Gymnase, 24 février l'JlO
contre l'inclination qui devait m'entraîner vers lui. Dans l'article que j'ai publié l'an passé sur Le Scandale^ on a pu trouver la trace de cette résistance, de ce qu'il subsistait d'inquiet, de partagé dans mon sentiment. Mais, cette fois, je m'avoue vaincu. Et ce n'est pas seulement parce qu'une pièce comme La Vierge Folle atteste l'augmentation, l'agrandissement de l'art et de la personne propres de M. Bataille; c'est sans doute aussi parce que je sens son œuvre nouvelle presque entièrement débarrassée de ces faux ornements, de tout cet appareil d'artifices qui choquait le goût au point de paralyser l'émotion. Peut-être vais-je m'abandonner ici à un ridicule mouvement d'orgueil. Mais si la persistance de critiques sous lesquelles il sentait bien courir l'admiration avait pu agir, si peu que ce fût, sur M. Henry Bataille, si cette influence avait pu le déterminer à dénuder sa manière, à se défier des élégances rajoutées, du pittoresque de facture et des malices de métier, à réserver ses dons d'expression poétique et d'évocation suggestive pour les moments où ils peuvent se produire purement, c'est-à-dire pour les moments pleins et intenses du drame, alors je me sentirais fier, j'en viendrais à penser que notre ingrat et dur labeur peut parfois ne pas être inutile.
Qu'on n'aille pas croire cependant que La Vierge Folle soit une pièce naïve. C'est une pièce parfaitement habile et même une pièce rusé?. Personne ne manie d'une main plus subtile que M. Bataille tous les ressorts, et, s'il le faut, toutes les ficelles du théâtre. Personne ne prévoit et ne calcule plus exactement le sens, la puissance, la durée d'un effet. Mais cette fois, l'adresse ne supplée pas à la vérité; elle s'accorde, elle coïncide avec elle. Le métier n'est que la mise en œuvre, la mise en valeur de sentiments, de mouvements, d'actions exactement nécessités par la logique intérieure des personnages. Il joue le rôle d'un encadrement, d'un éclairage; il aide à la présentation du tableau, mais, s'il prépare ou accroît l'impression du spectateur, c'est sans altérer la valeur de l'œuvre. La méprise, ici, est impossible. Quand une œuvre, quelle qu'elle soit, suscite une émotion aussi profonde, aussi durable, aussi complètement acceptée que celle où nous a jetés La Vierge Folle, il n'est pas possible que nous ayons été dupes, et nous avons bien touché de la vérité.
Le sujet est simple. Il est même probablement le plus simple qu'ait jamais traité M. Ba-
taille, puisqu'il ne suppose ni de caractères singuliers, ni d'événements tirés hors de l'ordinaire. Le voici, très succinctement résumé. Un homme de quarante ans, marié, a séduit une jeune fille, ou, pour mieux dire, car le mot de séduction est impropre, une passion réciproque s'est élevée entre une jeune fille et un homme marié. L'homme, Marcel Armaury, est de naissance bourgeoise, avocat de son métier; la jeune fille, Dianette de Gharance, appartient à la société la plus aristocratique, et son père en particulier, le duc Amédée de Gharance, est un gentilhomme à la vieille mode, intraitable en ce qui touche la discipline de sa famille et l'honneur de son nom. Marcel Armaury avait été l'avocat du duc et était devenu son ami ; M"^^ Armaury et la duchesse s'étaient rapprochées à leur tour, et, grâce à cette familiarité, la liaison de Marcel et de Dianette a pu se former et demeurer secrète. Mais un incident quelconque, une lettre surprise, révèle inopinément aux Gharance la brutale vérité. Et ainsi s'amorcent trois développements dramatiques, entre lesquels M. Bataille aurait eu le droit de choisir, mais qu'il a retenus tous trois et dont aucun n'est sacrifié aux autres. Un drame de famille : le désespoir et la honte des Gharance; leurs efforts pour dissimuler ou limiter leur déshon-
