, tous et chacun, nous nous associions d'esprit, de cœur et de volonté, à une œuvre que la volonté de tous détermine, réalise virtuellement ipso facto, et pose comme la plus grande chose qui se puisse entreprendre : la fondation, de toutes pièces, dans des conditions approuvées par la raison, d'une société qui, s'établissant en pleine conscience de son but et de ses moyens, a pour objet la condensation des éléments les plus avaneés et des idées les plus progressives acquises à l'humanité, en un foyer de liberté, de lumière, de puissance pacifique, d'attraction souveraine et de prospérité rayonnante et libératrice.

Je propose que, tous et chacun, nous nous affranchissions surle-champ, par un acte de foi basé sur les plus belles données matérielles et sur le sentiment religieux et fort de la Vérité sociale dont nous avons charge, des découragements, des torpeurs, des impossibilités théoriques et pratiques, et des sombres réalités an-

tuelles de l'Europe, ou des illusions d'un espoir passif, décevant et sans vertu. Je propose que chacun se dégage de toutes ces choses, à l'heure qu'il est, par une résolution intérieure, décisive ; s'élève au-dessus des vapeurs mortelles d'abandon, de somnolence morale, de résignation sénile ou d'égoïsme, qui asphyxient le Socialisme en Europe, et salue dans son cœur la patrie des Réalisations premières et prochaines de ses idées, de sa religion, de sa foi.

Et que chacun et tous, unis en esprit à travers les distances, ressuscités à la conscience de la puissance collective, au sentiment fort de la communion des âmes et de la convergence des concours, nous constituions, par cet acte, une phalange de volontés résolues à faire, de près ou de loin, de ces réalisations glorieuses, œuvre et but d'activité pratique immédiate.

Amis, je vous le dis, la Terre promise est une réalité. Je n'y croyais pas; je ne suis pas allé la chercher ; j'y ai été conduit. Nous l'avons vue et parcourue pendant quarante jours et je vous l'ai décrite. L'idée rédemptrice sommeille dans la captivité d'Egypte. Qu'elle se réveille ! Croyez, et la terre des Réalisations, la terre sacrée est à vous. Une résolution forte ; un acte de foi collectif : cette Terre est conquise.

Je xovls le dis d'une voix simple qui ne diminue pas la solennité de la parole : Je vous apporte la voie et le salut, et je vous propose l'inauguration. Unissons-nous seulement de volonté résolue, et, pour peu de chose que cela puisse sembler aux gens du dehors, je vous le dis parce que je le crois et qu'il en est ainsi, l'ère nouvelle du monde est fondée.

L'école phalanstérienne contient plus de forces que l'initiative de l'œuvre n'en exige. Qu'elles s'ébranlent, s'unissent et convergent ; virtuellement et d'ores et déjà, la fondation est opérée.

Si cette parole vous a reconfortés, si elle a réveillé ceux qui

dormaient, si le désir a jailli dans vos âmes; si vous vous sentez en vibration d'amour, d'espérance et de foi sur cette œuvre : cette œuvre n'est pas seulement vivante, elle est encore baptisée en dévouement dans nos cœurs. Elle est noblement et religieusement titrée. Son caractère lui est acquis par le sentiment dans lequel elle est conçue ; car, je le répète, elle est dès maintenant conçue, elle vit. La conjonction de nos volontés est l'acte même de la conception. Le germe est créé. Il a son titre de vie, son âme élémentaire, son principe principiant, son activité propre et formatrice. Il ne s'agit plus que de fournir à son développement une alimentation progressive.

Et je puis maintenant, sans diminuer le caractère et le titre de cette œuvre, vous en exposer les voies et moyens dans leur pratique matérielle et industrielle, et même dans leurs rapports directs et inespérés avec le bien-être et les intérêts personnels de ceux qui, de près ou de loin, y prendront part.

Nous trouvons, en effet, ce premier contraste entre le seul mode rationel de réalisation que nous offrait l'ancien monde et ceux que le nouveau nous présente, à savoir : que sur l'ancien champ l'œuvre première était nécessairement une expérimentation toute scientifique et tout à fait isolée, limitée au nombre restreint et borné des éléments sur lesquels l'expérience progressive du procédé sériaire eût dû se faire ; tandis que sur le champ proposé, l'œuvre de réalisation comporte rapidement des conditions de vie nouvelle et de prospérité assurée à tous les éléments aptes et disposés à y concourir.

