Porte-Saint-Martin, 7 février
Pour moi, je déclare sans hésiter (Jue Chantecler a grandi l'idée que je me faisais de M. Edmond Rostand. J'admire d'abord qu'au lieu de s'assurer, avec quelque nouveau Cyrano^ la certitude tranquille d'un nouveau triomphe, il ait intrépidement couru une aventure, un risque, un péril. J'admire qu'il ait non seulement cherché du nouveau, mais tenté de l'extraordinaire, qu'il se soit engagé, livré tout entier dans la plus difficile partie. J'ajoute qu'à mon avis, Chanteder est, par sa valeur littéraire intrinsèque, l'œuvre la plus belle que M. Rostand ait encore donnée. Jamais encore il n'avait fourni de façon plus convaincante la preuve de ses dons d'artiste et de poète. Ni Cyrano^ ni même V Aiglon ne s'égalent aux meilleures parties de Chantecler.
Maintenant, je dois reconnaître, avec la même netteté, que l'accueil fait à Chantecler ne fut pas ce triomphe incontesté, continu, unanime que les amis de l'auteur espéraient, et que le public entier escomptait joyeusement avec eux. Le prologue et les deux premiers actes ne furent qu'une longue acclamation. Dès le commencement du troisième acte, au contraire, on sentait sourdre un malaise, on sentait se former une résistance. Résistance dont finalement M. Rostand est venu à bout, et qui ne fait peut-
être qu'ajouter au prix du succès, mais qui en a cependant modifié le caractère. Ce n'est pas que personne fût insensible aux beautés certaines du poème. Elles étaient accueillies avec joie, ou même avec une sorte d'avidité, et marquées aussitôt par des transports enthousiastes. Pourtant un sentiment confus avertissait les spectateurs que le développement de l'œuvre n'était pas précisément ce qu'il pouvait être, ce qu'il devait être. Et ce serait forcer les choses, que de dire qu'il y eut une déception ; mais il y eut certainement un malaise.
Je supplie qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ces termes. Je ne procède pas ici par circonlocution ou par atténuation polie, et l'on se méprendrait gravement si l'on essayait de « lire entre les lignes ». Je dis toute la vérité, ou tout ce qui m'a semblé être la vérité. Grossir l'expression de ma pensée ne serait pas la rétablir mais la trahir.
Gomment expliquer cependant ce sentiment de malaise, d'incertitude? Je ne crois pas, pour ma part, qu'il procède dans une mesure quelconque de la forme qu'a donnée M. Rostand à l'affabulation dramatique de son œuvre. On avait craint qu'une scène peuplée de volatiles ne formât un spectacle un peu saugrenu, que le public i^e se trouvât par trop gravement
troublé dans sa routine visuelle, que la nouveauté du tableau ne provoquât même des rires irrespectueux. Il n'en a rien été. En quelques instants, l'adaptation, l'accommodation du spectateur étaient réalisées. Il ne nous troublait même pas que le symbolisme constant et volontaire du poème imposât aux héros une dualité de sentiment et de langage, qu'ils représentassent tantôt des animaux familiers, et tantôt, comme dans les fables, des abstractions morales. L'explication n'est pas là. Elle réside selon moi, dans ce fait que Chantecler^ drame exclusivement lyrique jusqu'à la fm du second acte, devient, dès le commencement du troisième, un poème à la fois lyrique et satirique. Or nous savons, par une observation maintenant séculaire, que le public français exige avant tout d'une œuvre dramatique, quelle qu'elle soit, l'unité de ton, de genre, d'inspiration. Et d'autre part, il faut reconnaître qu'entre la partie lyrique et la partie satirique de son œuvre, M. Rostand n'est pas parvenu à réaliser une harmonie, une correspondance, un équilibre
suffisants.
Personne n'ignore plus que Chantecler, le coq, symbolise la conception idéaliste de la vie.