neur; leurs tentatives de réparation et de vengeance. Un drame d'amour : l'inflexible volonté des deux amants de rester unis en dépit de tous les obstacles, par delà tous les désastres. Un drame d'amour encore, mais d'amour misérable et désespéré : le supplice de Fanny Armaury, la femme de Marcel, sa stupéfaction devant la ruine de sa vie, sa résistance, presque cruelle, tant que la lutte lui parait possible; puis une sorte d'héroïsme naissant de l'excès de l'amour et de la douleur, et haussant cette simple femme jusqu'aux sommets de l'abnégation et du sacrifice, jusqu'à une sorte de délire mystique et sacré. Tout ce qui concerne les Charance est traité fortement, mais sans excès d'ampleur, avec une mesure et une justesse parfaites. M. Bataille a eu le courage d'user, et le tact de ne pas abuser des effets que pouvait lui fournir la condition des Charance, leur souci du nom, leur piété, La scène, qui sert d'exposition, entre le duc et le directeur de la famille, l'abbé Roux, le conseil tenu entre le duc, la duchesse et le prêtre et qui aboutit à la résolution d'enfermer Dianette, jusqu'à sa majorité, dans la clôture d'un couvent rigide, la scène où le duc arrache de sa fille une confession plus explicite et lui notifie sa décision que Dianette, muette et tendue, accepte avec une feinte obéissance, sont des
scènes excellentes, exécutées avec une sobriété, une plénitude de moyens qui font sentir la main d'un maître. La douleur presque forcenée de Charance s'oppose à la douleur étourdie et presque attendrie de la duchesse, et c'est une observation importante et juste d'avoir montré que, dans une crise de cette sorte, le père était le plus gravement atteint; que le père, plus que la mère, est le gardien troublé, jaloux, de la virginité de sa fille. Charance se pose comme la vraie, comme la seule victime. Il tient Armaury pour un gredin vicieux qui abusa de l'innocence d'une enfant, et, quand paraît devant lui Fanny Armaury, femme et peut-être complice du misérable, c'est sans ménagement aucun, avec une fureur égoïste et sauvage qu'il lui assène l'atroce révélation. Quand le plan secret de Marcel et de Dianette se découvre, quand Dianette, à la veille du jour fixé pour son entrée au couvent, s'échappe avec son amant, et parvient à gagner avec lui l'Angleterre, les Charance se lancent éperdument sur la piste des fugitifs. Ils emmènent avec eux le prêtre, leur fils Gaston de Charance, et jusqu'à la malheureuse Fanny, dont on compte utiliser la douleur comme un argument suprême. Tout est essayé et tout échoue : les négociations, dont l'abbé Roux se charge en vain, le duel qu'Armaury
refuse, une combinaison de divorce et de remariage qui se heurte à la résistance de Fanny. Les Gharance alors ne songent plus qu'à la vengeance, et nous verrons Gaston guetter Armaury dans les couloirs d'un hôtel de Londres ou même s'introduire de nuit dans sa chambre pour l'abattre d'une balle de revolver.
