‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 21 sur 55 · Gymnase, 20 décembre · texte numérisé non relu

Gymnase, 20 décembre

toires. C'est aujourd'hui l'histoire de MM. Paul Bourget et Marcel Prévost.

Personne assurément ne pouvait douter que M. Marcel Prévost, le jour où il lui plairait d'appliquer à l'art dramatique ses qualités éprouvées d'intelligence et de méthode, ses dons d'agrément et de clarté, ne dût prendre rang parmi les maîtres les plus importants de la scène. Seulement, pour passer d'un genre à l'autre, d'un métier à l'autre, il y a comme un état de transition, je n'ose pas dire une sorte de purgatoire, à traverser. M. Paul Hervieu ou M. Alfred Gapus ont connu jadis cette période d'incertitude et de tâtonnements parfois laborieux. En entendant Pierre et Thérèse^ nous avons eu le sentiment que M. Marcel Prévost, malgré toute sa souplesse d'esprit, ne l'avait pas encore dépassée.

Je sais bien que la pièce de M. Marcel Prévost n'a pas été tirée du livre qui porte le même nom, mais qu'elle a été conçue directement sous la forme dramatique. Je vois bien aussi que tout le travail de M. Prévost fut dirigé par la vue d'une situation qui lui semblait scénique, qui pouvait l'être en effet, et ce mode de travail est assurément celui qui convient au théâtre. Mais les romanciers qui commencent à se' donner au théâtre sont sujets à deux erreurs contraires :

l'une est de voir trop subtil, l'autre est de voir trop simple. Tantôt ils font un emploi immodéré des avantages que l'entraînement antérieur leur confère, tantôt ils en conçoivent une défiance excessive. Les uns croient qu'on peut transporter tels quels à la scène des analyses ou des effets purement livresques; les autres s'imaginent que le théâtre vit uniquement de conflits sommaires, brutaux et grossiers. C'est dans ce dernier travers, dans cette illusion un peu méprisante qu'est tombé M. Marcel Prévost.

La situation vers laquelle tend son œuvre entière, et dont il escomptait évidemment l'effet, est, tout bien pesé, d'une qualité médiocre. Il s'agit de savoir quelles conséquences déterminera dans un ménage entièrement uni, où le mari et la femme éprouvent l'un pour l'autre une passion égale, la révélation d'un crime commis autrefois par le mari. Thérèse, fille du riche industriel Dautremont, épouse du non moins opulent Pierre Hountacque, apprendra brusquement que Pierre fut un, faussaire et un assassin. Et là-dessus, nous nous représentons aussitôt la scène d'un dessin connu, où Thérèse interrogera Pierre, lui extorquera l'aveu de ses

crimes, l'accablera de son désespoir et de sa honte. Mais cette scène à part, qui n'est pas neuve, quels éléments d'émotion dramatique pouvait-on trouver dans le sujet de M. Prévost? Nous savons trop que tout dépendra de l'intensité de l'amour que Thérèse porte à Pierre, qu'elle se séparera de lui si elle aime médiocrement, qu'elle pardonnera si elle aime. Et aucun de ces dénouements contraires ne saurait vivement nous toucher.

J'ajoute que cette situation, plus séduisante que forte, parait avoir été conçue abstraitement [par M. Prévost, et non pas évoquée dans sa réalité concrète. Et j'ajoute encore qu'entre les divers ordres de développements qu'elle pouvait comporter, M. Prévost n'a pas su choisir avec une franchise, avec une décision suffisante. On pouvait construire sur ce thème un drame d'action, sec et rapide. Mais il fallait alors que le rappel du passé criminel de Pierre éclatât dans le bonheur des deux époux comme une catastrophe, qu'on sentit l'amour et la confiance de Thérèse déchirés par la brutalité soudaine d'un éclair. Au contraire, M. Prévost a voulu que son héroïne se trouvât déjà inquiète, et même déjà avertie. Avant d'épouser Pierre elle a pu constater qu'il dissimulait certaines portions de son passé, les circonstances exactes

de sa jeunesse, les aventures de sa mère, etc. Interrogé par Thérèse, il a menti, et ce premier mensonge a laissé subsister chez la jeune femme comme une sourde et tenace appréhension. L'histoire du faux, qui la bouleverse, ne la surprend donc pas tout à fait, et elle ne surprend pas du tout le spectateur, que M. Prévost a eu le tort de mettre dans la confidence.

