‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 4 sur 55 · Odéon, 21 octobre · texte numérisé non relu

Odéon, 21 octobre

lui est propre. M. Jules Renard, dès son premier livre ou dès son premier acte, s'est toujours montré entièrement et parfaitement ce qu'il est, et ce n'est pas d'un écrivain de cette sorte qu'on peut dire qu'ilfait jamais gagné ou progressé sur lui-même. Ce qui permet de mettre un rang entre ses œuvres, ou tout au moins de marquer des préférences, ce n'est donc pas la réussite plus ou moins complète de l'exécution, car, à ce point de vue, chacune de ses pages s'égale à toutes les autres, c'est l'importance, le poids, la valeur plus ou moins générale des sujets. Or, jamais M. Jules Renard n'avait traité un sujet si ample, si riche de contenu, inclinant à des réflexions ou à des conclusions si graves. Jamais son pathétique amer et bref n'avait abordé une question si périlleuse et si difficile. Aucune autre œuvre de ce poète n'avait encore pris, avec une vigueur si nette et si décisive, la valeur d'un acte.

Le sujet de La Bigote^ en effet, c'est ensomme, et à quelques déplacements près, celui de Tartufe. Dans La Bigote comme dans Tartufe, l'objet de l'écrivain est de rechercher si l'habitude religieuse ne provoque pas, ne favorise pas, de façon presque nécessaire, certaines perversions mentales, puis de montrer quels ravages peut causer dans la maison, dans la

famille, le développement de ces formes perverties de la piété. L'hypocrisie jésuitique est une de ces perversions, la bigoterie en est une autre, moins odieuse sans doute, mais non pas moins funeste, et la famille Lepic se trouve là pour en convaincre qui- voudrait douter. Dans la famille Lepic, le danger n'est pas venu du dehors, comme pour la famille d'Orgon. L'ennemi n'est pas un étranger, un intrus, c'est un membre de la famille, c'est M^® Lepic ellemême.

M"*® Lepic est « la bigote )>, et notons aussitôt avec quel soin M. Jules Renard a délimité le sens du terme. On ne saurait dire de M"^® Lepic qu'elle ait la foi. Le caractère essentiel de la foi est d'agir, d'être contagieuse et efficace, de s'exprimer par la propagande et le prosélytisme. M"^® Lepic, au contraire, garde sa religion pour elle et accepte fort aisément la perspective d'aller seule au paradis. On aurait autant de difficulté à dire qu'elle est croyante. Croire n'est pas une pure opération de l'intelligence, mais encore faut-il avoir conçu en quelque façon les idées auxquelles on croit, et M^^^ Lepic, dont l'unique lecture, hors son livre de messe, est celle des feuilletons de journaux, parait incapable de rien concevoir ou de rien comprendre. Elle n'est pas religieuse, car

une âme religieuse est une âme généreuse, ardente, désintéressée, et rien n'est plus mesquin, plus âpre, plus malignement malfaisant que M^^ Lepic. Elle n'est pas davantage une mystique sentimentale, à la manière des jeunes filles pour qui l'amour divin remplit provisoirement le vide du temps ou du cœur et trompe l'attente de l'amour terrestre. Chez M"^^ Lepic, la tendance est foncière, ou du moins l'habitude est enracinée. Usons donc du seul mot qui serve, et disons de M"^^ Lepic qu'elle est une bigote. Dans la religion, elle n'a vu que la prière, et, dans la prière, elle ne voit plus maintenant que le prêtre. Sa vie n'est pas donnée à Dieu; elle est vouée au curé. Qu'un curé nouveau vienne au village, il trouvera M"^® Lepic dans l'héritage de son prédécesseur, dans le mobilier du presbytère. Le curé est dans sa vie ce qu'est l'amant dans la vie de tant d'autres femmes, mais un amant anonyme et impersonnel.

Selon les procédés ordinaires du théâtre, pour rendre sensible un caractère comme celui-là, on nous l'eût montré en action, dans le détail de sa conduite quotidienne. Tout l'effort de l'auteur eût été de rassembler les traits, les faits, les mots significatifs dont chacun eût ajouté une indication au portrait, jeté une lueur nouvelle sur le personnage. M. Jules Renard n'a

rien tenté de pareil; il a tenté quelque chose de plus difficile. D'un bout à l'autre de ces deux actes, nous verrons passer M"^^ Lepic, nous l'entendrons parler quelquefois, d'une voix sourde et mesurée; nous ne la verrons pas agir. Il semble que M. Renard ait retenu la critique que La Bruyère a donnée du caractère de Tartufe, et, tout au long de sa pièce entière, il a maintenu son héroïne dans l'ombre où Molière, durant deux actes, avait laissé son héros. Ce qui importe, ce n'est pas ce que la bigote a fait de sa propre vie, c'est ce qu'elle a fait de la vie des autres. Laissons-la dans son effacement sournois et volontaire. Regardons autour d'elle; considérons son mari, sa fille. C'est par eux, à travers eux que nous apprendrons à connaître M°^® Lepic.