Tant que nous n'avions encore que les données, de l'Europe, il ne s'agissait et ne pouvait s'agir que d'une réunion de capitaux convaincus et dévoués, faisant les frais d'une expérience circonscrite. Et il n'est pas inutile que je rappelle ici avec quelle sincérité obstinée je n'ai cessé, pour ma part, de combattre les illusions, si souvent reproduites, qui voulaient attribuer à une première épreuve du mécanisme sériaire, en Europe, le caractère d'un placement de fonds assuré et plus ou moins lucratif. Cent fois, —

c'était pour moi une rigoureuse dictée de conscience, — j'ai insisté sur ces trois points, à savoir :

Que la première réalisation du procédé sériaire devait être considérée comme une expérience coûteuse ;

Qu'elle ne pourrait rien, avant son achèvement et les conséquences sociales et extérieures de son succès, pour l'amélioration du sort de ceux qui lui auraient fourni ses conditions d'existence et de développement ;

Qu'enfin, et comme conséquence, elle exigeait un concours trèsétendu, pour n'avoir pas à faire appel à des engagements pécuniaires qu'il n'eût pas été loyal, en l'état, d'encourager à être, relativement, trop considérables.

Et l'École a très-généralement accepté, dans tous les temps, qu'elle poursuivait son but social pour lui-même, pour le triomphe du bien universel, pour la cause et le salut de l'humanité, son objet souverain. Elle s'est constituée sur une foi désintéressée et dans un dévouement. Elle a fait ses preuves, et ce caractère lui est acquis aujourd'hui que s'ouvre devant elle un champ nouveau où la foi ne commande plus les sacrifices ; où, loin de là, ce qu'elle réclame des siens, c'est qu'ils s'emparent, avec décision et énergie, des voies extraordinaires de prospérité qui leur sont offertes pour que, de cette prospérité inattendue elle-même, sorte bientôt, riche, puissante et radieuse, la Réalisation de l'idée dont ils ont charge.

Vous avez déjà compris, en effet, que sur l'horizon nouveau les voies et moyens anciens de la Réalisation sont changés et singulièrement élargis, et vous pressentez sans doute le système des grandes opérations dont la révélation sort comme d'elle-même des données qui vous sont maintenant connues. Pour nous, — je parle ici de Brisbane et de moi, — dès que nous eûmes celles-ci sous les yeux, toutes nos discussions antérieures cessèrent : la nature des choses nous indiquait les bases de l'œuvre à proposer à nos coreligionnaires des deux mondes : et telle est la largeur de ces bases qu'elles se prêtent à tout ce qui peut être conçu et s'arrangent même fort bien des diversités dont les vues, les procédés d'exécu-

tion et les voies et moyens sont susceptibles. — Nous allons nous occuper de déterminer ces bases.

ni

Lorsque la colonisation a jeté ses premières racines dans une terre nouvelle, l'œuvre se poursuit d'elle-même et se développe comme une fonction intégrale représentant la somme des actions individuelles des éléments qui y concourent, chacun pour son compte et à ses risques et périls. C'est le cas de la société américaine considérée dans son ensemble, et spécialement des Etats nouveaux et des Territoires (1) de la Confédération.

Mais quand il s'agit de commencer l'œuvre de la conquête, de créer les bases d'opération, c'est une autre question, et le problème a été rarement jusqu'ici résolu d'emblée. Les moyens ordinaires de la civilisation s'y sont le plus souvent montrés insuffisants, soit que les entreprises aient procédé par l'emploi du principe individualiste, soit qu'elles aient eu recours à celui de la collectivité.

Le principe individualiste est trop faible pour l'attaque, et le principe collectif ne s'étant produit jusqu'ici que sous la forme rudimentaire et grossière de la communauté, n'a jamais pu prospérer par lui-même et sans le secours d'une foi religieuse trèsénergique. — Les entreprises de colonisation dirigées d'Europe sur des pays neufs proprement dits, presque toujours mal conçues et mal conduites, ont généralement échoué dans leurs débuts, ou ont eu tout au moins des commencements très-pénibles.

