‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 22 sur 55 · Athénée, 30 décembre · texte numérisé non relu

Athénée, 30 décembre

Ce que j'admire surtout, c'est que l'auteur d^Un Mari pacifique et de Triplepatte ait su fondre dans une si heureuse, dans une si flatteuse harmonie, la variété surprenante de ses dons. C'est l'œuvre tout à la fois d'un philosophe, d'un psychologue, d'un comique. Mais la philosophie en est douce, sans assurance détachée ou arbitraire, et ne prend jamais le ton d'un scepticisme de commande. L'humour n'a pas cette raideur, ce tranchant, ce luisant froid qui blessent et paralysent l'émotion. Le comique est simple, sans outrance, sans que la fantaisie tende au grossissement ou à la farce. Ce qui fait l'unité de cette comédie, c'est que, même dans ses caprices les plus gais, elle ne cesse pas un instant d'être humaine. Ce qui fait son charme, c'est qu'on la sent toute pénétrée de tendresse, de fraîcheur jeune et de grâce.

Le premier acte se passe dans les salons de réception d'un grand hôtel parisien. Un jeune Bonchamp vient, le jour même, d'épouser une jeune Trombelle et, pour célébrer Tévénement, les parents Bonchamp et les parents Trombelle offrent un bal à leurs connaissances proches ou lointaines. A travers les groupes on voit circu-

1er tranquillement un jeune homme qui parait n'avoir pas dîné, tant il est assidu au buffet, ni fumé depuis longtemps, tant les boîtes de cigares l'intéressent. Personne ne le connaît, et pour cause, car il est entré comme au hasard, voyant les fenêtres illuminées et se trouvant tout justement en costume de soirée. Il avait un rendez-vous d'affaires dans un restaurant; la personne qu'il attendait et qui devait lui offrir à dîner n'est pas venue. Il était libre de son temps, se sentait l'estomac vide; il est entré. Et voilà que la lumière, la chaleur, le Champagne, les danses lui inspirent un sentiment de bien-être, de joie expansive et hardie. Dans le salon où il se trouve, une jeune fille vient de rester seule avec lui. Le danseur inconnu l'aborde.

Il l'aborde sans se nommer, et sans vouloir qu'elle se nomme. Il est l'inconnu et veut demeurer l'inconnu. Ce qu'il propose à sa partenaire, au milieu de ce bal bourgeois, c'est une conversation de bal masqué^ libre, brève et sans suite. Tous deux sont jeunes et gais ; le danseur inconnu parle avec entrain et avec finesse; la jeune fille sait rire à propos et sait écouter. Il est clair que les deux jeunes gens se plaisent, et ils pensent d'autant moins à se dissimuler leur sympathie qu'ils ignorent tout

riin de l'autre, qu'ils se sépareront l'heure d'après pour ne jamais se revoir. Cette certitude fait leur hardiesse. Ils goûtent l'agrément fortuit, passager de l'aventure, et les voilà déjà plus familiers et plus intimes que ne seront jamais sans doute le fils Bonchamp et la demoiselle Trombelle.

Dans le bal, cependant, quelqu'un les connaît l'un et l'autre, et c'est le courtier d'affaires Barthazard. Barthazard sait que la jeune fille se nomme Berthe Gonthier, enfant unique d'un bourgeois bien rente. Il sait que le danseur se nomme Henri Glavel, gagne tout juste cent cinquante francs par mois dans son métier de dessinateur et habite un petit garni des Ternes. Barthazard connaît la vie difficile d'Henri qui est passé de la vraie misère à une sorte de gêne insouciante. Mais n'importe, si Barthazard s'en mêle, Henri épousera Berthe. Il suffira de raconter à Gonthier père qu'Henri possède une position vague et superbe, qu'il représente en France de grosses usines allemandes, qu'il réalise quatre-vingt mille francs, bon an mal an. Gonthier père s'entourerait de renseignements infinis pour un placement d'argent; s'il s'agit seulement de marier sa fille, il croira Barthazard sur parole; il fera lui-même les premières avances. Quand la vérité se dévoilera,

Berthe sera M^^ Henri Glavel, et Barthazard aura déjà touché la commission qu'il s'est fait promettre sur la dot.

