Théâtre Antoine, l'' octobre
M. LOUIS BÉNIÈRE 19
quinzaine de millions, est donc revenue à ]V[rae Vérillac comme à l'héritière naturelle, et, au lever du rideau, nous trouvons les Vérillac installés dans le château de feu Destouches, et jouissant, avec une satisfaction pleine de morgue, de cette colossale fortune que leur apporta le hasard. M^^ Vérillac et sa fille Berthe arborent dès le matin des toilettes extravagantes. Vérillac pourchasse les braconniers comme un grand seigneur, et nous apprenons qu'il est fort question de marier Berthe au jeune marquis Gaston de Sandray, rejeton ruiné d'une des plus nobles familles du crû. Mais une nouvelle imprévue vient troubler cette insolente félicité. Un notaire du pays. M® Pathe, se présente, et avec mille précautions fielleuses, annonce aux Vérillac qu'il leur va falloir quitter sans délai la maison, le domaine, la fortune. On avait cru que Destouches était mort intestat; on s'était trompé. Un testament vient d'être découvert^ et il institue comme héritier unique un enfant naturel que Destouches avait eu jadis d'une des femmes de chambre du château. Le nouveau maître a été prévenu, on l'attend d'un moment à Tautre, et les Vérillac n'ont qu'à lui céder la place.
Et le nouveau maître arrive en effet. C'est un simple ouvrier, un compagnon tailleur de pierres,
Jules Papillon, dit Lyonnais-le -Juste. Il arrive, dans ses habits du dimanche, tenant à la main la valise qui renferme à la fois sa garde-robe et son trousseau. Et l'on prévoit assez aisément toute la série d'effets comiques que peut provoquer la mise en contact de Jules Papillon avec les Vérillac, avec la domesticité du château, avec le notaire Pathe, avec le braconnier qu'on vient d'arrêter dans « ses » bois et dont il devient le juge. Mais que vont faire les Vérillac? Accepteront-ils leur sort; sortiront-ils du château, les mains vides et la tête basse, s'exposant à la risée de l'opinion qui les jalousait? Le président se résignerait peut-être. Au contraire, M"^® Vérillac n'accepte pas si docilement la ruine et le ridicule. Elle accueille Papillon comme un parent, comme un ami, se charge de le façonner aux beaux usages, de faire de lui un châtelain décoratif ou du moins passable. En échange de ces offices, elle suppose que Papillon lui accordera au château une hospitalité indéfinie, qu'ainsi elle pourra demeurer la vraie maîtresse de la maison, et sans doute Papillon poussera -t -il la gratitude jusqu'à épouser sa fille Berthe. Voilà donc Papillon en butte aux coquetteries de M}^^ Berthe Vérillac, dûment stylée par sa digne mère. D'ailleurs, les millions de l'ouvrier n'inspirent pas une moindre envie
M. LOUIS BÉNIÈRE 21
à la pauvre et belle M^^^ Louise de Sandray, sœur du joli marquis Gaston. Et ainsi la bourgeoisie et la noblesse se disputent, par les plus aimables moyens, l'alliance du tailleur de pierres. Cette situation, comme on peut s'en rendre compte, rappelle d'assez près Mademoiselle de La Seiglière. L'arrivée inopinée du jeune Bernard Stamply menace également de réduire au pain sec la noble famille des La Seiglière, et le seul moyen que possèdent les hobereaux d'échapper à la ruine qui les menace est de faire épouser la fière Hélène au jeune Bernard. Il existe encore, sur la même donnée, une pièce d'Emile Augier, un peu oubliée, bien qu'elle contienne des parties excellentes, et qui s'appelle La Pierre de touche. Mais, à la différence de Sandeau et d'Augier, M. Bénière n'a pas voulu que son héros succombât à la séduction. Il a eu la coquetterie, ou l'originalité, pour mieux dire, de conserver intact le personnage qu'il nous avait présenté. Papillon, dit Lyonnais-le- Juste, échappe, sans la moindre peine, aux pièges qu'on lui tend, et nous le verrons traverser la pièce entière sans changer autre chose que son costume. Ouvrier il est entré dans le château du vieux Destouches; ouvrier il y reste. Bien loin qu'il prenne leurs façons aux bourgeois et aux aristocrates, il parvient à leui' impo-
ser les siennes. Il oblige le joli marquis à le tutoyer et le digne président à trinquer avec lui ou à fumer sa pipe. Et finalement, tandis que Berthe et Louise se disputent sa main, il fait tranquillement venir de son village une bonne amie qu'il avait là-bas, et l'épouse à la barbe des Vérillac et des Sandray.
Le dernier acte, où nous assistons à l'arrivée de la bonne amie susdite, M^i^ Balbine Birette, et à la déconvenue des prétendantes, n'est pas assurément le mieux venu. Et je dois ajouter, pour être pleinement sincère, qu'il y a dans la comédie de M. Bénière deux ou trois couplets que je n'ai goûtés qu'à demi : couplet sur la volupté que goûte- le bon ouvrier quand il taille une bonne pierre, couplet sur les rapports du syndicalisme et du compagnonnage, etc. Ces morceaux ont quelque chose de trop voulu, de trop apprêté. Mais l'ensemble de la pièce, je le répète, est remarquablement heureux et savou* reux. Et il n'est presque pas une scène, dans les deux premiers actes tout au moins, qui ne contienne quelque réplique fortement tirée de la situation elle-même, quelque trait d'observation vigoureusement et joyeusement mis en relief. M. Bénière a du naturel, de la force, et souvent du courage. En se laissant aller presque naïvement à son sujet, il arrive parfois,
M. LOUIS BÉNIÈRE 23
comme dans la scène où les Vérillac, les Sandray et le notaire Pathe se disputent et se partagent d'avance les dépouilles de Papillon, à une véritable intensité comique. Je préfère la rude saveur de Papillon dit Lyonnais-le- Juste aux qualités équivoques qui ont fait tant d'aimables succès.
La Bigote ^
Il y a tout de même des soirs où l'on est content d'être critique dramatique. Il est satisfaisant de pouvoir écrire, dans la force entière de sa conviction, et en laissant aux mots le plein de leur sens, que la pièce de M. Jules Renard est une œuvre d'une valeur et d'une beauté toutes particulières, une œuvre que l'on sent certaine de durer.
Faut-il dire que La Bigote se classe au-dessus de PoU de Carotte ou de Monsieur Vernet? Je le crois, mais il faut préciser dans quel sens. L'art de M. Jules Renard a toujours été si exact, si scrupuleux, si personnel, qu'il a touché du premier coup le mode de perfection qui