234 AU THÉAtîlE
Il représente la vertu du chant, l'amour de la terre et de la lumière, l'efficacité de l'effort cordial où l'on dépense généreusement tout son être, la bonté vigilante, la volonté de servir et d'être utile, le sacrifice de sa force propre et de son être au bien commun. Il signifie que chaque individu humain, dans la plus humble et la plus obscure des tâches, peut agrandir, glorifier son travail en y donnant tout son cœur. Chantecler, tout d'abord, est exalté par l'orgueil que crée en lui le sentiment de la mission qu'il s'attribue. Il s'imagine que son chant n'annonce pas seulement le lever du soleil, mais qu'il le suscite, et que l'aurore ne serait pas sans son cri. Il découvre son erreur. Il aperçoit aussi que nos illusions, même quand elles sont magnifiques et salutaires, ne sont pas nécessairement partagées par les êtres que nous aimons et qui nous aiment. La faisane aime Chantecler, et cependant elle sait que le cri du coq ne fait pas le jour. Il découvre aussi, en entendant chanter le rossignol dans la forêt où la faisane l'a entraîné, que d'autres chants sont peut-être plus beaux ou plus poignants que le sien. Mais il ne se décourage pas. La blessure de son orgueil n'épuise pas sa volonté bienfaisante. Pas plus que l'envie ou l'injustice, la désillusion ne fera fléchir sa vertu
On le voit, comme les grands romantiques, M. Rostand croit à la fonction annonciatrice du poète. Les thèmes que développe en son nom Chantecler sont de grands thèmes lyriques et moraux, d'une portée générale, d'une valeur universelle, applicable à tous les temps et à tous les hommes. M. Rostand les a développés d'ailleurs en vrai poète, et parfois en grand poète, avec une sûreté et une maîtrise dans l'expression qu'il n'avait pas encore atteinte. Il les a variés et renouvelés avec une abondance où l'on ne reconnaît pas SBulement l'ingéniosité dé la main et l'élégance de l'esprit, mais la puissance authentique de l'inspiration. Dans le rôle de Chantecler on reconnaît parfois la magnificence généreuse de Hugo, parfois la fermeté pathétique de Corneille. Ce coq symbolique prend la valeur d'un paladin, d'un des chevaliers errants de la Légende des Siècles. Il a, comme le Christ, sa passion et son évangile. Tout cela, qui constitue tout à la fois la partie lyrique, et, si je puis dire, la partie positive de l'œuvre, est ample, simple, et même grand. Or, à cette affirmation lyrique, à cette attestation, nette et vaste comme un credo, M. Rostand a opposé une partie satirique et négative ''^ qui , déconcerte par sa confusion et surtout par sa petitesse.
Voilà le vice profond de l'œuvre. Quand on veut poser un contraste à Don Quichotte, on dresse en face de lui un Sancho Pança, c'est-àdire un personnage qui représente, lui aussi, une forme éternelle de l'esprit humain. Mais aller chercher, comme l'a fait M. Rostand, les formes les plus précaires, les plus mesquines, de la mode ou du mauvais goût, descendre de la morale éternelle à la satire du jour, c'était nécessairement rompre l'équilibre, et c'est ce que le public a plus ou moins clairement senti.
Quand M. Rostand, à la fm du second acte, met en présence le coq et le merle, l'un tout empli de la foi mensongère, mais féconde, en sa mission, l'autre, sceptique, précis, moqueur, incapable, parce qu'il s'attache seulement à la vérité matérielle, de comprendre la valeur des grandes illusions, nous acceptons volontiers cette position. Nous applaudissons de tout notre cœur et sans nulle gêne. Mais, dès l'acte suivant, l'acte chez la pintade, à quoi descendons-nous? Un défilé volontairement burlesque fait passer devant nous les petits envieux de lettres, les snobs bizarres, les pédantes de salons, les symbolistes, les vers-libristes, tout
ce que M. Rostand veut atteindre et tarer comme autant de déformations et de monstruosités littéraires ou morales. Certaines de ces intentions — pas toutes — sont généreuses. Mais nous n'étions pas préparés à ces scènes de revue aristop lianes que. Le conflit était plus haut. Et cela est si vrai que, dès ce moment, la forme change. Le verbalisme empiète sur le lyrisme. Le coq, pour bafouer ses adversaires, emprunte leurs façons et leur langage, et M. Rostand parait prendre tant de goût à la parodie, qu'on ne sait plus s'il veut nous la faire applaudir ou nous la faire détester.
