Variétés, 14 décembre
l'équilibre de la facture, la sagesse de Tobservation, la netteté des vues, jusqu'à une sorte de dignité philosophique. Ainsi, qu'il travaille pour les Nouveautés ou pour le Théâtre Français, qu'il écrive les Maris de Léontine ou Notre Jeunesse, les éléments de l'alliage ne changent guère. La proportion seulement varie, et, suivant que le mélange avait été préparé d'une main plus ou moins sûre, les comédies de M. Gapus ont connu le succès ou le très grand succès.
Il est naturel qu'en cet état les meilleures pièces de M. Gapus, ou du moins les plus heureuses, aient été celles où le léger prédomine, celles dont le dessin général accuse la plus grande liberté, l'insouciance la plus délibérée. Nous goûtons plus vivement, au théâtre, le fantaisiste coupé de gravité que le sérieux coupé de fantaisie, et la première raison en est sans doute que nous nous lassons plus vite de la gaîté que de l'émotion. Nous acceptons volontiers que l'auteur, entre deux effets comiques, nous dévoile discrètement un aspect plus grave de la situation ou des personnages; nous aimons qu'une formule ou un trait inattendu nous arrêtent au passage par la plénitude de leur sens et nous suggèrent ce genre de réflexion auquel la gaité dispose. Nous gardons même à l'auteur comme une reconnaissance flattée de cet agrément sup-
plémentaire et qui ne nous était pas dû. Nous aimons moins qu'un conflit de caractères ou de mœurs, posé dès l'abord comme important et véridique, soit traversé, à plus forte raison résolu, par de souriants exercices ou de comiques escamotages. Une idée dont le public est encore pénétré, bien qu'à son insu, est celle de la hiérarchie des genres. Passer du ton léger au ton sérieux, introduire dans une histoire facile ou plaisante un peu de sagesse ou de vérité, c'est s'accroître, et fournir au public au-delà de ce qu'il attendait. A l'inverse, passer du sérieux au léger, conduire à des effets faciles ou plaisants une histoire vraie, c'est descendre, c'est troubler le spectateur et risquer de le décevoir.
Aussi faut-il se réjouir, quand on aime M. Gapus, de le voir revenir si franchement, je ne dirai pas au genre, mais au procédé de dosage qui lui a valu ses succès les plus éclatants. Un Ange est, à peu de chose près, la pièce écrite pour les Variétés, une de ces pièces qui avant tout veulent plaire, et non pas émouvoir ou faire penser, et qui n'en font penser que plus agréablement quand l'auteur nous en offre le luxe. Toutes les qualités de M. Gapus s'y retrouvent à leur place naturelle, dans leur proportion presque exacte. Et si Un Ange n'est pas, malgré
tout, une des meilleures comédies de M. Gapus, ni une des plus joliment réussies, cette circonstance ne vaut pas contre ma théorie, car les quelques défauts de cette comédie légère tiennent encore, sans aucun doute, à un petit manque de légèreté, et à ce que l'auteur des Deux Hommes n'a pas encore pleinement recouvré, pour battre Tancien mélange, la rapidité, l'aisance ancienne de son tour de main.
Le sujet de Un Ange est parfaitement simple. Dans les environs de Nantes, le vieux baron de Sauterre et le jeune vicomte Adrien de Saintfol habitent deux châteaux voisins. Saintfol est fiancé, ou plus exactement destiné à Berthe de Sauterre, l'aimable fille du baron. Ce mariage est résolu avant le commencement du premier acte ; il s'accomplira après le baisser du rideau. Mais Saintfol a toujours vécu en hobereau solitaire au milieu de ses vignes et de ses prés. Il discerne confusément que l'expérience lui fait défaut, et qu'il lui faudrait mieux connaître la vie avant d'engager lu sienne. C'est la charmante Antoinette, née Ramier, épouse de Fernand Lebelloy, huissier présomptif près le tribunal de la Seine, qui se chargera de donner au
gentilhomme nantais les leçons pratiques dont il a besoin. Saintfol a rencontré Antoinette sur une petite plage bretonne nommée La Bégude, Il la suit à Paris, coopère à son divorce, pense même à l'épouser. Pourtant nous le verrons finalement regagner le terroir natal, ayant laissé dans cette escapade une grosse part de sa fortune, une plus grosse part de ses illusions, mûr en un mot pour le mariage.