Voici d'abord M. Lepic, personnage hirsute et bougon, grand fumeur, grand chasseur, et dont la brusquerie taciturne répand autour de lui l'effroi. On pourrait le croire un méchant homme, égoïste et brutal. C'est tout simplement un homme dont la vie est ruinée, qui le sait, qui en souffre et qui n'en veut rien laisser paraître. Il a aimé sa femme autrefois. Aux

débuts de leur mariage, par tendresse, par liberté d'esprit — et c'est ainsi qu'on appelle souvent le manque de réflexion ou de courage — il a toléré que la vie de sa femme fût partagée entre le curé et lui. Il a été complaisant à la bigoterie, comme d'autres maris le sont à la trahison. Avec les années, le partage s'est trouvé de plus en plus inégal. Et maintenant, il n'est plus chez lui, il n'a plus rien à lui, ni sa maison, ni sa femme, ni sa fille. Il aurait pu divorcer, mais on ne divorce pas encore au village. Il s'est donc résigné, retiré. Il est devenu ce que nous le voyons, un homme apparemment absent de toutes choses, dont la souffrance ou le mépris ne s'échappent que par des sarcasmes ou des haussements d'épaule.

Un jour cependant, il s'épanche, il parle. C'est quand M. Paul Roland, déjà agréé par M^^ Lepic, vient lui demander la main de sa fille Henriette. Qui est M. Paul Roland? Un bon jeune homme, rien de plus. Quant à Henriette, elle est la fille de M^^ Lepic. Depuis sa sortie du couvent, elle vit près de sa mère et partage ses pieuses occupations. On pourrait la croire une enfant peu docile; elle s'exprime parfois sur un ton d'indépendance, surtout quand elle se sent fouettée par un entretien avec son amie, la rieuse Madeleine. Mais, dans le fond, elle est

empreinte, soumise, formée. Et la tristesse même de la vie familiale l'aura prédisposée, sans doute, à l'habitude bigote. Henriette ressemble à ce que fut M^^ Lepic quand elle était jeune, et l'on peut craindre qu'en vieillissant, elle ne devienne une nouvelle M"^® Lepic.

M. Lepic, qui est honnête et scrupuleux, souhaite donc que son épreuve serve, et, par une suite de phrases rudes ou amères qui s'amplifient peu à peu jusqu'à devenir un récit — je n'ose pas dire une confession — il avertit le bon jeune homme. Qu'il n'épouse qu'en connaissance de cause, et, s'il persiste dans son dessein, qu'il veille, qu'il apprenne à protéger son bonheur. M. Paul Roland comprend et promet. Henriette, elle-même, qui ne manque ni d'intelligence, ni de bonne volonté, discerne pour la première fois ce qui a fait le malheur de son père et ce qui pourrait faire le sien. A la faveur de ce mariage, elle va tenter, on le sent, un grand effort pour s'échapper, pour briser le réseau des habitudes. Mais ce n'est pas en une génération que l'empreinte s'use. A la première occasion douteuse, nous entendrons Henriette dire : « Je ferai ce que vous voudrez, M. Paul, mais vous me permettrez bien ça... » et M. Paul de répondre : «• Je ne veux pas vous contrarier. J'ai l'esprit libre. » Le triomphe de M. Lepic n'aura

pas été de longue durée. Par tendresse, lui aussi, par liberté d'esprit, Paul Roland livrera son ménage à l'ennemi. Et l'ennemi, nous le voyons entrer, en effet, tranquille et sûr de lui-même. C'est le curé qui, prévenu par M"^^ Lepic, est venu féliciter les jeunes fiancés. M. Lepic quitte la place, car, bien que délivré de tout amour pour sa femme, il tolère mal la société de son rival, et la pièce s'achève sur cet édifiant tableau : la famille entière, y compris M. Paul Roland, groupée autour de son chef véritable, autour du curé, qui a largement pris place dans le fauteuil de M. Lepic.

