‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 10 sur 55 · MM. NUZIÈRE ET CH. MULLER · texte numérisé non relu

MM. NUZIÈRE ET CH. MULLER

Ce tableau final, dont on sent à la fois tout l'imprévu et toute la logique, est celui qui fait apparaître, je crois, l'intention profonde de MM. Nozière et Mûller. Bien qu'ils aient poussé jusqu'à l'extrême, dans les tableaux précédents, la per-versité et la cruauté d'Estrella, et si loin même que la sentence des trois amants -juges obtenait notre approbation secrète, les auteurs, dans ce dénouement, n'ont pas craint de prendre parti pour leur héroïne. Ils l'ont fait avec franchise, avec audace, avec cette âpreté dans l'ironie, cette exactitude dans le paradoxe moral que nous connaissions déjà tout au moins à M. Nozière. Leur Estrella ressort, dans le tableau final, comme un personnage symbolique, orné de tous les prestiges du lyrisme. C'est elle qui a raison, nous dira M. Nozière. Elle a rempli sa fonction. Sa vie est celle pour laquelle elle était née. Ne voyez-vous pas déjà, dans cette fillette, dans cette vagabonde de treize ans qui traverse mon drame à deux reprises, comment une Estrella se forme et grandit? Une enfant peut déjà nous faire sentir qu'elle est née, par une vocation involontaire, pour charmer, se faire aimer, faire souffrir* pt puis, que vaut cette

souffrance que les hommes lui jetteront comme un reproche? N'est-elle pas faite surtout de vanité, d'une fatuité déçue ^ d'égoïsme, de lâcheté? Benito se soucie-t-il de la souffrance d'Amalia, Luisito de celle de Goncha? Ramon s'est-il longtemps souvenu des larmes qu'avait autrefois versées pour lui la danseuse Dolorès? Ces douleurs ne valent pas grande pitié, et ceux qui les endurent ne sont-ils pas amplement payés par le plaisir, par ce rayonnement de vie qui se dégage d'Estrella et de ses pareilles, et que ceux qui ne les ont pas connues ne connaîtront point?

Voilà ce que nous suggèrent, avec une grande force d'ironie et de poésie, les auteurs de la Maison de Danses. On leur objectera que cette théorie justifie l'inconstance, le caprice, non la cruauté. Mais la cruauté d'Estrella, dans cette fin de drame tout au moins, est une cruauté que je qualifierai d'ibsénienne. Gomme la cruauté d'une Hedda Gabier, elle consiste surtout à faire ressortir la lâcheté, la bassesse, la faiblesse de ceux qui se croient inoffensifs ou sans reproche. Et si j'avais un reproche à faire à MM. Nozière et Mtiller, ce serait seulement que cette conception du caractère, parfaitement cohérente et défendable, n'ait pas été préparée avec plus de clarté dans le corps même du drame.

MM. NOZIERE ET CH. MULLEK Jô

En fait, ce dernier tableau, le plus original à coup sûr, et celui qui prête le plus à la réflexion, achève ce drame espagnol à la façon d'un drame de d'Annunzio ou d'Ibsen. Et c'est encore une inspiration assez voisine d'Ibsen que d'avoir cherché dans le métier même d'Estrella, ou dans son art, un rapport avec le type psychologique qu'elle représente, d'avoir montré dans sa vie de femme, mobile et rythmique, attirante et fuyante, comme une forme morale de la danse, de lui avoir fait dire, ou à peu près : « Je danse avec mes amants comme avec les danseurs... Ma vie aussi est une danse. »

Je continuerais cette discussion sans fin. Je me sens prolixe sur cet ordre de sujets. Mais il n'est pas indifférent, je pense, qu'une pièce qui est le plus vivant des spectacles, et qui contient un drame âpre et saisissant, puisse donner aussi matière à penser. Tout va par trois dans cette affaire, et le succès, qui fut franc et brillant, était triplement mérité. N'oubliez pas pourtant que c'est surtout une pièce espagnole. Elle sent la friture en plein vent, l'orange, la tomate et la pommade à l'œillet. Elle est violente et chaude comme le sol dont elle sort.

Jarnac

Ce Jarnac, de qui MM. Léon Hennique et Johannès Gravier ont fait le héros de leur pièce, avait laissé dans l'histoire un renom assez fâcheux. Sa rencontre avec le seigneur de la Châtaigneraie avait mieux tourné pour son salut que pour sa réputation, et Ton nous accoutuma à voir en lui le patron des duellistes sans scrupule. Il ne s'était pas servi de la main gauche, ou du moins on ne saurait lui faire reproche d'en avoir usé, car on se battait à deux mains dans ce temps-là et la dague aidait l'épée. Mais, se voyant au point de succomber sous un adversaire plus vigoureux, il lui avait tranché vilaine-

Page 1