Le sujet est simple, et l'on peut juger aussi qu'il n'est pas très neuf. Nous avons salué comme une vieille connaissance ce gentilhomme de province qui abandonne, pour courir l'aventure et savoir le monde, son vieux château à tourelles et sa douce fiancée. Nous savions que, tandis qu'il faisait ses caravanes dans la grande ville, l'ingénue patiente lui garderait sa place au foyer, et qu'il y reviendrait meurtri, éduqué, assagi, en prêtant les serments d'usage. Saintfol n'est pas, et ne prétend pas à être un personnage original. Et c'est sur Antoinette Lebelloy, née Ramier, que M. Alfred Gapus a porté tout son effort d'invention et de fantaisie.
Il est visible qu'en traitant ce caractère, tout comme jadis celui d'Yvonne Janson dans VOiseau blessé^ M. Gapus a voulu saisir quelquesunes des bizarreries, des déformations, des dépravations que produit, chez les jeunes fem-
mes d'aujourd'hui, le mélange de l'éducation traditionnelle et des habitudes de la vie moderne. Antoinette est, en un sens, une honnête femme, car elle ne demanderait pas mieux que d'aimer Fernand Lebelloy et de lui rester fidèle. Mais elle est intolérante de toute contrainte, de toute autorité, et, sitôt que Fernand la heurtera, elle parlera de divorce et deviendra la maîtresse de Saintfol. Elle est, en un sens, une femme désintéressée, puisqu'elle reste attachée à Saintfol tant qu'elle le croit dans la gêne et attend qu'un héritage l'ait remis à flot pour le quitter. Mais cependant ce sont ses dépenses extravagantes qui auront ruiné Saintfol après avoir compromis la fortune de Fernand. Elle est, à tous égards, insatisfaite et contredisante ; elle souffre tour à tour d'être contrariée et contentée dans ses volontés. Elle méprise Saintfol pour sa soumission, pour sa complaisance à toutes ses plus absurdes fantaisies, comme elle était prête à haïr Fernand pour son bon sens, son esprit d'économie et sa fermeté. Par-dessus tout elle est joueuse, joueuse de naissance et d'instinct. A La Bégude, ce sont des histoires de petits chevaux et de baccara qui provoquent les premiers éclats entre elle et son mari. Quand elle promet de ne plus toucher une carte, elle est de bonne foi; mais l'attrait du jeu est plus puissant
sur elle que tous les serments du monde. Vers la fin de la pièce, nous la verrons débarquer chez Saintfol qu'elle a quitté depuis plusieurs mois et lui mendier quelques milliers de francs pour jouer encore. Et l'on ne sait jusqu'où cette passion la ferait déchoir si M. Gapus n'était là pour nous épargner les dénouements désagréables.
Le tout compose une femme charmante, assurément, mais près de qui la vie manque par trop d'aisance et de sécurité : « Elle est charmante, s'écrieront en chœur Lebelloy et Saintfol, mais elle n'est pas possible. » Sa mère, l'excellente M^^ Ramier, dit couramment d'elle : « C'est un ange », mais nous voyons clairement qu'elle n'est un ange que par antiphrase, et c'est plutôt à la manière d'un petit démon qu'elle se démène dans l'existence des deux hommes qui l'ont aimée. De ces deux hommes, tout au fondj c'est Fernand qu'elle préfère. Elle ne l'abandonne qu'à contre-cœur, ne divorce d'avec lui que par nécessité, et, dès le début du second acte, quand nous la retrouvons installée avec le bon Saintfol qu'elle doit épouser quelques joui^ plus tard, nous sentons bien qu'elle est comblée, mais non pas heureuse. Pour qu'elle tombe à nouveau dans les bras de Fernand, il suffira tout bonnement qu'elle se
trouve à portée. Et, bien entendu, M. Capus ne serait pas l'habile homme de théâtre qu'il est s'il avait négligé de lui en procurer aussitôt l'occasion. La chose est aisée. Souvenez-vous d'abord que Saintfol est perdu de dettes, ensuite que Lebelloy, huissier présomptif au premier acte, a pu devenir huissier titulaire au second. On viendra donc saisir chez Saintfol et, par un effet renouvelé des Maris de Léontine, l'huissier commis à l'exécution de la saisie se trouvera justement être notre ami Lebelloy. C'était tout ce qu'il fallait pour qu'Antoinette, après avoir quitté l'huissier pour le gentilhomme, se sentît aussitôt disposée à quitter le gentilhomme pour l'huissier. Au même instant, avec une rigoureuse précision, surviendra la nouvelle qu'un oncle de Saintfol vient de mourir en le laissant riche, et nul scrupule n'empêchera plus le petit ange de regagner son premier paradis. Sans doute s'y tiendrait-elle fidèlement si la passion du jeu n'était la plus forte. Mais elle jouera encore, perdra toujours, et, se trouvant à Biarritz, seule et décavée, sachant bien que la bourse de Lebelloy ne s'ouvrirait plus, elle se dira une dernière fois : « Et ce bon Saintfol? » C'est alors que nous la verrons tomber, hôte incommode et inattendu, dans le château à tourelles où Saint fol était venu calmer ses chagrins et préparer
son mariage. Saintfol et Lebelloy avaient raison : elle est charmante, mais elle n'est pas possible.