Je n'ai conté cette pièce que d'assez loin. En réalité je n'aurais pas dû la conter du tout, et je m'aperçois combien mon analyse en a laissé filtrer peu de chose. Je n'en ai fait sentir ni le mouvement, ni l'émotion, qui, dans tous les moments d'arrêt, de repos, de contact un peu prolongé entre les personnages, atteint à la même intensité que Poil de Carotte^ ni l'originalité comique, ni la puissance pittoresque. Sans revenir aux personnages centraux, les portraits de la vieille Honorine, de son fils Jacques Loup, de la tante Bâche à qui M. Lepic fait si grand

peur, de Madeleine Berthier, l'amie d'Henriette, de Félix Lepic, sont dignes, par la netteté et la force agressive du trait, du peintre de Philippe et de Ragotte. Le dialogue est fait de répliques brèves qui pourraient sembler discontinues par la raison que chacune se suffit, et dont pourtant la trame solide ne permettrait guère une coupure ou un rajout. Il est plein de formules imprévues et profondes dont je me garderai bien de dire qu'elles sont de l'esprit, bien qu'elles commencent par faire rire, et que je qualifierai plutôt de trouvaillespoétiques, tant elles se prolongent et retentissent, tant elles font tenir d'émotion secrète en quelques mots. Gela parait d'abord comique, par l'inattendu; et, la première surprise passée, on s'aperçoit que cela est aigu, perçant, douloureux. N'ai-je point d'objection? J'en ai sans doute; un critique en a toujours. Je ne sais, par exemple, si dans la scène de M. Lepic et du jeune Roland, qui est la scène capitale, M. Lepic n'apporte pas un peu trop d'insistance à effrayer son futur gendre. Il semble presque, à certains moments, qu'il veuille le détourner d'épouser Henriette, et pousser jusque-là le caractère serait sans doute l'outrer. Je ne sais aussi, bien que les confidences de M. Lepic soient préparées avec un tact et un art parfaits, si l'ampleur n'en dépasse pas ce

que comportaient la situation et le personnage. Ce sont là des objections auxquelles il serait sans doute facile de répondre, et je me chargerais même de la réponse, au besoin. Mais il importe peu. Il est facile de tout discuter au théâtre. Ce qui n'est ni facile, ni fréquent, c'est d'admirer, c'est de sentir, tout à la fois, comme nous le sentions devant La Bigote^ cette pleine satisfaction que crée l'œuvre d'art achevée, cette émotion qu'inspire la vérité, ce respect qu'imposent la noblesse et le courage de la pensée.

Les lettres françaises n'ont pas fait de perte plus grave depuis Goncourt et Verlaine. Ce n'est pas seulement un grand artiste qui vient de mourir, c'est un maître. Son œuvre, qui touche à la perfection d'aussi près qu'aucune production littéraire de ce temps, ne fut nullement une œuvre close, figée, confinée en. ellemême. Ce fut une œuvre féconde, agissante. Elle ne durera pas seulement par sa solidité intérieure, par l'entière originalité et l'incomparable fini du travail, mais par son importance, par la valeur d'exemple qu'elle représentait, par la force d'influence qu'elle contient.

Venu après les romantiques et les grands naturalistes, tenant aux uns par la puissance imaginative et la richesse d'invention verbale,

1. Article publié le jour des obsèques de Jules Renard (23 mai 1910).

aux autres par l'amour et le courage de la vérité, Jules Renard fut le premier à nous montrer que la plus minutieuse réalité est susceptible d'une interprétation poétique. Il fut l'initiateur de ce qu'on pourrait appeler le réalisme lyrique. Dans l'observation de la nature ou des hommes, son art parvint à créer comme une poésie de l'exactitude. Il sut prêter aux détails les plus frustes, aux traits les plus menus, une force émouvante, une valeur évocatrice. Il fut tout à la fois l'inventeur d'une manière nouvelle et le plus sûr adaptateur des méthodes naturahstes. Par là, tous les écrivains qui sont entrés dans les lettres après lui restent ses débiteurs ou ses disciples, même ceux qui l'ont ignoré ou méconnu*

Je parlais de Verlaine et de Concourt. Du moins l'un et l'autre n'ont-ils disparu qu'à l'extrémité de leur âge ou de leur activité productrice. Mais l'homme que nous voyions s'affaisser depuis quelques mois, que nous avons vu mourir depuis deux jours, a été touché en pleine vigueur, en pleine maturité. Quelles œuvres nous réservait encore cet écrivain de quarante-six ans dont toute la vie était travail, qui ne mit jamais une heure de relâche dans sa chasse avide des faits, des formes, des images et des mots? Qu'on songe que les dernières œuvres sorties de sa main sont Ragotte et la

