‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 15 sur 55 · M. EMILE MOREAU · texte numérisé non relu

M. EMILE MOREAU

pas. Dans la pièce de M. Moreau, c'est autour de Bedford, au contraire, que toute l'action paraît se disposer. Tour à tour il veut perdre Jeanne et la sauver; tour à tour il la chérit et la déteste, la respecte et l'outrage. Tantôt il se persuade qu'elle a usé contre lui de son pouvoir diabolique, au point d'en faire un dément et un possédé, tantôt il la vénère comme un véritable envoyé du ciel. Disons le mot, si pénible soit-il à écrire : dans la pièce de M. Moreau, Bedford est amoureux de Jeanne. Les excès de pitié et de fureur où il se laisse emporter vis-à-vis d'elle ne sont que les signes d'une passion qu'il ne s'avoue pas ou qu'il essaie vainement de comprimer. Quand les bourreaux, mandés par les juges ecclésiastiques, s'approchent de Jeanne pour lui donner la question, Bedford tombe évanoui de peur et d'amour. Quand sa condamnation est prononcée, Bedford se rend dans sa prison et lui offre le moyen de s'évader avant le supplice. Quand le supplice est accompli, c'est Bedford qui jette aux juges et aux soldats anglais, à tous les coupables et à tous les complices, le cri de révolte et d'indignation qui devait achever la pièce.

Il est impossible de n'être pas choqué d'un tel travestissement. 6e qui me gêne le plus, quant à moi, ce n'est pas l'altération de l'histoire. M. Emile Moreau a prouvé dans sa pièce

même, par deux ou trois développements heureux, qu'on pouvait légitimement, en pareil cas, modifier les faits connus ou y ajouter des faits possibles. J'admets fort bien qu'il ait changé l'arrangement des circonstances où Jeanne, obsédée par ses juges, affolée par l'idée prochaine du supplice, signa l'abjuration de ses erreurs. J'approuve pleinement qu'il ait donné un rôle dans son drame au petit roi Henri VI, dont il fait un enfant faible et effaré, et à la reine mère, Catherine, femme et mère de rois d'Angleterre, mais fille et sœur de rois de France, et dans le cœur de qui la Pucelle éveille un si tendre et si timide intérêt. Mais ce qui me paraît insupportable, c'est de voir les fureurs, les désespoirs et les débordements romantiques de Bedford gâter une pièce qui devait rester grave et sobre. C'est surtout qu'à l'histoire de Jeanne on soit venu mêler quoi que ce soit qui pût paraître de l'amour ou être pris pour de l'amour. La puérilité même de l'invention n'en atténue pas à mes yeux l'indécence. Et je me demande par quelle erreur M. Emile Moreau a pu commettre cette faute de goût, à laquelle on ne trouverait d'exemple que dans les plus tristes drames romantiques ou dans les tragédies du temps de Voltaire.

Toute insistance serait superflue. M, Emile

M. EMILE MOKEAU lOl

Moreau a gâté soh sujet en voulant l'étendre et le dramatiser. Que ne s'est-il tenu, comme il l'a fait dans certaines parties du second acte, à l'emploi, à l'arrangement, à l'interprétation des textes dont il disposait? Jeanne dans sa prison ou devant ses juges, Jeanne tremblant devant l'approche de la mort, Jeanne abjurant, puis reprenant l'abjuration usurpée sur elle dans un moment de défaillance, n'étaient-ce pas des spectacles assez pathétiques? On pouvait y ajouter, comme l'a fait M. Moreau, l'acharnement politique d'un comte de Warwick ou d'un cardinal de Winchester, voire la terreur de l'évêque Pierre Cauchon, à qui une prophétie aurait prédit qu'il mourrait de la mort de Jeanne, bien qu'aucune trace de cette prophétie ou de cette terreur n'apparaisse dans les documents. On pouvait y ajouter encore l'effroi et le remords des juges, dont beaucoup étaient honnêtes à leur façon et avaient cru de bonne foi procéder contre une sorcière. On aurait pu nous montrer ce que pensaient de Jeanne, dès ce temps, les paysans, le petit peuple et ceux des prêtres qui n'étaient pas des docteurs. Tout cela, et bien autre chose, était possible, mais pas Bedford, non, pas Bedford. C'est pourquoi, tandis qu'un public chaleureux acclamait i\l'=^c Sarah Bernhardt, et applaudissait le nom de

M. Moreau, je suis sorti du théâtre, pour ma part, avec une mauvaise humeur qui me rend sans doute encore injuste. Et je ne puis dire avec quelle joie j'ai rouvert l'admirable Jeanne d'Arc d'Anatole France, et les simples procèsverbaux du procès, tels que les a publiés Quicherat.

Madame Margot i

Un homme qui loge sous le même toit sa maîtresse, sa femme divorcée et sa femme actuelle, qui élève pêle-mêle ses enfants légitimes avec ses enfants adultérins, qui assiste en spectateur blasé aux querelles de la conjointe et de la concubine: vous imaginez sans doute que voilà une comédie de mœurs naturalistes; vous songez à Pot-Bouille et au premier Théâtre-Libre. Détrompez-vous: il s'agit d'un drame historique, d'un drame à grands sentiments, à grand panache, à beaux costurAes. Et, comme le costume couvre tout, je ne vois même pas de raison pour que les mères hésitent à conduire à

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