Et comment cette histoire de faux s'engage t-elle? Dix ans auparavant, à Tunis, Pierre Hountacque a touché de faux chèques signés du nom d'un entrepreneur dont il était le secrétaire. La signature de l'entrepreneur n'a pas été imitée par lui, mais par un de ses amis, nommé Chrétien, et le produit de l'opération a été partagé entre les deux complices. Puis, Chrétien menaçant de manger le morceau, Pierre l'a blessé dans un duel peu loyal, et Chrétien est mort quelques mois plus tard des suites de cette blessure. Ces infamies ne sont plus connues que de trois personnes : la veuve de Chrétien, qui se taira par respect pour la mémoire de son mari, Hémery, directeur de la banque où les chèques ont été touchés, qui se taira parce qu'un scandale nuirait à sa banque, et le caissier de la même banque, un nommé Coudercq. Pour que les faux Hountacque -Chrétien reviennent sur l'eau, il faudra donc : que M"^^ Chrétien ait été

choisie comme femme de charge par Dautremont père, que le jeune Maxence Chrétien, fils de la femme de charge, admis en cette qualité dans l'intimité de la maison Dautremont, ait contracté pour Thérèse un amour frénétique et jaloux; que Goudercq, pendant une heure d'ivresse, révèle à Maxence cette histoire oubliée; que Maxence, dans la fureur de sa jalousie, n'hésite pas à s'emparer d'une arme qui ne laissera pas d'atteindre Thérèse aussi cruellement que Pierre. Il faudra surtout que Goudercq ait conservé assez de ménagement dans son ivresse pour taire à Maxence ce qui concernait feu Chrétien, tout en lui révélant ce qui chargeait Pierre Hountacque. Et le dénouement sera, comme on s'en doute, fourni par cette omission de l'ivrogne. Au moment décisif, quand Maxence menacera de livrer au Parquet la preuve des faux, il suffira qu'on s'écrie : « Malheureux ! Ignores-tu donc que le vrai faussaire fut ton propre père? » pour que l'amoureux vindicatif s'effondre dans son impuissance et dans sa honte.

Voilà, pour conduire à un conflit d'une valeur incertaine, une combinaison de faits bien enche-

vêtrés, et dont la suite paraît même peu vraisemblable. Il eût fallu, pour nous les faire accepter, une mise en œuvre d'une adresse consommée. Et M. Prévost ne possède pas encore pleinement ces adresses-là. Par exemple, la scène où Maxence enivre Coudercq pour le faire parler était déjà, par elle-même, d'une conception un peu gauche. Mais comment admettre que M. Prévost en ait placé le lieu chez Pierre luimême, sur une terrasse où cet entretien périlleux pouvait être dix fois surpris? Pourquoi le scandale provoqué par Maxence éclate-t-il précisément au milieu d'une fête donnée par les Hountacque, et n'était-ce pas chercher là un effet et un contraste trop faciles? Pourquoi Pierre ne songe-t-il pas aussitôt à neutraliser Maxence en révélant à ce jeune imprudent la portion de vérité que Coudercq lui a laissé ignorer, et pourquoi le voyons-nous se débattre, un acte durant, dans une angoisse inutile? Et ce Maxence enfin, M. Prévost ne pouvait -il lui donner une allure plus originale et plus nuancée, au lieu d'en faire le personnage de mélodrame, plein de vertus jusqu'à un moment précis de la soirée, et que l'envie et la jalousie poussent tout d'une pièce à la trahison?