Bigote ! Sans doute il n'était pas artiste plus consommé qu'il ne le fut dès ses premiers livres, dès VEcornifleur ou Poil de Carotte. Chez Renard, la perfection du travail était comme un don inné, et l'idée de la perfection exclut celle de progrès. Mais, d'année en année, si son art était demeuré le même, le champ de son art s'était élargi. Il abordait des tableaux sans cesse plus étendus, des caractères plus difficiles, plus généraux, ou plus significatifs, des problèmes plus riches ou plus graves. La valeur esthétique de son œuvre était apparue évidente du premier jour; sa valeur morale, sociale, se manifestait chaque jour plus fortement. Dans chaque j)roduction nouvelle il laissait un plus libre jeu à la force latente de son émotion et de sa pensée. Et à ceux qui n'avaient voulu voir en lui que le grand styliste, il imposait peu à peu l'idée qu'il était, au sens humain du mot, un grand écrivain.

Et que dire de l'homme, de l'homme intime que peu d'amis auront bien connu? Peut-être la pudeur altière de Jules Renard eût-elle répugné à ce témoignage posthume, mais il faut le déclarer cependant : l'homme, si bien clos et si secret fût-il, n'était pas séparable de l'artiste. De même qu'aucune contrainte ne l'eût déterminé à se séparer d'une phrase, tant qu'elle

n'avait pas atteint le degré possible de perfection, de même aucun mobile humain ne l'eût obligé à une parole complaisante, à une démarche détournée, à un serrement de main compromettant. Son scrupule moral n'était pas moins exigeant que son scrupule d'écrivain. En toute matière, sa probité, sa rigidité étaient égales. Il y avait dans sa personne entière quelque chose d'incorruptible. Il était sévère aux autres presque autant qu'à lui-même, mais son amitié n'était pas seulement sûre et fidèle, elle était tendre. Il était l'ami dont on attendait le jugement avant d'être sûr de soi, l'ami dont l'éloge est une récompense. On sentait en lui une bonté sérieuse et grave, jaillie du fond même de l'être, qu'il ne dispensait pas en indulgences faciles, qu'il réservait intacte et pure à ceux qu'il aimait. Il avait l'âme généreuse et intrépide; son désintéressement était absolu, héroïque. Il se donnait passionnément à tous les débats qui intéressent l'évolution des sociétés, l'avenir des hommes en ce monde ; il croyait à la liberté, à la raison, à la justice avec une sorte de foi. Et ce mot de foi ne surprendra que ceux qui l'ont mal connu, car il était un peu comme un janséniste laïque. La chambre où il aimait à vivre était étroite et douce comme une cellule, et sa vie entière Vouée aux mêmes

êtres, aux mêmes tâches, aux mêmes idées, eut quelque chose de rehgieux.

Peut-être son amour entier et intraitable de la justice fut-il pour quelque chose dans l'injustice qu'il a subie. Car il faut bien reconnaître que Jules Renard n'a pas recueilli pleinement, de son vivant, la part de gloire qui lui était due. La réparation sera prompte. C'est, seulement à la mort d'un être aimé qu'on détermine la place exacte qu'il tenait dans notre vie. C'est à la mort d'un artiste, et par le vide qu'il crée autant que par l'œuvre qu'il laisse, qu'on mesure la place qu'il tenait dans l'art. Il serait donc bien vain d'accuser ceux qui ont causé à Renard ses dernières déceptions ou l'ont frustré de ses dernières joies, ceux qui ont méconnu la beauté de la Bigote, ceux qui ont empêché que l'admirable M. Vernet ou l'admirable Poil de Carotte fussent repris avant sa mort. Rien de tout cela n'a plus d'importance; une prompte postérité rétablira l'équilibre, et Renard lui-même, entre lé succès viager et la renommée durable, n'eût pas hésité un seul instant... On peut être tranquille sur son œuvre. Ce qui est irréparable, c'est cette disparition en pleine force, c'est toute la richesse créatrice qu'il portait en lui, c'est toute cette beauté perdue, c'est tout l'amour et tout le bonheur qui vivaient autour de lui, et par lui.

M. PAUL GAVAULT

La petite chocolatière ^ *

C'est une pièce fort agréable. Jamais, depuis VAbbé Constantin^ une jeune fille aussi riche n'avait épousé un jeune homme aussi modeste.

La jeune fille en question, c'est la Petite Chocolatière, ainsi surnommée parce qu'elle est la fille unique de Jules Lapistolle, le richissime fabricant de chocolat. Le jeune homme est M. Paul Normand, rédacteur au Ministère de la Mutualité. Benjamine Lapistolle est belle comme le jour et deux cents fois millionnaire. Paul Normand est fort insignifiant, quant à l'apparence physique, et n'a que ses modiques appointements pour vivre. Il y avait tout à

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