Tout s'accomplit de point en point ainsi que Barthazard l'avait prévu. Henri, présenté à Gonthier père, est aussitôt prié à dîner pour un prochain soir. Berthe, ravie, insiste pour qu'il accepte. Mais Henri n'accepte pas sans ennui. Revoir Berthe, l'approcher, la posséder, était un si joli rêve ! H est presque déçu que ce rêve s'achemine vers la réalité. L'aventure était plus belle tant qu'elle restait mystérieuse et chimérique, n est en cet instant le symbole même de la jeunesse, qui veut sentir autour de soi tous les chemins de l'imagination ouverts, qui n'a pas besoin, pour désirer, de juger ses désirs réalisables, qui souffre en retombant, même pour son bonheur apparent, du rêve à la vie. A mesure que Barthazard entreprend Henri : « Tu l'aimes? Eh bien ! avec un. peu d'industrie, c'est faisable ! », Henri trouve moins doux son amour naissant. Mais cependant il aime, et assez pour accepter l'audacieuse combinaison du courtier d'affaires, — combinaison qui sera sévèrement jugée par les morahstes; mais les amoureux du répertoire ont fait bien pis.

Nous le retrouverons donc, au second acte, à peu près officiellement fiancé avec M^e Berthe Gonthier. Il est de plus en plus amoureux, et Berthe est de plus en plus éprise, mais cependant il ne se sent pas heureux. Il' éprouve de l'embarras plutôt que du remords ou des scrupules. C'est un garçon taillé à peu près sur le même patron que le héros du Jeune Homme rangée qui a besoin d'ordre et de sécurité dans ses émotions. Pour qu'il se sente heureux, il faut que tout concorde, que tout s'arrange. Il manque d'audace pour jouer un rôle, et d'esprit de suite pour mentir. Ses embarras ne sont pas poussés au comique. M. Tristan Bernard aurait pu lui faire subir toute une suite d'épreuves plaisantes, nous réjouir de ses maladresses et de ses transes. Mais il s'est donné tout à la fois l'élégance d'indiquer cet ordre de développements et de n'y pas insister. Nul ne soupçonne la machination de Barthazard; tout le monde a confiance et, si Henri souffre, c'est bien à lui tout seul. L'idée qui le tourmente le plus est de savoir si Berthe continuerait à l'aimer, le sachant pauvre. Il le demande à Louise, l'amie de Berthe, à Berthe elle-même. Mais cette enquête^

semble si bizarre que personne n'y répond sérieusement. Et d'ailleurs, il ne voudrait pas que Berthe pût lui pardonner un jour, par amour, tout en jugeant sévèrement sa conduite. Gomment sortir de cette impasse? Henri est si malheureux qu'il préfère tout révéler, au risque de tout perdre, et, malgré les instances de Barthazard, au moment où les fiançailles vont être déclarées, il écrit à Gonthier père pour lui avouer la vérité. Il écrit, n'osant pas parler, car c'est un petit héros sans courage.

Barthazard, que Henri a pris soin de ménager dans son aveu, en profite aussitôt pour négocier le mariage de Berthe, contre commission nouvelle, avec le banquier Herbert. Berthe, à la fois désespérée et outrée, se laisse forcer la main. Quant à Henri, il est trop content de trouver une petite place de commis à la vente chez un tapissier. C'est dans la boutique de ce tapissier que se passe le dernier acte, lequel n'était certes pas facile à faire. Nous savons d'avance qu'Henri et Berthe se rejoindront, par une ruse de théâtre ou par une autre ; nous savons que Berthe pardonnera à Henri assez gentiment pour que tout souvenir de l'aventure s'efface, que le piteux Herbert sera renvoyé à sa banque et que les deux amoureux s'épouseront au dénouement. Mais il fal-