Tout compte fait, c'est elle qui porte la peine de ses erreurs, et c'est en quoi cette comédie, comme presque toutes les comédies légères, se trouve être une comédie morale. Saintfol sort indemne de l'aventure, puisqu'il épouse son ingénue. Lebelloy n'est pas moins bien partagé, puisque cette dernière intrusion d'Antoinette dans son existence n'empêche pas son remariage avec Edmée de Ryas, une sympathique cousine de Saintfol. Au contraire, Antoinette, après être passée de Lebelloy à Saintfol et de Saintfol à Lebelloy, se trouvera menacée de la solitude et de la détresse qui l'accompagne. Elle se verrait même réduite à accepter les propositions deshonnêtes d'un riche amateur, si Saintfol et Lebelloy, rapprochés par la communauté de leurs intérêts, résolus à ne plus supporter que cette femme difficile rebondisse de l'un à l'autre, suivant ses préférences ou ses besoins, comme le volant au jeu de grâces, ne s'entendaient pour lui coUoquer un époux de tout repos. Par la volonté providentielle de son ex-mari et de son ex-amant, Antoinette épousera donc Léopold, un vieil ami de M^® Ramier, sa mère, homme mûr et présomptueux. Ce dénouement n'est
sans doute que provisoire, mais il est pourtant un dénouement.
Ainsi s'achève une comédie qui est fort agréable, et à laquelle il ne manque sans doute, pour être tout à fait charmante, qu'un peu plus de limpidité et de vivacité. Il faudrait qu'on la vît menée comme un quadrille, que cette suite compliquée d'évolutions, de déplacements, de transpositions s'opérât à la fois avec une clarté parfaite et une rapidité extrême. Le défaut de Un Ange est que le train a paru parfois un peu lent, et les mouvements un peu confus.
Dans le caractère même d'Antoinette, il subsiste, à la scène, quelque obscurité. J'ai mis tous mes soins à le définir exactement, et je ne doute pas qu'il soit assez original pour mériter une étude encore plus attentive. Mais, plus un caractère est particulier, soit dans la vérité, soit dans la fantaisie, plus nous exigeons qu'on nous rende pleinement vraisemblable chacun des actes par lesquels il se traduit. Chez Antoinette, cette vraisemblance échappe parfois. Pourquoi s'est-elle lassée si vite de SaintfolPPar quel sentiment exact est-elle ramenée à Lebelloy? Gomment le quitte -t -elle à nouveau? Gomment
vient-elle s'offrir encore à Saintfol pour quelques billets de banque? Comment accepte -t-elle d'épouser Léopold? Tout cela est indiqué sans doute, et ce sont précisément les indications éparses dans l'action ou dans le dialogue que j'ai essayé de ramasser. Mais ces indications ne sont pas toujours placées en bon jour ou au bon endroit, et on pouvait attendre de M. Gapus qu'elles fussent piquées d'une main plus preste et plus sûre. Dans l'aménagement de l'intrigue, on apercevra de même un peu de gêne ou de labeur. Les principaux effets comiques — c'est-à-dire l'apparition de Lebelloy dans l'exercice de ses fonctions ; la mise en présence de l'huissier avec son rival, puis avec son ancienne femme ; la stupeur du bon Saintfol quand, après une brève sortie, il retrouve Antoinette dans les bras de Lebelloy — ont été accueillis avec beaucoup d'applaudissements et de rires. Ils en eussent provoqué plus encore si nous les avions sentis s'élever de l'action plus librement, avec une légèreté plus détachée et plus spontanée.