Et je sais bien que quelques-uns des défauts que je signale tiennent précisément à ce que

M. Marcel Prévost n'a pas voulu faire de Pierre et Thérèse un pur drame d'action. C'est, par exemple, pour donner plus de force au caractère de Thérèse qu'il nous l'a montrée, dès le début de la pièce, inquiète et soupçonneuse, et c'est une peinture qui pouvait tenter le romancier du Jardin Secret que celle d'une passion teintée d'une sorte de terreur, que cette angoisse inexprimée d'une femme cherchant derrière le regard de l'être aimé le secret qu'elle pressent et qu'elle redoute. Mais, au théâtre, il faut choisir. En essayant d'incorporer à son drame une analyse de cet ordre, M. Prévost a amorti l'effet du drame sans pouvoir procurer à l'analyse l'ampleur calme qu'elle exigeait. Il devait s'attendre aussi à ce que, dans l'action qu'il avait conçue, l'intérêt que pouvait inspirer le caractère de Thérèse dépendît de la sympathie qu'il saurait nous faire éprouver pour Pierre, et Pierre ne nous touche pas un instant, ni dans l'expression de sa douleur,- ni dans la reconnaissance de ses fautes. Ses crimes sont, en vérité, odieux et dépourvus d'excuse, et les sophismes par lesquels il essaie d'en pallier la honte ne sont même pas spécieux. On ne sent pas en lui de force vraie, ce surcroit de dignité humaine qui fait comprendre ou tolérer les faits qualifiés crimes par la loi. Il n'y a chez lui qu'avidité, soif

de la richesse et de la puissance mondaine, égoïsme cruel et orgueil.

Il est vrai qu'il y a aussi de l'amour, et la pensée profonde de M. Marcel Prévost est peutêtre qu'entre deux êtres unis par un amour véritable et partagé, rien ne compte, sinon les fautes commises contre cet amour même. Le tort véritable de Pierre envers Thérèse, dans cette hypothèse, ce n'est pas d'avoir tué ou d'avoir volé, c'est d'avoir menti, ou plutôt d'avoir manqué de confiance, de n'avoir pas senti qu'une passion comme celle qu'il éprouvait, qu'il inspirait, exigeait tous les aveux parce qu'elle entraînait tous les pardons. Ainsi le problème qui se pose pour Thérèse ne serait 'pas de savoir si son mari redevient digne de son estime, en raison des circonstances du crime ou de la sincérité du repentir, mais bien s'il n'a pas trop gravement attenté à son amour. Et c'est parce qu'elle trouve des excuses non pas à l'homme, mais à l'amant, que Thérèse resterait la femme de Pierre. De ce point de vue, Pierre et Thérèse présenterait quelque analogie avec Maison de Poupée^ et l'on ne devrait pas s'étonner, puisque M. Marcel Prévost est avant tout un moraliste, que son intention vraie eût été de poser devant le public ce cas de morale amoureuse. J'en récuserais d'ail-

leurs la solution, pour ma part, car je ne crois pas qu'un homme accepte ce pardon dicté exclusivement par l'amour, ou plutôt cette restitution de l'amour sans l'estime, et c'est là précisément une des espèces où les mêmes causes peuvent exercer sur l'homme et sur la femme les réactions les plus différentes. Mais pourquoi insister? &i le sujet véritable est là, il fallait nous le faire entendre clairement, et ne pas nous contraindre à le formuler par voie de timide conjecture. C'est toujours le défaut des romanciers imparfaitement adaptés au théâtre : ils ont souvent des intentions délicates ou profondes; mais, quand ils n'en font pas trop d'étalage, ils ne les laissent pas assez sentir.

Le Danseur Inconnu ^

Le mot « délicieux » a beaucoup servi ces temps derniers; voici l'occasion venue de lui procurer un juste emploi. La pièce de M. Tristan Bernad est délicieuse. Elle Test, cette fois, au sens exact et fort du terme, c'est-à-dire qu'on ne peut l'écouter sans un sentiment d'aise et de plaisir continu, qu'elle contente et rafraîchit le goût, qu'elle délecte et épanouit chez le spectateur ce que j'appellerai sa sensualité spirituelle. M. Tristan Bernard n'a jamais donné au théâtre rien de supérieur ni peut-être d'égal à cette comédie, et elle est aussi le plus complet succès de théâtre que M. Tristan Bernard ait remporté jusqu'à ce jour.

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