Donc, pas de proportion entre le lyrique et le satirique, entre le positif et le négatif. On a tout mis à l'échelle, excepté ça. Et certes, je n'ignore pas à quoi correspond, dans la genèse de l'œuvre, cette réelle désharmonie. Dans Chantecler^ M. Rostand s'est livré lui-même, tout entier, et nous savons trop, par notre expérience de tous les jours, que de grandes souffrances peuvent avoir de petites causes. En dépit de sa gloire précoce et universelle, M. Rostand a sans doute cruellement souffert des petites envies, des petites attaques, des petites concurrences, et il nous livre, avec une intrépide sincérité, le secret de ces misères cachées. Mais certains faits, certains souvenii's
ne peuvent prendre cependant dans notre conception générale du monde la place qu'ils ont tenue dans notre vie sentimentale. Une mise au point est nécessaire, que le philosophe essaye dans son domaine et que le poète doit réaliser aussi dans le sien.
Et cependant je me demande si à ce défaut évident de construction et d'équilibre ne correspond pas un des charmes les plus certains de l'œuvre. Chantecler est une confession, la plus libre, la plus sincère que jamais poète ait osée sur le théâtre. C'est un épanchement, un débondement, le cri soulagé de l'homme qui, en une fois, a voulu tirer de lui toutes ses douleurs, toutes ses fiertés, toutes ses inquiétudes, toutes ses pensées. Toute cette matière se présente telle qu'elle est au fond de chaque cœur, disposée sans proportion et sans perspective. Mais c'est aussi quelque chose de recueillir un tel cri dans sa pleine franchise et dans sa pleine liberté.
Il y a dans Chantecler l'aveu limpide de tout ce qu'est l'homme. Et l'on y découvrira aussi, si l'on veut bien regarder, toute l'œuvre passée du poète. Le poème tient à la fois du roman de chevalerie, de la fable et du mystère. On y
retrouve, avec plus de gravité et de force, l'accent héroïque de Cyrano — et n'oublions pas d'ailleurs que le coq de Chantecler est un coq gascon. On y retrouve, particulièrement dans le rôle de la faisane, ce sens attendri du dévouement et du sacrifice qui faisait le charme le plus doux de V Aiglon. Les grands thèmes sur la vertu de la croyance, sur l'efficacité non seulement de la foi mais de l'illusion, couraient déjà dans La Princesse Lointaine. Et il fallait se souvenir de La Samaritaine en entendant le coq prêcher, par la parole et par l'exemple, son évangile pratique et chrétien.
Je me souviens, en achevant de noter ces impressions hâtives, d'un mot de M. Emile Faguet sur Cyrano. M. Rostand, disait-il, a réalisé avec Cyrano le drame que nos romantiques avaient vainement essayé. Avec Chantecler, il me semble qu'il a donné l'expression finale du romantisme, qu'il l'a poussé jusqu'à une limite qui ne sera pas dépassée. La nouveauté du romantisme, au théâtre, ce fut d'ajouter aux conflits de passions et de faits dont se contentait la tragédie classique, l'expression de sentiments d'ordre général, qui n'étaient commandés ni par les caractères ni par l'action, et qui marquaient comme une intrusion de la personne du poète dans le drame. Le lyrisme,
avec ses grands thèmes pittoresques ou sentimentaux, brisait la paroi close. Les personnages, changeant de rôle, n'étaient plus que des porteparole, des interprètes du poète, qui empruntait pour un instant leur voix. Ici, la part du lyrisme, c'est le drame tout entier. Le lyrisme a tout envahi, tout absorbé. Et, pour bien marquer que le flot poétique a tout recouvert, les personnages ont perdu jusqu'à leur figure humaine. Le support est retiré. Il ne reste plus, pour faire la substance entière du drame, que ce qui en était, pour les premiers romantiques, l'ornement, l'accompagnement symphonique.
C'est en ce sens que Chantecler m'apparaît un tour de force que M. Rostand seul pouvait tenter et réussir comme il l'a fait, une œuvre unique jusqu'à ce jour, et qui restera sans doute unique.
La Vierge Follet
C'est un grand, un très grand succès, plus grand que celui du Scandale^ au moins égal à celui de La Femme Nue. C'est mieux que cela. C'est ce que M. Henry Bataille a jamais donné de plus pénétrant, de plus pathétique, et, en même temps, de plus vigoureux, de plus mâle si je puis dire. Dans ce genre du drame sentimental, du drame d'amour, qui est devenu un des genres courants de notre théâtre, jamais, depuis les deux chefs-d'œuvre de M. de Porto-Riche, nous n'avions applaudi rien de pareil ou rien d'égal.
Je ne suis pas suspect, vis-à-vis de M. Henry- Bataille, d'une prévention partiale. J'ai longtemps été rebelle; j'ai volontairement lutté