Au Texas, que nous choisissions nos locations (emplacements)

(1) La Confédération compte aujourd'hui, outre le district de la Colombie placé sous le gouvernement direct du congrès dont il est le siège, 32 États et six Territoires. Les Territoires sont destinés à devenir des Etats lorsque leur population est suffisante; jusque-là, ils sont administrés par le gouvernement de l'Union. — Néanmoins ce que l'on appelle l'Indian Territory fait exception. Les Indiens, en effet, s'y gouvernent eux-mêmes et à leur façon. 11 y a déjà, dans ce pays, un parti qui demande l'érection du Territoire en État et l'annexion.

au Nord ou au Nord-Ouest, nous ne serons pas dans le cas de l'attaque d'un pays absolument neuf, puisque nous serons voisins des zones déjà occupées par Pavant-garde des settlers de la civilisation. Cependant nous ne serons pas non plus dans celui d'une colonisation qui ne fait, comme ceux-ci, que continuer un mouvement commencé. Leur morcellement éparpillé n'est pas ce que nous pouvons avoir l'intention de reproduire. Nous avons donc un problème à résoudre, dont la solution doit être obtenue préalablement à l'entreprise, et qui nous dictera les bonnes conditions d'exécution et de développement de notre œuvre. Nous y arriverons facilement par le procédé du développement en série, qui consiste à poser la fonction générale et à en déterminer la valeur par des approximations successives.

Cette fonction n'est autre chose ici que l'idée générale et principiante de l'œuvre elle-même. C'est donc par l'expression de celle-ci que nous devons commencer.

Idée générale et principiante.

L'idée génératrice et première est la fondation, de toutes pièces, sur terres libres, au Texas, d'une société nouvelle non-seulement dans son existence, mais nouvelle encore par son caractère.

Ce caractère est déterminé par Y objet même de la fondation et par son procédé d'action :

Elle se propose d'asseoir sur un développement rapide de grande prospérité matérielle, la réalisation du Progrès social dont elle proclame le dogme moderne ; d'inaugurer, par la liberté et par la science, la vérité, la solidarité, la justice distributive, la combinaison convergente et spontanée des activités individuelles, F Harmonie sociale enfin, qui est son idéal et sa foi.

Tel est son but ; et le procédé pratique dont elle joint, comme

moyen adéquat, la proclamation à celle de son but, est le libre emploi du procédé expérimental à la recherche des conditions du perfectionnement des rapports sociaux des hommes.

La formule générale étant ainsi posée, nous allons chercher le premier terme de son développement sériaire, c'est-à-dire la première approximation de sa valeur pratique, ou, si l'on veut, de ses conditions d'exécution.

Approximation.

La société se fondera et se développera par la création progressive des organes nécessaires aux phases successives et naturellles de son existence.

L; 'organe initial est évidemment une Agence de colonisation, à laquelle incomberont d'abord deux fonctions préalables :

1° L'acquisition des terres où s'asseoiront les premiers Noyaux de la société proposée ;

2o La préparation, qui devra rendre ces terres propres à la réception convenable des premiers essaims de la population.

Les organes ultérieurs seront ces Noyaux eux-mêmes, fonctionnant librement dans la direction des idées qu'ils auront apportées et semées dans le champ social où ils seront établis.

En vue d'assurer à la société à créer la grande prospérité qui lui donnera, dans l'ordre des moyens matériels, la puissance de poursuivre et d'atteindre son but supérieur, de lui garantir la parfaite liberté d'action dont elle aura besoin, et l'influence pacifique et rayonnante à laquelle elle doit viser pour la prompte fortune de ses idées, l'Agence de colonisation acquerra des terres assez étendues pour former l'élément d'un nouvel État, si le Texas, ainsi qu'on le croit assez probable, vu ses dimensions, doit être

ultérieurement fractionné, ou au moins la base d'un ou de plusieurs districts, dans le cas contraire.

L'appropriation déjà trop avancée des terres dans le Sud du Texas, et les conditions climatologiques et sanitaires supérieures du Nord et du Nord-Ouest, déterminent le choix des acquisitions dans ces dernières régions.