lait que ce dénouement ne nous parût ni trop laborieux, ni trop facile. Il fallait aussi remplir l'acte, et c'est à quoi M. Tristan Bernard a pourvu avec, la plus charmante fantaisie. Nous verrons donc Henri se promener, ombre désolée, parmi les guéridons et les canapés. Une bonne dame entre dans la boutique pour acheter un mobilier à sa fille qu'elle compte marier avec un riche quinquagénaire. Nous entendrons Henri, pris d'une frénésie éloquente, convertir la cliente à la théorie des mariages jeunes, des mariages d'amour. L'inévitable scène de Berthe et d'Henri est précédée d'une conversation exquise entre Henri et la jeune Louise, et cette scène elle-même est coupée des épisodes les plus ingénieux et les plus heureux. C'est un acheteur importun qu'il faut chasser presque de force; c'est une commande transmise par téléphone, et que Berthe, au milieu de ses reproches et de ses larmes, aide Henri à recueillir. Finalement, tout s'arrange au moment précis qu'il fallait. Berthe obtient la seule assurance qui lui fût nécessaire, c'est-à-dire que. Henri l'aimait avant de consentir aux machinations de Barthazard. Les mensonges d'Henri n'étaient donc qu'une ruse d'amoureux, et, quand on aime aussi, on fait mieux que de les pardonner, on les approuve.

Cette fin, par la fécondité, la fertilité de l'invention comique, s'égale aux meilleures comédies de Labiche, et pourtant, dans Le Danseur Inconnu^ elle n'est pas ce qui a le plus de prix. On pense à Labiche, mais on pense aussi à Dickens et à Marivaux, et même aux comédies de Musset. La scène de Berthe et d'Henri, pendant le bal, et la scène d'Henri et de Barthazard qui la précède rappellent II ne faut jurer de rien ou Fantasio par la liberté de la fantaisie, par la jeunesse, par quelque chose de pénétrant et de ravissant dans la sensibilité. Et il est impossible, je crois, d'entendre le second acte sans songer au Jeu de V Amour et du Hasard. Ce n'est pas seulement par l'analogie des situations, qui est évidente, ni par la parenté des caractères; qui est réelle aussi, le personnage d'Henri semblant emprunté, par parties égales, à ceux de Dorante et d'Arlequin. Ce n'est même pas parce que ce titre : Le Danseur Inconnu, semble un titre de l'époque. C'est que les éléments du plaisir et de l'émotion sont à peu près de même nature et dosés de même façon.

Dans Le Danseur Inconnu^ comme chez Mari-

vaux, l'écrivain cherche à la fois à laisser'toute leur délicatesse aux contacts sentimentaux et toute leur force aux situations comiques. Et ces deux éléments ne se nuisent aucunement l'un à l'autre, mais se fortifient, au contraire, s'enrichissent et se font valoir. L'évolution des sentiments donne matière à de nouvelles péripéties d'action, et réciproquement ces péripéties permettent d'envisager les caractères sous de nouveaux points de vue, de les faire passer par de nouveaux éclairages. Rien n'est plus rare et plus difficile que la réussite en ce genre, puisqu'il s'agit d'adapter dans l'unité d'une oeuvre des développements que la moindre faute d'exécution, la moindre défaillance de goût fera paraître hétérogènes. Mais aussi, quand la réussite est obtenue, l'est-elle pleinement et pour la satisfaction de tous les genres des spectateurs. Ce sera le cas du Danseur Inconnu. Les uns aimeront la pièce de M. Tristan Bernard pour sa fantaisie et les autres pour sa vérité; les uns en goûteront la gaité, et les autres la délicatesse, la finesse, le charme presque poétique. C'est assez dire qu'elle sera jouée à TAthénée une année entière, et que son existence ne se bornera pas sans doute à cette première manifestation. Il y a des pièces dont la vie véritable commence après qu'elles ont quitté l'affiche.

Le Costaud des Épinettesi

C'est une très jolie pièce, que tout l'esprit des auteurs n'empêche pas d'être presque émouvante, que toute leur adresse n'empêche pas d'être neuve, dont la saveur reste vive et fraîche au goût. Le premier acte pourrait passer pour un modèle d'exécution dramatique, tant le travail en est juste, la progression exacte et sûre. Le second, en dépit d'une abondance de traits charmants, parut un peu long, probablement par la raison qu'il est un peu vide. Mais le troisième, qui est un surprenant mélange de finesse, d'attendrissement et de fantaisie, assura nleinement le succès.

Dans le fond, cette comédie est probablement

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