I. Théâtre Réjane, 23 décembre
la pièce de MM. Moreau et Glairville les jeunes filles les mieux élevées.
Elles ne s'y ennuieront pas un instant; elles y enverront même leurs amies. Le spectacle est ample, chatoyant, pittoresque; la mise en scène brillante et bien réglée. L'action est ingénieuse, ménagée avec adresse, et laisse rarement languir l'intérêt. Les divertissements sont fréquents et du goût le plus agréable. Par la vertu toute puissante du costume, grâce au prestige du passé, cette « tranche de vie » est devenue un excellent et divertissant tableau d'histoire.
Et d'abord, l'homme qui loge sous le même toit sa maîtresse, son ex-femme et sa femme, n'est autre que Henri, quatrième du nom, roi de Navarre et de France. Un roi relève, ennoblit tout ce qu'il fait, et particulièrement celui-là, qui fut bonhomme et bon prince. Son épouse en exercice est Marie de Médicis; sa maîtresse est Henriette d'Entragues, marquise de Verneuil. Mme d'Entragues habite, au Louvre, l'appartement qui fait vis-à-vis à celui de la Reine, et le voisinage est fâcheux dans l'occurrence, car . c'est, entre ces deux pécores, également criardes, pointilleuses et revêches, un aigre concert de disputes et de récriminations. Non par jalousie, car ni l'une ni l'autre n'aime le Roi. La Reine ne pense qu'à Goncini, le galant qu'elle amena
de Florence; Henriette ne songe qu'à emplir ses poches. Leur méchanceté n'est qu'aihourpropre, avidité, ambition, goût de primauté et de revanche. Toutes deux abusent tour à tour de la bonté du Roi, de sa versatilité goguenarde, de sa faiblesse devant les scènes, les larmes et les reproches. Et l'on ne sait trop ce que deviendrait le Vert-Galant dans ce double mauvais ménage, s'il n'avait là, pour le consoler et ragaillardir, son ancienne femme, Marguerite de Valois, plus familièrement M"^^ Margot.
Nous connaissions surtout en Marguerite de Valois la femme d'aventures. MM. Moreau et Glairville nous ont montré en elle la bonne fdle. Elle a son franc -parler, le cœur sur la main, et dit sans barguigner ses quatre vérités à qui la contrecarre. Le Roi son ex-époux n'a pas d'amie meilleure, plus soucieuse de sa gloire et de son repos. Dès le prologue, qui se passe une dizaine d'années avant le corps de l'action, nous avions appris à la connaître. Elle était encore Reine de France à cette époque, mais séparée du Roi en fait, et même exilée par lui dans un château perdu où elle expiait son existence un peu débordante. Elle aurait pu tenir rigueur au Béarnais
de sa dureté, et par exemple, pour lui faire pièce, s'opposer à l'annulation de leur mariage en cour de Rome. Mais Margot est trop bonne fdle, trop bonne Française. S'il s'agissait pour le Roi d'épouser une Henriette d'Entragues, Margot saurait lui résister; elle tâcherait de lui éviter la honte d'une telle mésalliance. Mais, puisqu'il s'agit d'un mariage politique, puisque la dot de Marie de Médicis permettra au Roi de solder son armée, d'abattre le Savoyard, de chasser l'Espagnol, Margot comprend, consent, s'efface. Et voilà comme était déjà M"^^ Margot. A Paris, dix ans plus tard, redevenue l'amie du Roi depuis qu'elle n'est plus sa femme, elle peine de son mieux pour l'entretenir en belle humeur. Elle voudrait faire davantage; elle voudrait le débarrasser des deux femelles importunes, renvoyer à Florence Marie et son Concini, envoyer à la Bastille ou à la potence Henriette et sa clique. Précisément le fidèle Sully vient de les surprendre tous la main dans le sac. Henriette, M. d'Entragues, son père, M. d'Auvergne, son frère, ont trempé dans une louche histoire de concussion et de vol, et l'impudent Concini se trouve compromis dans le même tripotage. C'est frapper d'une pierre deux coups, abattre à la fois la Reine et la favorite. Et voilà Margot et Sully complotant ensemble pour le bien du
Roi, cherchant les moyens sûrs d'amorcer l'affaire, d'obliger le Roi à un châtiment sans pitié.
Mais l'arrestation de d'Epernon, un de leurs complices, a mis les d'Entragues en éveil. Ils complotent de leur côté, et Goncini, que la communauté du danger a rapproché d'eux pour un instant, leur propose hardiment l'assassinat du Roi comme l'unique moyen de préserver leur tête. Un jésuite, le Père Coton, qui préside ce petit comité de salut privé, approuve et fait adopter la mesure. Tout est combiné dans le plus menu détail. Henriette, avec qui le Roi devait passer la nuit au Louvre, se retirera dans un couvent de Chaillot et donnera rendez-vous au Roi. Le Roi, certainement, s'y rendra seul dans son carrosse. Sur la berge déserte, d'Auvergne attaquera l'équipage à la tête d'une bande de partisans, et le Roi sera frappé dans la bagarre. Tout est même prévu pour le lendemain, et les d'Entragues rédigent sur-le-champ la proclamation qui annoncera à la Cour la mort du Roi et la régence d'Henriette.
