‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 19 sur 55 · Odéou, 1" décembre · texte numérisé non relu

Odéou, 1" décembre

tion. Comme les Feuilles reçut donc, en Italie, un accueil voisin du triomphe. Je ne m'en étonne en nulle manière, et je ne doute pas qu'à son tour le public parisien ne réserve à l'œuvre de Giacosa le succès le plus chaleureux. C'est, en vérité, une très belle pièce de théâtre. Le public n'aura pas à vaincre, pour en pénétrer la saveur, cette légère résistance que la plupart des œuvres étrangères nous opposent au premier contact. Elle est construite avec facilité, avec une sorte de grâce élégante; son originalité réelle ne déconcerte pas. Surtout elle est grave, émouvante et forte. Nous n'avons pas entendu souvent, même aux meilleurs- temps de notre théâtre, une œuvre aussi richement parée de délicatesse, de tendresse et d'art.

Le point de,, départ n'est pas sans analogie avec celui des Corbeaux. Un important financier romain, Jean Roselle, vient de déposer son bilan. Pour désintéresser ses créanciers, il leur a tout abandonné, argent comptant, maison, meubles. Il va quitter Rome avec sa famille pour vivre à l'étranger, d'un modeste emploi qui lui assurera tout juste de quoi subsister. Et nous assistons, au début du premior acte, aux pré-

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liminaires du départ, aux récriminations des fournisseurs, aux adieux des parents et amis. Dans cette maison qu'ils vont quitter tout à l'heure et dont on clôt chaque chambre l'une après l'autre, les Roselle se sentent déjà absents et seuls. La ruine commune aurait pu les resserrer, les rapprocher, mais au contraire, en rompant ce tourbillon d'affaires et de luxe qui les entraînait, les aveuglait, elle les a brusquement éclairés les uns sur les autres. Ils ne se connaissaient pas; ils commencent seulement à se découvrir tels qu'ils sont, et, en avançant dans la découverte, ils s'aperçoivent qu'ils sont différents, étrangers.

La famille se compose du père, d'un fils de vingt-cinq ans, Tommy, d'une fille de vingtdeux ans, Nenelle, et d'une femme encore très jeune, Julie, épousée par Roselle en secondes noces. Roselle, qui est honnête jusqu'au scrupule, comprend que sa femme se raille et se fâche de sa probité. Julie aurait voulu que, dans l'actif de la faillite, Roselle se taillât, comme il était facile, cette large aisance dont les riches jouissent si couramment après leurs revers. Tommy va plus loin : il reste intimement convaincu que son père a pris les précautions d'usage, et que cette pauvreté dont on parle tant n'est qu'une comédie momentanée et transi-

toire. Chez Julie comme chez Tommy, on sent une facilité vicieuse, une insouciance puérile qui les séparent du père et de Nenelle. Entre ces êtres que lient le sang, une affection gentille, ou même, comme pour Nenelle et Tommy, une tendresse profonde, la discorde morale est déjà apparente, et l'on devine que le temps, l'épreuve vont l'aviver ou l'aggraver.

L'emploi qu'a dû accepter Jean Roselle est une place de comptable dans l'établissement qu'un de ses neveux, Maxime Roselle, dirige près de Genève. Nous retrouvons donc toute la famille installée dans un étroit chalet au bord du lac. C'est toujours la même incertitude morale, le même désarroi, non que les êtres aient été modifiés par la leçon des événements, mais au contraire parce qu'ils sont demeurés les mêmes et que certains caractères supportent mal les changements d'état, comme certains corps les changements de température. Roselle est toujours courageux et bon, mais il est toujours faible. Sa puissance au travail, son labeur de bête de somme, couvrent, comme autrefois, la débilité de son caractère. Il ne voit pas ce qui se passe sous son toit; il ne sait pas agir, influencer, diriger. La pauvreté l'absorbe encore plus que jadis la richesse. Julie et Tommy sont les mêmes êtres sans moralité et sans vigueur.

