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Théâtre Réjane, 27 novembre

de l'amour. La passion y apparaît despotique^ fatale, aveugle, et sa toute -puissance est si manifeste que nul ne tente même d'y résister. Oui, Le Risque est une pièce du mode racinien, et, dans la production si diverse et déjà si riche de M. Romain Coolus, c'est à Lucette ou à UEnfant malade qu'elle s'apparente, plutôt qu'à Antoinette Sàbrier ou à Lysiane qui montraient l'amour en lutte contre le devoir et l'honneur, plutôt qu'aux Amants de Sazy ou à UEnfant chérie qui étudiaient des positions singulières de sentiments ou des états particuliers de mœurs. Ici les personnages sont simples, liés par des rapports simples, mus par une passion simple. Tous sont honnêtes, loyaux, de bonne volonté, et l'intérêt du drame est précisément de montrer ce que des êtres bons et braves, si l'amour passe sur eux et s'empare d'eux, peuvent éprouver et provoquer de souffrance. Voici quatre individus de types différents, mais qui peuvent passer, chacun à sa manière, pour d'excellents exemplaires d'humanité. Edmée Bernières est une femme généreuse et franche, un peu impulsive et emportée, mais que son instinct jette toujours dans le beau côté, dans le côté noble, des situations et des sentiments. Louise Sourdis, la nièce et fille adoptive d'Edmée, est une jeune fille droite et sérieuse, incapable de calculs et d'en-

traînements médiocres. Marcel Beauquet, l'amant d'Edmée, est un homme réfléchi, scrupuleux, sincère, qui tient à jour l'état de son cœur comme l'état de sa caisse. Ghartrin, le secrétaire et homme de confiance de M"^® Dernières, est le dévouement et l'honneur même. Ils pourraient à eux quatre, Marcel et Edmée, Louise et Ghartrin, former deux couples excellemment appareillés, parfaitement heureux. Mais l'amour est plus fort que tout, plus fort que la mort, que le devoir, que le honheur. G'est pourquoi ils auront du mal, feront du mal, commettront le mal. Ge ne sera pas leur faute, et, s'ils éprouvent l'un contre l'autre de la rancune ou de la haine, c'est que la souffrance les aura rendus injustes. L'amour est involontaire. Nous ne sommes pas libres d'aimer qui nous aime, ni qui nous voudrions aimer, ni qui nous aurions le droit d'aimer.

Ge qui rend, en l'espèce, la crise plus périlleuse, c'est le caractère particulier d'Edmée Bernières, sa façon personnelle d'aimer, et voilà le moment venu d'expliquer le titre que M. Romain Goolus a donné à sa pièce. Il y a, dans le répertoire dramatique ou réel de l'amour, des femmes qui se donnent, des femmes qui se réservent,

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des femmes qui se laissent prendre. Edmée Dernières est la femme qui se joue. Elle conçoit l'amour comme une partie dont son bonheur et sa vie seraient l'enjeu. Sa passion pour Marcel Beauquet lui apparaît comme une spéculation hasardeuse où elle aurait jeté, d'un seul mouvement, le plus gros de sa richesse sentimentale. Sur un coup de dés, à pile ou face, elle s'est engagée toute. Non pas toute cependant, car, en 'réalité, elle a partagé le risque entre deux êtres, Marcel, son amant, et Louise, sa fille d'adoption. Mais ici encore, le placement est dangereux. Louise Sourdis, née d'une mère inconséquente et frivole, pourra bien se souvenir un jour, en dépit de la tendresse vraiment maternelle d'Edmée, que l'adoption n'est qu'un simulacre ou une parodie de maternité. En tout cas, si ces deux êtres, Marcel et Louise, devaient lui manquer à la fois, si sa double spéculation échouait, Edmée Dernières serait le joueur décavé, le joueur qui saute et à qui il ne reste plus qu'à disparaître. Gela posé, on doit prévoir, je pense, quelle direction suit le drame. Tandis qu'Edmée aime Marcel avec cet élan intrépide et aventureux, tandis que Ghartrin nourrit pour Louise un amour violent et taciturne, Marcel et Louise se prennent l'un pour l'autre, silencieusement, presque inconsciemment, d'une entière et invin-