Cette poursuite, ces menaces n'atteignent pas le bonheur inflexible des amants. Ils s'aiment, et cela suffît. Dianette, qui a dix-huit ans, a transporté dans son amour tout le courage, toute la foi de la jeunesse. Marcel, qui en a quarante, aime comme un homme qui a reconnu pour la première fois l'amour. Quand le prêtre lui parle de devoir, il peut répondre que son devoir véritable est désormais envers Dianette. Et d'ailleurs, c'est en quittant Paris qu'il a pris la seule résolution difficile; car il ne méconnaît pas Fanny, il sait ce que vaut l'amour qu'elle lui portait, et il reste lié à elle par une infinie, par une impérissable tendresse. Ce caractère de Fanny, je l'ai indiqué déjà par quelques formules rapides, mais je ne saurais assez répéter avec quel art puissant, tendre, farouche, M. Bataille l'a rendu vivant devant nous. Après la rêvé-
lation insultante des Gharance, une explication était intervenue entre Fanny et son mari, explication à laquelle nous n'assistons pas, mais où Marcel dut dissimuler vis-à-vis d'elle comme Dianette vis-à-vis de ses parents, et qui, sans la consoler, l'avait rassurée. En cet instant, Fanny Armaury s'était crue la plus forte. Soudain, une lettre anonyme l'avertit du départ imminent de Dianette et de Marcel. Elle accourt dans l'appartement où les deux amants s'étaient donné rendez-vous. Dianette, dès son arrivée, se cache dans une pièce retirée, mais Fanny devine sa présence, et d'un tour de clé elle a enfermé sa rivale. Elle tient dans sa main cette clé, symbole du bonheur et du malheur futurs; il dépend d'elle, d'elle seule, de détruire ou d'accomplir le projet des deux amants. Elle lutte tout d'abord, elle essaie de convaincre Marcel, plus que de l'émouvoir. Puis elle juge indigne d'elle d'user d'une force, d'une contrainte. Elle tend à Marcel cette clé qui le rend libre, qui transfère sur lui la charge de décider. Peut-être espère-t-elle secrètement que Marcel sera touché de cette générosité magnifique, mais après que Marcel, obéissant à son amour et à ce qu'il estime son devoir, s'est enfui avec Dianette, elle ne défaille pas devant la tâche qu'elle s'est imposée. C'est elle qui couvre la
fuite de Marcel; c'est elle qui occupe, jusqu'à ce que les amants soient hors d'atteinte, le jeune Gaston de Gharance, averti comme elle, et qui accourait, comme elle, pour surprendre et pour reprendre sa sœur.
En Angleterre, au cours de cette entrevue suprême avec Marcel que les Gharance ont machinée, Fanny Armaury se surpasse encore. Elle pressent tout le pouvoir qu'exercerait sur son mari le spectacle de sa douleur, mais elle s'oblige à n'en pas user, et cela est plus déchirant encore que la plus lamentable scène de supplications ou de sanglots. Elle sent, elle sait que l'homme qu'elle aime lui est repris, et une seule idée l'occupe. Lui est-il repris pour la vie entière? Reviendra-t-il un jour? Se souviendra-t-il qu'elle l'attend, intacte et pareille, qu'elle vivra de cette attente, qu'il la retrouvera prête au premier besoin, au premier appel? En dépit du fait accompli, elle est si bien restée l'amante, la femme, que devant les projets de vengeance des Gharance nous la verrons se dresser, vigilante et brutale. Elle leur rendra insulte pour insulte, les accablera de sarcasmes méprisants, et, quand Gaston aura dressé son embuscade, c'est elle qui viendra avertir Marcel du danger qui le menace. La première fois qu'au cours du drame nous la verrons se rencontrer
face à face avec Dianette, ce sera dans cet appartement d'un hôtel de Londres, et en se jetant comme elle, avant elle, pour couvrir Marcel contre l'arme de Gaston.
L'émotion qu'ont provoquée ces grandes scènes est difficile à exprimer. Elles ont tenu le public haletant, immobile, accablé comme par une douleur personnelle. Je cherche, avec un peu de hâte et de trouble, ce qui en constitue la beauté propre, et il me semble — ce qui était vrai déjà de La Femme Nue — que c'est l'art qu'a M. Bataille de faire souffrir son personnage jusqu'au point où la douleur devient clairvoyante. Rien au monde n'est si cruel. La douleur ordinaire affole, égare, rend aveugle. Mais, à mesure que la torture devient plus intense, il semble que la victime acquière plus de calme et de lucidité. Comme Louise Dernier dans La Femme Nue^ Fanny a passé cette limite. La souffrance ne la rend pas seulement lucide, mais voyante et prophétique. Le passé s'éclaire pour elle. Elle aperçoit, pour la première fois sans doute, comment, jusqu'à quand Marcel l'a aimée. Elle sait ce que le présent contient exactement de chances contraires, ce qu'elle peut obtenir, ce qu'elle n'a pas le droit d'exiger, puisqu'elle ne l'obtiendrait que sous la contrainte de la pitié. Elle prévoit presque l'avenir. Chacune de ses
phrases, chacune de ses questions semble atteindre directement, au point qu'il faut, le cœur de l'homme. Et rien n'est si cruel, je le répète encore. Mais cela est beau.