Rien de mieux combiné, comme on voit. Seulement, on avait compté sans Margot. Margot n'est pas seulement la bonne fdle; elle est le bon génie. Venue le soir au Louvre pour distribuer des dragées aux enfants royaux — il y a
là, outre le fils de Marie de Médicis, les enfants d'Henriette, et même ceux de Gabrielle d'Estrées — elle surprend dans les bavardages des mioches le projet de la conspiration. Le fils d'Henriette a tout entendu, en effet, du fond d'un cabinet noir où l'avait fait enfermer quelque peccadille, et il propose comme jeu, à ses frères et sœurs consanguins, J'assassinat du Roi dans son carrosse. Il faut donc, à tout prix, empêcher le Roi de quitter le Louvre, et pourtant, sur la lettre d'Henriette, le voilà qui boucle son épée et se dispose à partir. Margot lui parle de pressentiments sinistres^ d'un danger qu'il court. Mais le danger attire le Béarnais. Comment le retenir? Il faut employer le grand moyen : Margot se fait tendre et coquette. Elle et le Roi se sont aimés d'assez près pour que, dans leur amitié, il traînât un peu de galanterie, et les hommes se laissent toujours tenter par l'attrait des revenez-y. Le Béarnais a le sang vif, la chair prompte. Il presse Margot qui ne demande qu'à céder, et il reste au Louvre avec jVime Marguerite, redevenue reine de France pour une nuit.
Cependant le fidèle confident du Roi, Bellegarde, touché du même soupçon que Margot, et résolu à tirer la chose au clair, s'était fait conduire à Chaillot dans le carrosse royal. Sur la
berge, d'Auvergne et sa bande l'ont assailli, frappé, laissé pour mort, si bien qu'ils entrent au Louvre le lendemain matin dans la parfaite certitude qu'ils ont mené à bien leur projet régicide. Ils trouvent là Margot, qui sort de la chambre royale, et Bellegarde, qui n'est que blessé et s'est traîné jusqu'au palais tout sanglant. Pour obliger les traîtres à se démasquer jusqu'au bout, Margot et Bellegarde feignent de pleurer le Roi, mais, au moment où Henriette et d'Auvergne vont tirer leur proclamation toute prête, parler en maîtres, voici que le Roi sort à son tour de sa chambre. Bellegarde le met au courant du guet-apens, du projet d'assassinat. Henriette paie d'audace, parle en femme jalouse et offensée, et le Roi, aussi indulgent au crime passionnel que pourrait l'être un jury moderne, commence déjà à se laisser émouvoir. Mais, une fois de plus, Henriette avait compté sans Margot. Elle a saisi le geste d'Henriette prête à tirer la proclamation de son sein. Elle contraint la favorite à remettre au Roi le papier fatal, n ne s'agissait pas d'un crime passionnel, mais bien d'un attentat politique, Les d'Entragues sont confondus. Margot triomphe, le Roi est délivré. Vive Henri IV et vive Margot !
Et je suis bien sûr que, dans cette histoire amusante et colorée, vous avez oublié, à votre tour, la comédie réaliste. Voyez à quel point Aristote et ses commentateurs avaient raison, et combien il est profitable de reculer une action dans le passé, de nous offrir comme personnages des rois et des reines. Tout devient noble, agréable et beau. Noble et beau sont peut-être des termes un peu forcés, mais en vérité la pièce de MM. Moreau et Glairville est agréable. Elle est écrite dans une langue à demi archaïque, et cet effort de restitution, qui a dû coûter aux auteurs, et même aux acteurs, beaucoup de peine, ajoute certainement à l'effet. Peut-être, à cet égard, les auteurs de Madame Margot ont-ils un peu forcé la mesure; peut-être leur mélange de style, dont j'ai constamment goûté la saveur, paraîtra-t-il un peu copieux. Mais c'est une bien légère critique, et je ne puis que louer une fois de plus la solidité et l'agrément de leur travail. L'acte de la conspiration chez Henriette d'Entragues est particulièrement heureux. L'acte suivant, qui comprend le coucher des enfants au Louvre et la scène de Margot et du Roi, ne lui est pas inférieur. La petite bande
des enfants royaux a d'ailleurs fait la joie de la soirée par la grâce de ses costumes, de son babil, de ses jeux et de ses danses. Et quand j'aurai ajouté que M™^ Réjane joue Madame Margot comme elle jouait Madame Sans-Gêne^ j'aurai dénombré, je crois, tous les éléments du succès.
M. ROMAIN GOOLUS
Le Risque i
C'est, en réalité, un thème de tragédie racinienne que vient de développer M. Romain Goolus. Dans Le Risque^ et quoi que puisse suggérer un titre dont j'essaierai tout à l'heure de déterminer le sens, l'amour est l'action tout entière, le seul mobile ou le but unique des personnages. L'énergie ou la déception amoureuses, la joie ou le désespoir d'aimer sont les seuls sentiments que l'auteur emploie et par quoi il prétende nous émouvoir. Les événements ne jouent pas de rôle dans le drame, ou plutôt ils n'y tiennent pas un rôle indépendant et suffisant. Ils obéissent aux nécessités de l'amour, ou n'interviennent que pour provoquer les crises