Les terres acquises, l'Agence de colonisation procède sur les lieux aux dispositions nécessaires à l'installation des essaims de l'avant-garde.

La préparation faite, les éléments de ces essaims, choisis sous la double raison d'aptitude aux besoins actuels et de communion dans l'idée générale qui préside à la fondation, sont appelés, à des conditions connues, stipulées dans un contrat préalablement et librement débattu entre eux et l'Agence de colonisation ou ses représentants. Dès que les essaims établis, se sont reconnus et déclarés autonomes, ils agissent et s'administrent comme tels, en plénitude de liberté dans la sphère de leurs affaires et intérêts personnels.

Le premier noyau fondé devient naturellement, lui-même, instrument de préparation de nouveaux terrains, pour de nouveaux établissements, dont l'Agence de colonisation et ses correspondants ont continué à composer les cadres de personnel pendant les premières installations. L'opération primitive se répète maintenant par l'emploi des forces coloniales acquises, et ainsi de suite.

Chaque établissement se constitue en conséquence, par deux contrats de l'Agence de colonisation,

L'un avec les préparateurs du terrain ;

L'autre avec les nouveaux colons qui viendront s'en emparer.

Tel est le premier terme de notre développement, c'est-à-dire la première approximation de l'objet et du mécanisme d'exécution.

Toute générale qu'elle soit encore, cette expression est déjà arrêtée. Ce n'est qu'une esquisse, mais une esquisse qui marque les traits essentiels et fondamentaux du plan. L'approximation en

second degré s'obtiendra par un examen justificatif et un dessin déjà plus précis de ces traits d'ensemble.

2e Approximation.

Caractère de la fondation. — Vous remarquerez d'abord que, bien que présentée à l'initiative des éléments phalanstériens, la réalisation proposée n'est point exclusivement celle de leur objet propre et spécial : elle est plus générale et contient celle-ci sans doute, mais elle contient aussi la faculté d'expérimentation et de vérification pratiques, offerte à toute autre doctrine progressive, sous la responsabilité personnelle de celle-ci et à ses risques, dans la sphère, toute indépendante, de ses propres affaires.

Cette proposition ne dit pas aux Phalanstériens : venez faire au Texas la première expérience du mécanisme sériaire : arrivez ; nous nous constituons sociétairement et nous fondons le Phalanstère.

Si la proposition nous enfermait dans ce cercle, j'estime qu'elle serait plus qu'imprudente, et substituerait à la certitude d'un succès de sérieuses chances de revers.

La proposition dit aux Phalanstériens : Fondons au Texas une société titrée en foi sociale progressive, par les idées et les éléments vivants qui s'y donneront rendez-vous, mais qui s'occuperont avant tout de la prise de possession d'une nature amie et féconde, dans les conditions pratiques les plus favorables au développement rapide de ses richesses virtuelles, et qui demanderont ensuite à cette prospérité les moyens de mettre leurs idées en expérience.

Ainsi, quoique le but ultérieur et spécial des Phalanstériens soit bien l'expérimentation de leur procédé social, ceux-ci, — et je donnerais un conseil analogue aux représentants de toute autre

conception systématique nouvelle, — doivent bien se garder de vouloir employer, d'emblée et de détermination préconçue, le régime social qui est leur but, comme moyen de la colonisation.

La génération logique des choses exige d'abord la colonisation par les meilleurs moyens pratiques, ce qui implique l'éloignement de tout système préconçu, d'où pourrait résulter gêne de liberté et, par suite, entrave à l'activité des éléments colonisateurs. Elle n'appelle que postérieurement l'objet spécial de chaque doctrine progressive, c'est-à-dire l'expérimentation de tel ou tel procédé social par le concours de ses partisans spéciaux, et de quelque façon que ceux-ci se soient établis primitivement.