Et certes je n'entends pas qu'avec de telles beautés la pièce de M. Bataille soit sans défaut. Si le premier acte, à un ou deux détails près qui gênent encore un goût susceptible, est d'une exécution presque parfaite, il n'y a pas, ce me semble, un équilibre suffisant entre les autres, qui ne me paraissent pas tout à fait du même poids. Le deuxième et le troisième actes sont composés, à dessein, de deux parties distinctes, dont la première semble s'étendre ou s'amollir à dessein pour mieux faire valoir le pathétique de la seconde, et ce sont là des manières de virtuose, ralentissant le mouvement avant l'effet ou avant le trait, des adresses un peu factices dont la maîtrise de M. Bataille peut décidément se passer. Si le milieu Charance est excellent, si le caractère de Fanny atteint à la plus poignante vérité, celui de Marcel, bien que parfaitement cohérent et juste, ne me semble pas marqué de traits assez particuliers, assez « individualisés ». Et j'aurais bien des objections à
faire au dénouement, qui est fourni par le suicide de Dianette. Je sais bien que Dianette est la vierge folle, celle qui, suivant la parabole de l'Evangile, aura laissé brûler trop vite l'huile de sa lampe. Je sais qu'elle a dix-huit ans, l'âge où le goût de la mort se mêle le mieux au goût de l'amour, l'âge où les uns se croient inaptes au bonheur et les autres à l'extrémité du bonheur possible, l'âge où l'on se tue par déception quand on ne se tue pas par satiété, l'âge où l'on désespère que la vie nous offre jamais rien de bon ou jamais rien de meilleur. Je sais qu'avant de mourir, Dianette a obtenu de Marcel le bonheur suprême, l'attestation solennelle devant Fanny, devant cette Fanny qui vient de le sauver, qu'elle est la plus aimée, la seule aimée. N'empêche que l'obscurité volontaire où M. Bataille a laissé le personnage de Dianette nous oblige à rapporter son suicide à des des sous mal connus de son caractère, qu'ainsi le dénouement, qui se comprend abstraitement, poétiquement, ne se justifie pas dramatiquement, et c'est encore un grand défaut sans doute. Mais je crois l'avoir dit déjà à propos de M. Bataille : quand la valeur d'une œuvre est certaine, rien n'est plus vain que de chercher la balance exacte de ses qualités et de ses vices. Nous ignorerons toujours si les uns n'étaient pas la condi-
tion nécessaire des autres, et nous savons, par toute la leçon de l'expérience et de l'histoire, combien les défauts d'une œuvre s'effacent vite, pourvu que ses qualités la fassent durer.
Le Songe d'un Soir d'Amour i
Il est proablc que nous avons entendu hier ce Songe d'un Soir d'Amour dans les pires conditions possibles. Ceci n'est pas du tout un compliment désobligeant pour les interprètes, dont l'un au moins fut au-dessus de l'éloge, ni une critique de la mise en scène, qui fut sufRsante. Ce que je veux dire, c'est qu'on ne saurait très problablement se former une idée exacte, une idée complète, du poème de M. Henry Bataille après cette unique audition. C'est assurément trop peu de ne l'avoir entendu qu'une fois. Une œuvre aussi particulière que celle-là dans sa conception, aussi nuancée dans son exécution, aurait exigé qu'on se familia-