cible passion. Des faits insignifiants en euxmêmes suffisent alors pour déclencher le drame. Edmée Bernières a réuni autour d'elle, dans sa villa d'Houlgate, sa nièce, son amant, plus deux amis, l'aimable philosophe Thury et le moins aimable viveur Randeaux. Une invitation impossible à décliner oblige Edmée à quitter Houlgate pour deux jours. A peine est-elle partie que Ghartrin, dans un mouvement de tendresse ombrageuse et de jalousie, déclare à Louise son amour. Il n'espère rien, car il a, le premier, surpris l'amour de Louise pour Marcel, et sa déclaration n'est que l'épanchement involontaire et maladroit de son amertume, mais la gravité de cette scène tient au fait qu'elle se trouve interrompue par l'arrivée soudaine de Marcel. Voilà Marcel et Louise contraints à une confession qu'ils espéraient éviter toujours. Les voilà rapprochés par l'amour, obligés d'admettre entre eux leur amour. Les mots sont presque inutiles, tant ils sont sûrs l'un de l'autre, tant leur complicité se trouve promptement établie. Ils n'ont besoin que de quelques phrases pour arrêter les résolutions que commande désormais leur aveu. Ils fuiront ensemble; ils disparaîtront, et pour toujours. Marcel partira le premier; Louise le rejoindra le lendemain, et, quand Edmée regagnera sa maison, elle la trou-

vera vide, vide du moins de ceux qu'elle aime. Un hasard veut cependant qu'Edmée Bernières revienne vingt-quatre heures plus tôt qu'elle ne l'avait annoncé. Dès son arrivée, une sorte d'angoisse instinctive la saisit. Une première scène avec Ghartrin commence à l'acheminer vers la vérité. La marche du soupçon est si rapide qu'Edmée n'hésite pas à poser à Thury, le philosophe, qu'elle a des raisons de croire bien informé, quelques interrogations brutales, et les réponses de Thury ne permettent plus, cette fois, de douter. Puis viennent les preuves : le départ certain de Beauquet, l'absence singulière de Louise qui vaque sans doute aux derniers apprêts de sa fuite définitive. Peut-être même Louise est-elle déjà partie pour toujours; peut-être Edmée ne reverra-t-elle plus « sa fille ». Mais non, une auto ronfle, Louise parait, et les deux femmes restent face à face. On attendrait une scène violente, des récriminations, des implorations, un effort suprême pour reconquérir le bonheur. Ce serait oublier qu'Edmée est la femme qui risque, la joueuse. Une fois de plus, elle jouera sa vie sur un hasard, sur la carte qui tourne. Elle se borne donc à faire sentir à Louise qu'elle a compris, qu'elle sait tout, cela à demi-mot, sans obliger Louise à une explication ou à une défense. Puis alors, se cachant

dans Tin coin obscur, avec le malheureux Chartrin dont la vie aussi se joue, elle laisse Louise seule et libre, libre de son acte, libre de son choix. Suivant le mouvement instinctif qui prévaudra chez la jeune fille, mouvement d'amour, ou mouvement de tendresse, de pitié, de reconnaissance, Edmée aura sauvé sa mise ou perdu son fonds. C'est, bien entendu, l'amour qui triomphe. Louise s'enfuit, tête baissée, pour rejoindre Marcel, et Edmée s'abîme dans le sentiment de sa ruine totale, irrémédiable, désespérée. Vivra-t-elle après ce krach, mourrat-elle? Voudra-t-elle mourir en joueuse, comme elle a vécu, en faisant de sa vie un dernier enjeu? Nous n'en saurons rien, et peu nous importe de le savoir; la pièce est finie.

On aura sans doute remarqué déjà qu'en s'en tenant au scénario, la pièce de M. Romain Coolus offrait quelque analogie avec U Autre Danger, de M. Maurice Donnay. Dans les deux œuvres, une mère s'aperçoit que l'amant qu'elle adore est aimé de sa fille, fille de sang ou fille de cœur; dans les deux œuvres l'amour réciproque de l'homme et de la jeune fille triomphe finalement du désespoir de la femme. La situa-