Ainsi le caractère de la proposition générale et primordiale est facile à saisir. Il s'agit de créer, sur un théâtre où toutes les ressources de la nature s'unissent à de très-heureuses circonstances économiques, un vaste champ d'activité sociale; d'y assurer d'abord la prospérité collective, non pas en débutant par des innovations et des expériences, mais en y important et y combinant, dans des conditions de prévoyance et de solidarité pour l'ensemble en même temps que de pleine liberté pour l'action individuelle, les instruments éprouvés, les connaissances et les procédés techniques déjà créés et usités ailleurs ; et de le consacrer champ général d'asile et de libre épanouissement, ouvert à la pensée progressive de l'humanité, repoussée, étouffée et vilipendée sous le nom de Socialisme par le vieux monde.

Cette conception, pour être plus large que la seule fondation d'une expérience du régime sociétaire, n'en est que plus phalanstérienne, c'est-à-dire plus conforme aux principes supérieurs de notre doctrine, au but souverain qui a été le mobile constant de l'activité morale et du dévouement religieux de notre École : la recherche inconditionnelle du bien de l'humanité. Elle est d'ailleurs l'application formelle de la théorie des conditions scientifiques et positives du progrès social, que l'École a la gloire d'avoir introduite, la première, dans le domaine des idées, et qu'elle

conquiert ici la gloire non moins grande d'incarner dans celui des faits.

Nous créons un champ d'expérience pour nos propres procédés de réalisation du progrès, et nous ouvrons ce champ aux idées rivales ; nous convions toutes les doctrines organisatrices à venir y faire, comme nous, leurs preuves au profit de l'humanité. Je le répète, cette conception est grande, elle respire l'amour inconditionnel du bien, et porte un témoignage non moins formel de l'élévation de notre sentiment religieux que de la solidité de notre foi sociale. J'ajoute enfin que comme voie pour atteindre notre expérimentation propre, elle est incontestablement la plus sûre, par cela précisément qu'elle est la plus libérale, la plus noble et la plus large. Nous aurons plus loin l'occasion d'en déduire les preuves.

Conservation du but social. — Quant à la conservation du but de la fondation, il est évident que sa garantie est toute entière dans l'impulsion initiale de la conception, et dans les idées et les volontés des forces vives qui se réuniront sur le champ d'activité. Elle ne saurait être ailleurs.

Il n'y a pas d'autre manière de mettre une idée au monde de la la réalité, que de munir les intelligences et les volontés qu'elle a conquises, des facultés et des moyens pratiques nécessaires à sa réalisation. Une doctrine ne devient une institution que par la spontanéité des intelligences qu'elle a enrôlées. Une foi ne s'incarne et ne se crée sa forme que par l'activité volitive et créatrice des siens.

Amener l'idée sur un libre champ de réalisation, lui donner les moyens de produire rapidement elle-même, sur ce champ, la substance indispensable à la construction progressive de sa forme propre, de l'organisme tangible et visible dont elle est le prototype, c'est mettre l'âme en création du corps auquel elle aspire.

Acquisition des terres. — Quelques mots sont nécessaires sur cette première fonction de l'Agence de colonisation, aussi bien que

sur la seconde. Il s'agit de l'étendue des acquisitions primitives.

Les raisons qui commandent une acquisition considérable ont été déjà implicitement ou explicitement exposées. D'abord il est clair qu'il y aurait folie caractérisée à concevoir et à commencer une opération destinée à amener, sur des points donnés, des capitaux, un mouvement, une vie et une population qui élèveraient immédiatement, sur les zones ambiantes des plus-values considérables, et à laisser bénévolement la spéculation étrangère s'emparer de ces valeurs qu'on aurait créées soi-même.

En l'état, cela ne constituerait pas simplement un manque-àgagner fort absurde, ce serait en outre une gêne, une entrave sérieuse, un rempart qu'on élèverait ainsi contre son propre développement ; car la localisation des premiers établissements ne serait pas plutôt faite, que la spéculation étrangère s'emparerait bien vite des terres environnantes. De telle sorte que l'on se serait enfermé ainsi dans une circonvallation d'autant plus forte contre soi, qu'on développerait plus de vie et de prospérité soi-même à l'intérieur.

Le but général de l'œuvre, et la raison d'affaire et de conduite pratique, sont donc parfaitement d'accord pour réclamer une assez large acquisition de terres pendant que celles-ci sont encore, somme toute, à très-bon marché.

