‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 23 sur 55 · Vaudeville, 15 avrU · texte numérisé non relu

Vaudeville, 15 avrU

une pièce à thèse. Son objet est d'illustrer une vérité, ou, si l'on préfère, un paradoxe moral que M. Tristan Bernard avait déjà posé dans deux de ses meilleurs actes, Daisy et Le Fardeau de la Liberté. Suivant MM. Tristan Bernard et Alfred Athis, le vol ou l'assassinat sont des carrières très difïiciles, très fermées, où l'on n'entre pas à son gré et suivant les nécessités du moment. On se figure, nous nous imaginons bonnement, vous et moi, qu'après avoir épuisé tous les moyens honnêtes de gagner notre subsistance, il nous resterait du moins cette dernière et sûre ressource : le crime. Vue optimiste, erreur routinière dont les auteurs du Costaud des Epinettes s'attachent à nous montrer tout le péril. Le crime est un métier comme un autre, sans doute plus difficile que beaucoup d'autres, qui exige un laborieux apprentissage ou une puissante vocation. A moins d'y être né ou d'y avoir été mis très jeune, on a toutes les peines du monde à s'y faire. Pour accéder au crime, il ne suffit pas de le vouloir ou d'en avoir besoin. On le croit communément ; mais on se trompe.

Claude Brevin, le héros de MM. Tristan Bernard et Alfred Athis, s'y trompe après beaucoup

d'autres. Ce jeune déclassé, issu d'une riche famille bourgeoise, a été réduit par une déveine persistante à la plus épaisse des misères. Claude Brevin, le jour où nous est procuré le plaisir de sa connaissance, a quatre sous dans sa poche, ne mange que du pain depuis l'avant-veille, et envisage de très près l'instant où il piquera dans la rivière le plongeon définitif. Une telle détresse, selon Claude, est nécessairement l'effet de l'iniquité sociale, et elle confère à l'individu le droit de renier toute loi, de se retourner brutalement contre cette société qui le rejette. S'il ne peut plus compter que sur le crime, va pour le crime; si un mauvais coup peut le tirer de la misère, va pour le mauvais coup. Et avec la candeur de son inexpérience, Claude Brevin vient demander à un de ses créanciers, l'oncle Tabac, patron d'un cabaret borgne, receleur et usurier à ses moments perdus, sa feuille d'engagement dans « l'armée du crime ». C'est un bon jeune homme, comme on voit, bien qu'im peu naïf.

Il se trouve pourtant que l'oncle Tab^c a précisément une occasion à lui offrir. Un homme politique important fut jadis mêlé à une histoire de testament falsifié. Des lettres existentlqui pourraient, le cas échéant, fairejlalpreuvefde son infamie, et ces lettres sont entre les mains

d'une jeune demi-mondaine, vaguement théâtreuse, qui s'intitule Irma Lurette. L'homme politique en question voudrait rentrer en possession des lettres; il voudrait même, pour plus de sûreté, supprimer la fille et, comme il n'assassine pas lui-même, il a chargé son secrétaire Gomez de lui procurer un spécialiste. Gomez s'est mis en rapport avec un certain Doizeau, comptable, prêteur sur gages, courtier en toute espèce de denrées et d'individus. Et Doizeau avait jeté son dévolu sur un gars nommé Gabriel qui semblait, en effet, présenter toutes garanties. Mais l'entrevue de Doizeau, de Gabriel et de Gomez vient d'avoir lieu dans le cabaret de l'oncle Tabac, et Gabriel, après réflexion, a refusé l'affaire. L'homme politique, en effet, ne veut pas d'un simple cambriolage. Il exige — je n'ai pas clairement compris pourquoi — que l'assassin désigné trouve moyen d'agréer à ]V|ne Irma Lurette, et soit introduit dans la chambre du crime, en galante intention, par la victime elle-même. Gabriel ne sait pas parler aux femmes, et l'espèce de séduction qui doit précéder le meurtre n'est pas son travail. Au refus de Gabriel, l'affaire sera donc offerte à Claude, sur la recommandation de l'oncle Tabac. Et, pour faire valoir son protégé, l'oncle le présente à Doizeau sous le redoutable sobri-

quet, aussitôt imaginé, du « Costaud des Epinettes ».

Claude accepte. Comme, dans l'intervalle, l'oncle Tabac lui a fait la charité d'un repas substantiel, il n'accepte déjà plus qu'avec un peu d'hésitation et de scrupule. Mais enfin il accepte. Irma Lurette doit partir le lendemain en tournée et l'on n'a que le temps d'agir. Il est entendu que Claude sera présenté à Irma, le soir même, au cours d'un souper de centième; il devra opérer dans la nuit. Et ainsi va commencer le supplice de cet étourdi qui s'imaginait qu'on revêt à volonté, comme un uniforme, une âme, une énergie de meurtrier. Dans le hall de l'hôtel où se donne la fêie, entre les conversations, les blagues et les rosseries du public, nous assisterons à ses transes. La rencontre inopinée d'un camarade de fête et de dèche, un certain Valtier, lui permet de s'épancher en confidences intelligibles pour nous seuls. Tout à coup, Doizeau lui annonce que le coup est manqué, que Lurette, un peu souffrante, ne viendra pas : quelle délivrance ! Mais non, voici Irma dont l'entrée tumultueuse fait sensation et à qui Valtier le présente. Si, du moins, ce criminel sans vocation pouvait se fournir à lui-même un prétexte, une justification ! Et il se trouve, pour son malheur," qu'Irma Lurette, d'elle-même, lui

offre le sophisme cherché. Une scène avec un riche financier, le baron de Rouget, donne l'occasion à Irma d'étaler sa muflerie, sa rosserie de fille vénale. Acceptera-t-elle de passer la nuit avec Claude s'il feint d'être riche, et contre l'offrande d'une bague que Doizeau vient de lui passer? Eh oui ! elle accepte sans se faire longtemps prier par l'amateur. Supprimer une fille comme celle-là, se dira Claude, ce n'est pas tuer. Faux criminel, il a besoin de se convaincre que son crime n'est pas un crime.