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tion, vue sommairement, est la même et, à vrai dire, elle se trouvait dans un roman célèbre de Maupassant. Cependant rien ne permettrait mieux de saisir l'originalité propre de M. Romain Goolus qu'un rapprochement plus minutieux entre les deux œuvres. Dans L'Autre Danger, par exemple, si Madeleine Jadain laisse croître librement son amour pour Freydières, c'est qu'elle est dans l'ignorance absolue des rapports qui unissent ledit Freydières à sa mère. Glaire Jadain; dans Le Risque, Louise n'a jamais ignoré que Marcel fût l'amant d'Edmée. Dans L'Autre Danger, Freydières, dès qu'il se sent aimé concurremment de la mère et de la fille, veut fuir, se dérober, disparaître, et il faut que Glaire le contraigne à épouser Madeleine; dans Le Risque, Marcel sacrifie délibérément Edmée, et, s'il fuit, c'est en emportant Louise avec lui. Dans L'Autre Danger, nous sentons, dès le premier moment, la mère prête à s'immoler au bonheur de sa fille ; dans Le Risque, Edmée ne lutte pas, mais ne s'efface pas davantage. Les héros du Risque n'ont aucune des excuses, ne prennent aucune des précautions que M. Maurice Donnay a si ingénieusement disposées autour de ses personnages. Ils vont à l'extrême de leurs sentiments et des situations que ces sentiments engendrent. Et cependant on ne saurait les condamneron,

n'est disposé qu'à les plaindre, tant on sent qu'ils ont été emportés à l'encontre de leur volonté et au delà de leurs forces par la toutepuissante fatalité de l'amour.

Le seul reproche qu'ils pourraient encourir, c'est d'avoir manqué à ce qui est peut-être l'unique loi de la morale amoureuse, à la franchise. Fuir sans préparation, sans explications, sans aveu, ainsi que Marcel le propose à Louise, c'est éluder trop de difficultés, esquiver trop lâchement le sentiment de sa faute et le spectacle du mal qu'on a fait. Admettons que la vérité ne fût pas due par Marcel à Edmée; elle l'était assurément par Louise. Sans le hasard de son retour, Edmée se fût trouvée brutalement en présence du fait accompli, irréparable, et elle ne méritait pas cette aggravation de peine. Mais M. Goolus a voulu précisément nous montrer des personnages accablés, égarés par l'amour, des personnages qui ont peur d'eux-mêmes et peur des autres, qui osent à peine se chercher ou se regarder en face, qui redoutent l'effet de chaque geste, de chaque mot. Ils sentent le Destin peser sur eux; ils y obéissent, mais sans ardeur, sans allégresse. Ils savent combien la route où ils sont entraînés est périlleuse, et, s'ils la suivent, c'est avec des tâtonnements d'aveugles ou d'enfants.

Aussi l'impression qrue crée la pièce de M. Romain Goolus dans ses parties maîtresses, qui sont la fin du second acte et le troisième en son entier, est-elle, à proprement parler, une impression d'angoisse. M. Romain Coolus a toujours possédé ce don particulièrement précieux de créer autour de ses personnages comme une atmosphère de tendresse, d'émotion, de douleur. Jamais il n'a prouvé ce don plus complètement que dans le troisième acte du Risque. Il semblait, presque, que la parole fût superflue. L'éclairage sentimental, si j'ose risquer cette expression, était si intense qu'il prêtait à lui seul une valeur aux moindres attitudes, aux moindres gestes. Que l'incomparable talent de M"^^ Réjane ait contribué à cette émotion unanime, c'est ce qu'on ne saurait mettre en doute, mais précisément M"^6 Réjane trouvait là une matière digne de son talent, et c'est un éloge qui satisfera probablement l'auteur et l'interprète. M. Romain Goolus, dont les qualités d'écrivain sont assez originales pour rester toujours égales à ellesmêmes, a pu nous donner déjà des pièces plus denses, d'une construction plus solide ou d'une invention plus curieuse. Je le répète : il n'a jamais manifesté avec plus d'évidence ce qui est sans doute sa faculté essentielle d'auteur dramatique.

M. ROMAIN GOOLUS

Une Femme passai

La pièce de M. Romain Goolus, représentée quelques heures à peine après celle de M. Henry- Bataille, a recueilli le plus vif et le plus brillant succès. De même que La Vierge Folle est, jusqu'à ce jour, l'œuvre culminante de M. Henry- Bataille, de même Une Femme passa est probablement l'œuvre la plus complète et la plus solide qu'ait encore produite M. Romain Goolus. On en sentira, j'espère, toutes les rares qualités, mais je veux noter tout de suite ce qui me parait son mérite essentiel : c'est qu'elle s'offre dans une si claire, dans une si franche venue tout en contenant une matière d'une telle complexité, car Une Femme passa comprend tout à la fois, à ce qu'il me semble, l'étude d'un

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