Et d'ailleurs, quel danger y a-t-il à une telle acquisition ? Ne fît-on rien sur ces terres, la plus-value les aurait bientôt atteintes avec le peuplement croissant du pays et le flot montant des affaires. Le prix des head-riglits, quadruplé dans les cinq dernières années et croissant chaque jour, montre assez que, ne fût-ce que comme pure spéculation, l'acquisition de terres convenablement choisies au Texas ne serait déjà pas un placement à dédaigner. — Concluons donc dans le sens déterminé par ces motifs décisifs.

Préparation des terres. — Cet objet est très-important. C'est? en effet, faute d'avoir tenu compte de la nécessité absolue de cette fonction, — la préparation locale antérieure à l'installation des

premiers essaims de la colonisation, — que tant d'entreprises, inaugurées sous les auspices de l'espoir et même de l'enthousiasme, mais dirigées par l'illusion, l'ignorance et l'imprévoyance, sont tombées misérablement.

Amener un noyau de colons et particulièrement de colons européens, sur un terrain vierge, sans dispositions préalables, c'est, dans la plupart des cas, avoir préparé tout au moins la dispersion des éléments dont il se compose, et souvent un désastre. Au Texas, il est vrai, la dispersion des éléments ne serait pas, aujourd'hui, leur perte ; ils trouveraient à se tirer d'affaire, et se pourraient caser personnellement. L'entreprise collective et son but n'en seraient pas moins manqués.

L'écueil que je signale ici est connu. Les annales de la colonisation moderne sont si instructives à cet égard, et les raisons de l'absurdité qu'il y aurait à transplanter des éléments tirés d'une civilisation, au milieu du désert, en leur demandant d'y improviser leur établissement, sont si faciles à trouver, que je me dispense de déduire des preuves à cet égard. Chacun de nous acceptera d'emblée, en principe, la nécessité de la préparation antérieure.

La règle est, ici, que les éléments colonisateurs doivent trouver, à leur arrivée, une vie au moins égale, en conditions élémentaires d'existence et de bien-être, à celle qu'ils auront quittée, plus l'espoir, fondé en motifs positifs et palpables, d'une amélioration rapide. Ceci est une condition fondamentale. Monter le dévouement, exalter l'enthousiasme pour leur demander une victoire qui semble facile à une excitation momentanée, c'est tendre à l'excès ses ressorts, courir dix-neuf chances sur vingt de les briser, et, au moins mal qu'il puisse arriver, avoir usé ses forces et son énergie d'avance. — Calculons hardiment nos avantages, ne craignons pas de spéculer sur des données formelles et positives ; mais gardonsnous de rien fonder sur la brume dorée des illusions.

Le plan étant arrêté dans ses bases, ses principes principiants et ses contours, nous allons en serrer de plus près l'objet en poursuivant l'opération.

Détermination des valeurs définitives.

Il résulte évidemment de la nature de la méthode à laquelle nous demandons les termes successifs de notre développement, que chacun de ceux-ci s'obtient à l'aide d'une valeur plus approchée de quelqu'un des facteurs de l'expression générale. Aussi est-ce en nous occupant de l'un de ces derniers, — le premier noyau colonial, — que nous continuerons à marcher vers la solution.

Il est facile de voir que ce facteur est capital. C'est à ce point que si l'on suppose un premier établissement fondé et en activité, au sein des conditions générales précédemment indiquées, le problème tout entier est résolu, c'est-à-dire que l'œuvre colonisatrice se développe désormais d'elle-même.

Ce premier établissement, en effet, quelle qu'en soit la constitution, — dont nous n'avons pas encore à nous occuper, — accomplit naturellement, par le seul fait de son existence, deux fonctions qui suffisent désormais à l'alimentation, à l'accroissement et au développement spontané de la société nouvelle dont il est l'embryon. Ces deux fonctions résultent de la capacité réceptive que ses facultés d'expansion et d'élasticité, pour ainsi dire illimitées, lui donnent, et de l'existence des lignes de communication qu'il a déjà dû nécessairement se créer.