C'est dans les caractères de second plan, et justement parce qu'on les sent tracés d'une main badine et insouciante, qu'on retrouvera tout l'agrément, toute la malice, toute la saveur d'observation et d'exécution que nous connaissons à M. Gapus. Le type de M°^® Ramier, la
mère d'Antoinette, est esquissé avec la plus heureuse justesse, et c'est une charmante scène, faite de rien, mais charmante, que celle où M°^^ Ramier, si émue et si gênée, vient partager le déjeuner du couple encore illégitime que forment sa fille et Saintfol. Le caractère de Léopold rappelle, par l'adresse et le moelleux du métier, celui de Ghantraine dans V Adversaire^ et jamais on n'a mieux mêlé le cocasse et le probable que dans le portrait de ce bourgeois égoïste, important et sentimental. Il a toujours aimé Antoinette, il a toujours espéré, à chaque frasque nouvelle, que l'aventure se résoudrait à son profit, et rien n'est plus finement comique que l'explosion soudaine de sa passion et de ses déceptions. Il sera d'ailleurs, comme on l'a vu, récompensé de sa suffisance et de sa constance, et c'est le cas de signaler, en passant, l'ingénieuse nouveauté de la scène où Lebelloy et Saintfol, délibérant, comme deux associés, sur le destin futur d'Antoinette, décident d'adjuger l'objet à Léopold. Tout cela est excellent, pleinement dégagé de cette sorte de raideur qui pèse sur les parties centrales de la pièce, digne, en un mot, des meilleures pièces de M. Gapus.
Et faut-il ajouter enfin, pour achever le compte, ce que chacun pourrait suppléer de soi-même: c'est-à-dire que le dialogue est tou-
jours conduit avec cette négligence élégante et pure qui dénote, chez M. Gapus, l'écrivain; qu'il est constamment nourri de l'esprit le plus fin et le plus avenant? M. Gapus ne rajoute pas des mots d'esprit à son texte. Il ne fait pas des mots d'esprit. L'esprit, chez lui, si l'on peut dire, est comme un état constant et continu. Il écrit en esprit comme l'on peut écrire en vers. A chaque réplique, il laisse comme échapper de lui de ces formules ou de ces mots qui retiennent une première fois parce qu'ils semblent pleins de vérité ou de sagesse, et qui plaisent une seconde fois, à la réflexion, parce qu'on les sent fortuits, téméraires, nés d'une sorte d'inspiration. Les mots de M. Gapus équivalent, par la plénitude de leur sens, à ceux que produirait lentement l'expérience, et ils ont le charme de la trouvaille, de la pensée fraîchement sortie, de l'improvisation risquée. Un tel don suffit à l'agrément d'une pièce et pourrait suffire à son succès. Mais, avec un homme comme M. Gapus, le succès n'est jamais en doute, et le seul emploi du critique est de rechercher ce qui l'aurait rendu plus grand encore,
Pierre et Thérèse ^
Ne croyez-vous pas qu'avant trente ou quarante ans le roman, qui fut la forme usuelle et commune de la littérature d'hier, aura achevé de disparaître? Les écrivains, quel que soit leur sexe, se diviseront en deux catégories, inégales par l'importance et la rémunération : ceux qui feront du théâtre, et ceux qui feront des livres — au sens où l'on entendait le mot livre il y a deux siècles d'ici. Ce qui est sûr, dès à présent, c'est que nos romanciers, à peine parvenus à la plénitude de leur manière et de leur succès, se laissent capter l'un après l'autre par le théâtre. Ce fut le cas de MM, Paul Hervieu et Alfred Gapus, pour ne citer que les plus no-