Une ruse quelconque, machinée par Doizeau, a éloigné de l'appartement d'Irma sa femme de chambre Eugénie. Irma et Claude sont seuls; il ne reste plus qu'à agir. Mais voici que, délivrée de la contrainte professionnelle, Irma Lurette se défend, bavarde, s'attendrit, se montre telle qu'elle est au fond : bonne fille, un peu sentimentale, pas plus vénale qu'il n'est indispensable, et Claude, tremblant et penaud, s'aperçoit que sa construction de tout à l'heure s'écroule pièce à pièce. Plus d'excuse ou de mobile abstrait ; cette fois, il faut qu'il tue parce que son métier est désormais de tuer. Il s'excite, se fouette, et, dans un bref sursaut d'énergie, profitant de l'absence d'Irma qui vient de passer dans sa chambre, il éteint l'électricité et prépare dans l'ombre les instruments du crime.

Mais on entend des pas, sourds^ une porte s'ouvre; un homme paraît. C'est Gabriel, le cambrioleur du premier acte, qui a voulu reprendre l'affaire pour son compte et l'exécuter à sa manière. D'un bond, Claude s'est jeté sur Gabriel; il l'a terrassé, désarmé, tant il est facile d'agir quand on agit selon son instinct véritable. Irma, accourue au bruit, s'est évanouie de terreur; Claude la cajole, la soigne, la rassure. Et, comme il ne lui manque plus, pour redevenir un honnête homme, que d'avoir confessé dans quelle intention il était venu, il le confesse sans plus hésiter. Irma sait ce qu'est la vie ; elle comprendra fort bien cet aveu ; elle n'en aimera que davantage cet homme qui lui plaisait déjà. Claude remettra les lettres, contre la somme convenue, au vigilant Doizeau qui faisait le guet sur le palier, et qui, croyant le crime exécuté, s'émerveillera du prodigieux sang-froid du Costaud des Epinettes. Claude, le lendemain, partira avec Irma pour sa tournée, et voilà sans doute un comédien de plus.

Tout ce dernier acte est une chose charmante. L'arrivée du cambrioleur Gabriel, à la fois si bien préparée et si peu prévue, est un de ces

coups de théâtre qui suffiraient au succès d'une comédie. Les deux grandes scènes entre Claude et Irma qui le précèdent et le suivent immédiatement sont conduites avec une justesse de notation, une délicatesse de sentiment et d'expression qui atteignent tout ce qu'on pouvait exiger des auteurs du Danseur Inconnu et des Manigances. L'acte d'exposition, dans le cabaret de l'oncle Tabac, est une suite de scènes excellentes, dont je ne puis guère apprécier la vérité, mais dont je puis bien louer l'agrément et la justesse comique. Et j'ai à peine besoin d'ajouter que le dialogue abonde en traits gracieux ou piquants, en mots aimables ou profonds. Tant de qualités ne peuvent point ne pas plaire, mais peut-être est-ce cependant par la philosophie qu'elle contient que la comédie de MM. Bernard et Athis me parait encore le plus séduisante.

Il est vrai, sans doute, que l'aventure de -Claude Brevin pourrait aisément devenir celle des meilleurs d'entre nous, que les circonstances sont toutes -puissantes sur nos destinées, que d'insensibles hasards maintiennent l'individu humain du côté de la probité et de l'honneur ou le font passer du côté du crime. Le criminel n'est pas né criminel; il ne correspond pas à un type psychique ou physiologique certain,

OU du moins il n'y correspond que rarement. Cette profession se recrute, comme toutes les autres, moins par vocation naturelle que par le jeu fortuit des événements. Parmi les voleurs et les assassins, comme parmi toute autre classe sociale, on pourra donc rencontrer des faibles ou des lâches, comme certains personnages d'Amants et Voleurs, et l'on peut y rencontrer des héros, comme le personnage de Daisy. Toutes les nuances du caractère et du tempérament humain resteront représentées dans ce personnel composite. Et l'on y rencontrera aussi l'incapable, l'inadaptable, ce qui eût été le cas de Claude Brevin, si une circonstance providentielle ne l'eût empêché de sauter le fossé... Tout cela est probablement exact et plein de sens, de conséquence. On le voit : MM. Tristan Bernard et Alfred Athis sont d'excellents auteurs dramatiques; ils sont aussi des philosophes, et des moralistes.

La Barricade 1

Je ne serais pas du tout surpris que ce fût un gros succès. En dépit de la lenteur et des gaucheries de l'action, malgré l'ennui de tirades pesantes, écrites d'un style conventionnel et économique qui rappelle, tantôt le vocabulaire des mélodrames, tantôt le bagout des conférences, la répétition générale a été bonne. Un public qui, dans son immense majorité, « marchait » avec l'auteur, qui partageait ses idées, ses partis-pris, ses colères, qui semblait même disposé à surenchérir sur ses violences, a soutenu et applaudi ces quatre actes avec une chaleur voisine de l'enthousiasme. La pièce fera du bruit; il me parait très probable qu'elle

Page 1