Effectivement ces lignes, au moyen desquelles il communique de plus en plus régulièrement et facilement avec les rivières navigables et les artères de la circulation extérieure, offrent désormais, aux éléments de l'immigration, un arrivage sûr, aisé, économique, qui n'a plus rien d'indéterminé ni de pénible. Amenés par bateaux à vapeur aux ports de rivière les plus voisins de l'établissement, ou, un peu plus tard, au débarcadère d'un chemin de fer, les nouveaux arrivants montent dans les voitures de la colonie, qui les

attendent, et sont transportés sur les lieux, sans avoir le moindre embarras à redouter ni le moindre souci à prendre pour eux-mêmes ou pour leurs bagages et leurs effets mobiliers. Ils peuvent, dès leur arrivée à New-York, à la Nouvelle-Orléans, dans un port européen ou même à Paris, s'en remettre, complètement déjà, du soin de tout ceci, à l'Agence de la colonie. Ils n'auront qu'à se faire reconnaître et à se munir d'un billet pour tout le parcours. Le voyage se fera à la manière usitée aujourd'hui pour les tournées de Paris à Londres, ou sur les bords du Rhin et retour par la Belgique, connues sous le nom de trains de plaisir. Tout cela est simple et ne réclame pas d'autre éclaircissement. Le pont est établi, les passages sont faciles et les arrivages régularisés.

Pour peu que vous réfléchissiez maintenant aux conditions d'élasticité du premier établissement, à l'étendue des terres dont il dispose, au climat du lieu, à la facilité d'improviser des constructions dès qu'on a des bras et quelques scieries mécaniques en activité (sujets que nous examinerons de plus près ultérieurement); vous reconnaîtrez bien vite que ce premier centre est parfaitement apte, dès qu'il est constitué, à recevoir les nouveaux arrivants, à les loger, à les héberger et à leur offrir immédiatement des travaux productifs dans ses industries, ses ateliers, son agriculture et ses affaires, soit que ces éléments dussent s'y attacher et s'y caser, soit qu'ils n'y dussent faire qu'un séjour provisoire en attendant que des établissements plus conformes à leurs convenances, conçus et élevés à leur guise, à la préparation desquels ils pourraient concourir eux-mêmes, fussent prêts à les recevoir.

Pour rester fidèle à la méthode de déduction rigoureuse et d'exposition logique et progressive qui nous guide, je ne développerai pas davantage en ce moment la double idée que je viens de toucher. Il suffit ici que son importance principiante et sa valeur génératrice soient bien comprises. Or, je ne pense pas qu'aucun de ceux à qui ces lignes s'adressent puisse se méprendre à cet égard. Tous, en effet, vous avez l'esprit assez exercé dans la science qui nous a donné la clef des choses vraies, des lois générales

de la nature, pour avoir parfaitement reconnu le caractère de l'œuvre qui nous occupe.

Cette œuvre c'est la création d'un être vivant.

Cet être est une société, et les conditions successives que nous dégageons ne sont elles-mêmes que celles de la formation progressive des organismes naturels. Nous avons à faire de l'embryogénie sociale, en nous conformant aux lois connues de l'embriogénie physiologique.

Nous avons procédé par l'acte de la conception qui donne à l'être en création l'impulsion vitale initiale, lui confère son titre caractériel et son âme formatrice. Nous l'avons pourvu d'un appareil excitateur et d'un cerveau embryonnaire (l'Agence de colonisation); nous avons reconnu la nécessité de lui préparer un milieu d'incubation ; et nous avons vu ces données de la vie élémentaire nous conduire, par la logique de leurs tendances naturelles, à la constitution d'un organe de nutrition armé d'un appareil de communications, au moyen duquel il tirera de l'extérieur la substance alimentaire, dont il s'assimile une partie pour son propre accroissement, distribuant le reste aux autres organes à créer ou à développer autour de lui.

Je ferai ici une remarque dont il y aurait à tenir compte si l'on voulait entrer dans les détails de la loi embryogénique. Pour ne point s'égarer dans cet ordre de considérations, auquel je ne crains pas d'attribuer une très-sérieuse valeur pratique, — quelque peu de cas qu'en puissent faire ceux qui croient qu'une certaine routin? intelligente et un empirisme plus ou moins clairvoyant constituent le véritable esprit pratique, — il faut observer que la nature, qui est toujours analogue dans ses voies, n'est jamais identique, et que, dans le cas qui nous occupe, un embryon social diffère d'un embryon individuel comme l'ordre composé diffère de l'ordre simple.

