‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 18 sur 55 · Renaissance, 24 février · texte numérisé non relu

Renaissance, 24 février

caractère, le développement d'une situation, l'énoncé et la démonstration d'une thèse.

Le caractère est celui de Simone Darcier, femme de Jean Darcier, qui est un médecin et un savant illustre. Elle s'est mariée par amour, voici déjà cinq ou six ans, et, comme elle était aimée, elle s'est longtemps trouvée heureuse. Une inquiétude, un trouble alarmaient parfois son bonheur, et cet ennui lui venait de la profession même du mari qu'elle avait choisi, de ce qu'il y a de secret, d'étranger dans une vie de médecin, ouverte sur tant de vies inconnues. Mais ce malaise passager était balancé par une fierté particulière, la fierté de sentir que l'homme qu'elle aimait accomplissait une tâche utile, et voilà un premier trait qu'il faut soigneusement retenir. Simone Darcier a un sentiment presque viril du devoir de l'homme, qui est de remplir de son mieux la tâche à laquelle il est propre. Elle a conscience que le .rôle de la femme, le bonheur de l'épouse est d'aider autant qu'elle peut à cette tâche, et que cette obligation est plus impérieuse à mesure que l'homme a plus de prix, le rôle social plus de nécessité, le travail plus d'importance.

Mais cette reconnaissance du devoir de l'homme ne crée chez Simone aucune soumission, aucune serviUté. L'orgueil qu'elle éprouve de se savoir la femme de Jean Darcier n'a fait au contraire que développer une personnalité assez susceptible et assez altière. Et la question est maintenant de savoir comment agira Simone Darcier quand elle s'apercevra, d'abord que son mari paraît se détacher d'elle, puis qu'une préoccupation nouvelle est entrée dans sa vie, enfin que Jean Darcier aime, et totalement, éperdument, une autre femme. Elle commencera par comprimer son inquiétude et sa souffrance, parce qu'il n'est pas digne d'une femme comme elle de se plaindre ou d'interroger, parce qu'un homme comme son mari mérite qu'on lui épargne les suspicions, les récriminations, tout ce qui pourrait le troubler ou le détourner de sa tâche. Quand elle s'apercevra que le mal est profond, elle essaiera tout à la fois de sauvegarder sa dignité et de préserver, à défaut d'amour, la confiance. Elle tentera, à force de tact et de délicatesse, la constitution d'un rapport nouveau, plus proche de l'amitié que de l'amour, qui permettra d'éviter la bassesse des compromissions, des partages, des mensonges, qui lui permettra de se pencher encore vers celui qu'elle aime, sans s'abaisser. Le sens de sa dignité est

si fort en elle qu'elle exigera que son mari n'accepte pas cette amitié comme un tribut, comme une chose due, mais qu'il la mérite, la gagne par sa franchise et par sa probité de cœur. Enfin, quand elle apercevra quels désastres a produits chez Jean Darcier l'amour étranger, la ruine du corps et de l'esprit, l'anéantissement de la volonté, alors elle ne fera plus de conditions ni de réserves; elle ne sera plus qu'une mère voulant sauver à tout prix l'enfant qu'on menace, s'oubliant elle-même, n'envisageant plus que le péril et les moyens de salut.

Tel est le caractère dont je n'ai fait qu'indiquer les lignes essentielles, mais dont les détails du dialogue ou le développement de l'action ne laissent perdre aucune nuance, et qui constitue, dans la famille des amoureuses nobles, une très neuve et très délicate variété. Et voici maintenant la situation qui est, elle aussi, une situation inédite. Supposez que deux hommes soient, à l'insu l'un de l'autre, les amants d'une femme que tous deux adorent éperdument. Supposez que, de ces deux hommes qui ne se connaissent pas ou se connaissent à peine, l'un soit médecin — c'est bien entendu Jean Darcier — et qu'il

reçoive un jour, à titre professionnel, la visite de l'autre. Le client — il s'appelle Héricy — se plaindra de malaises nerveux, d'obsessions qui lui font appréhender le crime, le suicide, la folie. Pressé de questions par le médecin, il révélera la cause de son état : son amour passionné pour une femme qui le bafoue, qu'il soupçonne depuis longtemps de le tromper, et dont une lettre sans signature, trouvée par lui le matin même, lui a démontré enfin la trahison. Voici qu'il exhibe la lettre, et le médecin reconnaît sa propre écriture. Il est donc trompé par sa maîtresse, par cette Suzette Sormain qu'il adorait, et tandis que Héricy, continuant ^'exhaler sa rage, parle de la volupté qu'il éprouverait à entrer ses doigts dans la gorge du rival inconnu, nous voyons Darcier, de son côté, serrer les poings et réprimer l'élan furieux de la jalousie. Ces deux hommes se sont trouvés réunis pour demander ou fournir une aide. La vérité que l'un détient déjà, c'est à titre de médecin, non pas à titre d'homme, qu'il l'a connue. Et cependant un mot suffirait pour que le secourable entretien s'achevât dans une rixe brutale et peut-être meurtrière. Ce n'est pas tout. Au moment de congédier son malade, le médecin devrait lui remettre son ordonnance, et les deux écritures, sitôt comparées, instrui-

M. ROMAIN GOOLUS 127

raient Héricy du secret que Darcier connaît maintenant. Et voilà cet homme si fort, si sûr de lui qui, sous l'œil inquiet du client, hésite, se retient, et finit par déguiser son écriture, comme un faussaire. Il ne veut pas qu'Héricy sache toute la vérité, et ce n'est point par peur ou par lâcheté, mais sans doute pour ne point se sentir tenu de briser cet amour ignoble.