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Ils ne sont pas meilleurs et ils ne sont pas pires; les circonstances qui les enveloppent sont plus dangereuses, voilà tout. Ce n'est même pas la bonne volonté qui leur manque, c'est la volonté. Tommy souhaiterait sincèrement se rendre utile, travailler. Mais sa vie d'autrefois Ta rendu incapable d'un effort. L'habitude est perdue, ou comme il le dit lui-même, le rouage manque. Tommy et Julie, si jolis tous deux, si bien faits pour le luxe et la parure, sont condamnés à tomber « comme les feuilles ». Les feuilles tombent avec grâce, avec élégance; leur chute, à certain égard, est poétique; mais elles tombent de plus en plus bas; elles tombent finalement à terre, dans la boue. Tommy et Julie tomberont ainsi, sans volonté mauvaise, sans intention coupable. Il faut un effort pour monter; il n'en faut pas pour tomber. Le poids suffit.

Cette déchéance parallèle de Tommy et de Julie établit entre eux une entente, une sorte de complicité. Il y a, du beau-fils à la bellemère, de troubles combinaisons d'argent, des échanges de services et de mensonges. Tommy protège les rapports suspects qui se nouent entre Julie et le peintre norvégien Heilmer Strile. Julie encourage la liaison de Tommy avec une certaine M°^® Orlof dont la villa est à la fois

une maison louche et un tripot. En revanche, à mesure que Tommy se dégrade, nous voyons s'altérer la jeune et libre intimité qui existait entre lui et sa sœur Nenelle. Pour Nenelle, la crise qui a ruiné son père a été une épreuve salutaire. Elle est la feuille saine, bien attachée, que le vent n'emportera pas, dont il ne fait qu'éprouver la force. Elle ne s'est pas rompue sans peine à la pauvreté, au travail. Les premières révoltes de sa sensibilité ont été douloureuses. Peut-être n'en serait-elle pas venue à bout sans l'appui un peu rude, mais franc et vigilant, de son cousin Maxime, qui a eu, lui, la chance de naître pauvre, et qui représente, dans ce drame, rénergi£ sensée et laborieuse de l'homme. Mais Nenelle, que la richesse eût sans doute pervertie, est maintenant épurée, trempée par la pauvreté. Et ainsi, entre Tommy et Nenelle, entre ces deux enfants du même âge que liait une douce habitude de s'aimer, nulle intimité, nulle confiance n'est plus possible.

Chaque jour, chaque événement accroissent alors la détresse de Nenelle. Elle voit sa meilleure affection perdue, sa famille rompue et dispersée. Elle aime son père, mais elle condamne en secret sa faiblesse qu'elle juge coupable. N'a-t-il pas, pour éviter une scène, pour avoir la paix, repris à Nenelle la direction

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du ménage que revendiquait la négligente et dépensière Julie? Elle aime Maxime, et voudrait que Maxime l'aimât, mais sera-t-elle jamais sûre, si Maxime la demande en mariage, qu'il agisse autrement que par pitié? — et elle ne veut pas recevoir l'aumône. Maxime, d'ailleurs, l'aime-t-il assez pour la comprendre, pour contraindre et ménager à la fois sa fierté? Du côté de Julie et de Tommy elle voit la chute s'accélérer jusqu'aux pires ignominies. Julie en vient à voler, dans la commode de Nenelle, un bibelot dont elle fait présent à Heilmer Strile. Tommy, accablé de dettes, accepte d'assurer à jamais son ignoble paresse en épousant Mme Orlof, la vieille proxénète. A cette honte, à cette souffrance, s'ajoutent l'atroce nécessité du secret, de la dissimulation devant Jean Roselle, et ce qui est pis, le sentiment de l'impuissance absolue.

Un moment vient où la charge est trop lourde pour la malheureuse enfant. Elle ne voit plus qu'un remède : mourir, se jeter dans le torrent alpestre où l'on se broie plutôt qu'on ne se noie. Cette feuille encore tombera, mais toutes les feuilles qui tombent ne vont pas à la boue. Une nuit, elle se dispose donc à quitter la maison quand, dans la chambre commune, qu'elle pensait trouver vide, elle se heurte à

son père qui travaille. Pour gagner un peu de superflu, Jean Roselle travaillait ainsi, en secret, chaque nuit. Et voilà qu'un flot de tendresse, de reconnaissance, de remords inonde Nenelle. Elle s'agenouille en pleurant devant le père qu'elle s'arrogeait le droit de juger, dont elle méprisait la facilité fatiguée, mais dont elle avait méconnu la bonté, le courage silencieux. Elle avait craint d'être seule au monde; elle n'est plus seule. Et d'ailleurs, devant la maison, tout à coup l'ombre d'un homme s'est dessinée, et Nenelle a reconnu Maxime, qui craignait pour elle, et qui veillait en silence. Jean, Nenelle, Maxime, c'est une famille reconstituée. Tout ce qui était sain fut épargné par la tourmente. Les éléments bons pour la vie ont été fortifiés, se sont agglomérés les uns aux autres. Le vent a emporté le reste.