Ainsi l'embryon animal se nourrit et s'accroît, voilà tout; ses fonctions extérieures et actives ne commencent que postérieurement à la naissance. Au contraire, un embryon social, tel que celui dont nous nous occupons, n'est encore qu'embryon par rapport à lui-même, par rapport au développement à peine ébauché de son organisme ultérieur, que déjà il fonctionne activement à l'extérieur. — C'est qu'ici les monades intégrantes, au lieu de n'être que de la substance élémentaire, sont déjà de la substance à haute prépondérance d'intelligence et d'activité, des êtres humains.

Telle est l'observation dont la méconnaissance frapperait d'erreur ou de stérilité toute tentative d'application des lois physiologiques de l'embryogénie à la création progressive de l'être social. Le procédé formateur, la loi générale du développement de la vie se continue sans doute dans cette dernière création, mais en se développant elle-même et en changeant d'ordre, les éléments par lesquels elle agit relevant désormais de l'ordre composé et non plus de l'ordre simple. Tout phalanstérien un peu versé dans la philosophie de la science saisira parfaitement la portée de cette observation, que je ne suivrai pas dans des développements auxquels il faudrait un volume. — Je prendrai toutefois occasion de ceci pour dire que la connaissance des lois vraies de la vie, — si dédaignée sous le nom de théorie par certaines médiocrités intelligentes qui se décorent du nom d'esprits pratiques, — est la première condition de l'esprit pratique supérieur.

Et tenez pour certain que nous réussirons, nous, par la connaissance de ces lois, là où ces prétendus esprits pratiques, avec tout leur savoir-faire, échoueraient misérablement. S'ils avaient à poursuivre l'accomplissement d'un projet tel que celui-ci, ils courraient grand risque de voir l'entreprise s'évanouir sous leurs yeux, comme la fumée de la prairie au souffle du northern. Je défie hardiment tous les faiseurs de la civilisation, et les hommes dits pratiques les plus éclairés eux-mêmes, avec leurs connaissances que je ne dédaigne pas, leurs chiffres exacts et des capitaux qu'ils réuniraient plus facilement et plus abondamment que nous ; je les

défie de fonder, en fait de colonisation, autre chose que du morcellement, et en général encore de réussir cela plus d'une fois sur vingt.

Ce qu'ils ont et ce qu'ils savent, en effet, ne suffit pas ; il faut encore quelque chose qu'ils dédaignent.

Une fondation sociale, une colonisation d'ensemble, ne peut réussir d'emblée que par une idée commune, une foi commune, et mieux encore, par une foi commune jointe à la connaissance des lois des développements naturels de la vie. — En tout autre cas, elle échoue. Dans les contrées favorisées, les éléments se dispersent. Ils peuvent prospérer individuellement sans doute, mais l'entreprise collective s'est évanouie. Sous une nature rigoureuse, ils meurent; et ce n'est qu'après plusieurs assauts repoussés avec perte que, vaincue à la longue, une telle nature se laissera prendre.

Nous avons déterminé les conditions générales de l'œuvre, et ébauché la notion de l'appareil embryonnaire au moyen duquel l'être s'accroît et grandit, opérant désormais de lui-même la transformation de ses organismes primitifs en organismes de plus en plus élevés, jusqu'à sa constitution définitive ou état parfait. — Nous avons donc nos bases, et il ne reste qu'à continuer les déductions.

L'impulsion initiale, le germe caractériel et les autres conditions primordiales de l'œuvre étant données, nous savons déjà, d'une certitude logique qui deviendra bientôt une pleine évidence, que le développement général dépend d'une seule chose : la création d'un organe propre à remplir les fonctions de l'alimentation.

Nous savons en outre que cet organe, qui suffira au développement ultérieur, réclame lui-même, pour son incubation et sa propre formation, la préparation d'un milieu convenable.

Evidemment, dès lors, tout se réduit à ces deux problèmes :

lo Que doit être ce milieu embryonnaire?

2° Que doit être ce premier organe?

Nous obtiendrons facilement réponse à ces deux questions.

Page 1