Cette scène, qui tient à elle seule près de la moitié du second acte, a produit l'impression la plus puissante et a été saluée par de longs applaudissements. Et, sans doute, en apercevant la direction que M. Romain Goolus donnait ainsi à son drame, a-t-on déterminé en même temps ce que j'appelais sa thèse, et qui est moins une thèse que la philosophie même de M. Goolus, celle qui animait tous ses ouvrages antérieurs comme elle anime celui-ci. Le mot de fatalisme ne la désigne peut-être pas avec une propriété parfaite, mais il me parait cependant le terme qui la désigne le mieux. On se croit, comme Jean Darcier, à l'abri de tout, par son âge, sa profession, sa sagesse, par la fidélité que l'on garde à la tendresse conjugale et le goût que l'on a de son travail. On se croit, comme Héricy, l'homme d'attaque qui a pu guerroyer dix ans sous toutes les latitudes sans que rien fléchît son énergie, et diminuât, dans tous les

sens du mot, sa santé. Une femme passe, et les voilà tous deux, l'homme de science et l'homme d'action, réduits à l'état de loques, de machines humaines en qui rien n'est demeuré intact que la faculté de souffrir. Héricy, après qu'une imprudence de Simone lui aura révélé la vérité, se jettera sur Darcier pour l'étrangler, et il finira dans un cabanon, à moins que Darcier ne le sauve par miracle. Darcier, au risque de faire mourir Simone d'inquiétude, passera des nuits à épier l'infidèle et, sans l'intrépide dévouement de sa femme, glisserait au suicide ou à cette espèce de renoncement hébété qui est un mode provisoire de la mort. Est-ce l'amour qui les a réduits en cet état? On ne peut même pas dire que ce soit l'amour. C'est la fatalité. La femme qui passa, c'est le destin qui se promène. Ce qu'on appelle d'un terme si profond et si vrai « la femme fatale » n'est qu'une des formes ordinaires du destin. C'est pourquoi M. Coolus s'est bien gardé de donner à sa Suzette Sormain une méchanceté, un esprit de ruse ou d'artifice, une coquetterie, ou même une particularité quelconque de penchants ou de sentiments. Elle n'a pas de goût à trahir, elle n'a pas la volonté de nuire; la douleur de Darcier la touche, et elle est sincère en parlant de sa souffrance et de son amour. Mais elle obéit aux forces naturelles

qu'elle représente, et dont elle incarne l'impassible et nécessaire cruauté.

Voilà, je crois, l'essentiel de la pièce de M. Romain Goolus, et je regrette que les besoins de mon analyse m'aient ainsi fait étager sur des plans successifs une œuvre dont le plus évident mérite tient précisément à sa solidité de structure et à sa cohésion. Mais je désirais avant tout faire sentir quelle matière riche et dense contient ce drame prompt, saisissant et fort qui, sitôt posées les préparations nécessaires, n'affaiblit plus sa prise sur le spectateur. Ce que j'en goûte le moins, pour ma part, c'est la situation proprement dite, qui est assurément vraisemblable et dont l'effet sur tous les publics me parait certain, mais qui n'en est pas moins une situation de théâtre, nouée par des moyens de théâtre. Ce que je goûte le plus, c'est le dessin du caractère de Simone, obtenu par des traits menus, distants, légers, mais qui s'assemblent grâce à leur justesse même. Le caractère d'Antoinette Sabrier,dans la pièce qui porte ce nom, est ce que M. Goolus avait créé jusqu'à présent de plus approché, et encore préféré-je celui de Simone, qui est plus subtil, plus parti-

culier et descend plus loin, à ce que je crois, dans la vérité de certaines âmes féminines... M. Coolus n'avait jamais fait meilleur usage de ses dons d'artiste et de psychologue, et c'est en somme une journée un peu rude, mais une belle journée que celle, où, après une pièce telle que la pièce de M. Henry Bataille, nous avons applaudi le drame de M» Romain Coolus.

GIACOSA

Comme les Feuilles ^

A la fin de Tédition italienne de Comme les Feuilles^ les éditeurs ont placé la note que voici :

« Le théâtre italien ne se souvient pas d'avoir enregistré un succès aussi enthousiaste et aussi unanime que cette soirée du 31 janvier 1900 où a été donnée la comédie de Giacosa : Comme les Feuilles', un autre fait qui est, lui aussi, sans exemple, a été l'unanimité avec laquelle les journaux de toutes nuances ont loué cette œuvre. »

J'emprunte ce renseignement au judicieux et utile ouvrage de M. Jean Dornis sur le Théâtre Italien Contemporain^ et, s'il faut en croire M. Jean Dornis, le témoignage des éditeurs de (riacosa ne serait marqué d'aucune exagéra-

Page 1