MM. NOZIÈRE ET CH. MULLER
despote fantasque et impitoyable. Sa nature est de vouloir sentir tous les hommes en sa puissance, et d'abuser sur eux de son pouvoir. Elle entretient et avive la jalousie de Ramon, elle exaspère la passion fatale de Benito, elle prend et reprend Luisito à la douce et triste Goncha, parce qu'il lui plaît d'éprouver que son. empire sur les hommes est sans limite. La haine réciproque que se portent les trois hommes, et spécialement la jalousie quasi tragique qu'elle attise entre les deux frères, la divertissent comme le plus délicieux spectacle. Elle a toutes les nuances de la séduction et du vice. On lui voit tantôt les provocations brutales d'une Carmen, tantôt les roueries subtiles d'une coquette du répertoire. Et je pensais à la scène des billets dans le Misajithrope^ en entendant la scène, pourtant si âpre et si vigoureuse, où Benito, Luisito, Ramon, abattant pour une fois leur orgueil de mâles et leur défiance, se convainquent l'un l'autre des trahisons de la femme qu'ils adorent également et, dans une volonté commune de vengeance, décident de la tuer, de l'abattre comme une bête malfaisante.
Gela se passe dans la maison de Benito et de Luisito, le jour du Vendredi saint, et l'on entend passer, la procession au moment même où la sentence de mort vient d'être prononcée. Ge
même jour, Estrella avait promis à Benito de s'enfuir de Cadix avec lui, et le projet de ce départ, surpris par Luisito, avait provoqué entre les deux frères le plus violent débat. Une scène non moins violente s'en était suivie entre Luisito et Estrella, violente au début tout au moins, car Estrella avait éprouvé peu de peine à reconquérir son jeune amoureux, et l'explication s'était terminée par la promesse d'un rendez-vous, pour la tombée de la nuit, dans l'enclos du jardin des moines. C'est là que les trois hommes, reconciliés pour un instant dans la vengeance, viendront surprendre Estrella. Mais la danseuse, cette fois encore, demeurera la plus forte. Faisant tête à ses trois amants, elle les contraindra à subir ses insultes, ses sarcasmes, ses violences sardoniques. Elle les défiera de frapper, et, devant elle, ils n'oseront plus. Elle les laissera penauds, honteux de leur lâcheté, et ils ne retrouveront leur violence, elle une fois partie, que l'un contre l'autre. C'est sur cette rixe au couteau que s'achève la pièce, tandis qu'une fillette de treize ans, tapie dans l'ombre du jardin et qui a suivi toute la scène, s'écrie avec un frisson d'épouvante : « C'est donc ça l'amour ! »