Telle est l'analyse de cette pièce que le public de la répétition générale a accueillie avec de longs applaudissements et que j'ai entendue, pour ma part, avec un ensemble de sentiments qu'on éprouve bien rarement au théâtre. En Italie, si j'en crois M. Jean Dornis, sous l'autorité de qui je continue à m'abriter, le public

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fut particulièrement sensible à la leçon morale qu'on dégage sans grande peine, et que fait ressortir, par exemple, l'opposition des deux caractères de Tommy et de Maxime, du bon et du mauvais garçon. Cette intention morale est, en France, ce qui nous gênerait le plus. Je ne sais si, dans la pièce de Giacosa, la distinction des bons et des méchants ne risquera pas d'apparaître un peu trop tranchée, et si l'ivraie ne s'y sépare pas un peu trop nettement du bon grain. Il est naturel qu'à cet égard la pièce de Giacosa nous trouve plus résistants ou plus difficiles. Une longue habitude du théâtre, de ce genre de théâtre, nous a rendus trop familiers avec de telles positions ou oppositions de caractères, et c'est par leur contraste même que les types de Tommy et de Maxime risquent de nous sembler conventionnels. Du reste, à mon avis, la valeur véritable de la pièce n'est pas là. Elle n'est même pas dans la puissance pathétique d'un dénouement qui fera couler des larmes sans nombre. Ce qui fait de Comme les Feuilles une œuvre d'une telle qualité, c'est la force et la vérité des quelques observations maîtresses sur lesquelles l'action repose et que j'ai essayé de rendre sensibles chemin faisant; c'est la délicatesse sans fadeur, et non sans hardiesse, avec laquelle est conduit le dévelop-

pement des sentiments; c'est la subtilité juste avec laquelle les conflits sont créés et renouvelés. C'est surtout la finesse et l'ardeur de la sensibilité qu'on sent vivante dans l'œuvre entière; la puissance d'émotion douloureuse que Giacosa sait faire tenir dans son action et faire jaillir de ses personnages.

Le dialogue, que la traduction de M^i^ Darsenne parait nous avoir transmis avec respect, est mené avec la grâce la plus facile, mais on le sent traversé de réflexions ou de questions crues qui jettent sur les sentiments ou les rapports des personnages un jour soudain et brutal. L'action, comme le dialogue, a de ces raccourcis, de ces détours, de ces éclairages inattendus. Gela est à la fois cruel et doux, ample et âpre. On sent que bien des influences ont marqué sur le talent de Giacosa : Becque, Daudet et surtout Ibsen. Cette combinaison de réalisme touchant, comme je le disais, à la crudité, d'émotivité touchant à la poésie, pourrait nous faire penser aussi, par la complexité même du mélange, à la manière de M. Henry Bataille. Il, ne faut pas s'en étonner : en Italie, le mouvement « vériste » et le mouvement poétique se sont baignés l'un dans l'autre, imprégnés l'un de l'autre, de même qu'en France l'école naturaliste et l'école parnassienne. Comme les Feuil-

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les est à la fois d'un observateur courageux et d'un poète. Il n'y a pas une scène où l'on ne sente à la fois le souci de la vérité et le souci de l'art. Je ne crois décidément pas me tromper : c'est une très belle pièce.

Un Ange i

Dans l'œuvre heureuse et charmante de M. Alfred Gapus on pourrait, si l'on avait le goût de ces classements, distinguer deux parts. Il nous a donné tour à tour, et selon les variations de son goût ou de sa carrière, des comédies légères et des comédies d'intention sérieuse. Mais, à vrai dire, M. Alfred Capus a toujours eu l'adresse d'agrémenter son sérieux de légèreté, et l'art de cacher du sérieux sous sa fantaisie. Il se plaît à divertir une action grave, et qui dans d'autres mains tournerait au drame, par la malice imprévue des mots, des épisodes, des retours de caractère, parla douceur escomptée des dénouements. Il excelle à hausser un vaudeville, par

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