Comédie Française, 26 avril lUlO
risât plus lentement avec elle. Et, surtout, il me paraît probable que ce « poème théâtral » est d'abord un poème tout court, et qu'avant qu'on pût saisir et goûter pleinement la réalisation scénique, une première connaissance eût été nécessaire, celle que procure l'attention tranquille du lecteur devant son livre.
Je ne doute pas qu'à la lecture, beaucoup d'intentions, beaucoup d'inventions qui nous ont échappé hier ne se révèlent avec une clarté nouvelle. Certes, nous avons pu vérifier que, depuis La Chambre Blanche et Le Beau Voyage^ M. Henry Bataille n'avait rien perdu de ses dons d'évocateur ou d'enchanteur poétique. Il a conservé intact le pouvoir de bercer, de charmer, de troubler par le moyen des rythmes et des mots. L'habitude du métier dramatique n'a pas tari ni fait dévier la veine. Et plus d'une fois, en sentant la résonnance intérieure qu'éveillait telle phrase ou tel geste, en constatant le choc direct que frappait sur nos centres nerveux telle épithète ou telle image, nous avons éprouvé que ce poème théâtral était bien authentiquement d'un poète. Mais ces secousses discontinues, si elles nous rassuraient sur la nature et sur la valeur de l'œuvre, ne suffisaient pas cependant pour que nous en pussions embrasser du coup la richesse et la
continuité probables, l'harmonie, — peut-être la beauté.
Deux causes ont aggravé cette impression. Le Songe d'un Soir d'Amour est écrit en vers irréguliers — on peut, je crois, les qualifier ainsi, bien que l'alexandrin y domine — et dont la suite compose une sorte de mélopée fluide et chantante. Gela est tout à la fois intime et décoratif; les termes famihers s'y mêlent aux métaphores les plus raffinées, mais la sensation qui domine est celle d'un chant câlin et languissant, où la pensée se fond, s'endort peu à peu. Nous ne trouvons pas pour appuyer, pour asseoir notre attention, les arêtes vives, les points de repère prévus, les étais du vers classique. L'habitude, sans doute, s'étabhrait progressivement; l'adaptation se créerait à la longue, peut-être même assez vite, et rien ne dit qu'alors notre émotion ne serait pas plus douce ou plus intense, mais précisément cette habitude et cette adaptation ne se créent pas du premier coup. En second heu, la réahsation scénique du poème de M. Henry Bataille repose sur une des conventions que le public, je ne sais pourquoi, a toujours eu le plus de peine à accepter. Des trois personnages qui occupent presque constamment la scène, le premier est un homme, le second une femme, le troisième est
le fantôme d'une autre femme. Et ce fantôme, visible à l'homme, est invisible à la femme réelle. Qu'une apparition soit sensible à l'un des personnages réunis sur la scène, se fasse voir et entendre de lui, agisse tout au moins sur lui, et cela, en demeurant inaperçue des autres, c'est une fiction q[ui laisse toujours le spectateur un peu indocile, fût-ce dans la scène de l'oratoire à^Hamlet,
Et, cependant, il faut ajouter qu'à ce point de vue le poème théâtral de M. Henry Bataille est d'une conception presque absolument nouvelle et originale. On ne pourrait guère l'apparenter, je crois, qu'à certains contes d'Edgar Poë, tels que Le Cœur Réi^élateur et l'admirable Ligeia. Ici, l'apparition n'est plus du tout, comme dans les Nuits de Musset, une fiction personnifiée. Elle n'est pas davantage, comme dans Hamlet, la figure fantomatique d'un absent ou d'un mort. Elle représente uniquement un sentiment, un souvenir. Cette distinction est peut-être obscure, mais on va mieux me comprendre. Un homme est venu faire visite, le soir, à une femme qu'il désire, qu'il croit même aimer, qu'à tout le moins il voudrait aimer. « Elle )) est une courtisane, « Lui » est un artiste que nous savons à peine remis d'une longue passion dominatrice et douloureuse. Il est
clair pour nous qu'il voudrait s'étourdir, laisser derrière lui, dans l'élan d'une nouvelle aventure, des souvenirs encore tenaces, une souffrance toujours obsédante. Le tête à tête à peine engagé, voici qu'un spectre pénètre dans la chambre, un spectre qui revêt la forme de la bien-aimée d'autrefois, de l'infidèle. Mais ce spectre, ce n'est pas, à proprement parler, l'absente, la bien-aimée, c'est, le symbole réalisé du souvenir que l'amant a gardé d'elle. C'est du cœur et du cerveau de l'homme qu'il émane. Il matérialise une présence spirituelle, une idée fixe, une obsession. Et si, dès l'entrée du fantôme, nous sentons l'homme hésiter dans sa nouvelle conquête, reculer devant les gestes ou les paroles qui l'engageraient vis-à-vis d' « Elle », opposer aux tendresses provocantes de sa partenaire des hésitations incompréhensibles, s'arrêter quand il faudrait avancer, se taire quand il faudrait parler, puis, finalement, rompre le rendez-vous sans politesse, cela signifie qu'un souvenir est parfois plus vivace et plus fort qu'une présence, que l'amour ne nous quitte pas avec celle qui l'inspirait, qu'il peut habiter longtemps notre cœur, au point de le tenir fermé à d'autres joies, et qu'à rompre cette possession, la volonté de l'homme se brise, puisque nous ne sommes pas plus
maîtres de notre mémoire que de notre imagination.
La bien-aimée d'autrefois n'avait pas été fidèle; elle n'avait sans doute jamais aimé. Ce n'est pas sa pensée à elle^ occupée assurément d'autres objets, qui vient troubler ce soir-là le cœur de l'amant par une sorte de choc télépathique. L'amant se torture lui-même. Le spectre qui le domine et le dirige, qui fane entre ses mains toute joie, gâte toute saveur, c'est son amour encore vivant et sa mémoire. Ce thème essentiel, que j'essaie d'éclaircir dans sa donnée plutôt que d'indiquer les développements et les variations qu'il comporte, remplit tout le poème de M. Henry Bataille. Et, pour le poser avec plus de force et de clarté, M. Bataille l'a appuyé sur une préparation excellente. Il a voulu que ce souvenir dévastateur, la femme nouvelle, « Elle », contribuât pour sa part à l'évoquer, que la légende de douleur et de passion dont l'homme est paré fût un des attraits qui la tentent. Dans ce rendez-vous d'amour, l'idée de la bien-aimée d'autrefois sera présente dès les premières caresses. L'homme veut y échapper; « Elle » veut en triompher. Mais on n'échappe pas au souvenir, on ne triomphe pas de l'idée. Et tout cela est grave, profond, puissant, et méritait d'être exprimé
par un poète... Aussi veux-je déplorer encore que, dans les conditions où l'œuvre |de M. Henry Bataille nous a été présentée, nous n'ayons pu que deviner sa valeur poétique, la flairer si je puis dire, plutôt que la saisir et la posséder pleinement. Cette audition unique, sans lecture préalable, nous aurait presque obligés à ne considérerce poème que comme une œuvre de théâtre ordinaire, alors que tout y fut évidemment subordonné à l'intensité de l'émotion spéciale que M. Henry Bataille voulut communiquer aux spectateurs. Mais cette émotion, par la nature même des moyens employés, ne pouvait guère être immédiate, si bien que pour apprécier la réussite exacte de l'œuvre, il faudrait attendre une occasion, qui sans doute se retrouvera... Cette remise est le plus sage parti, et tout en m'excusant de n'exprimer ici qu'un jugement provisoire, je répète que c'est le seul, à ce qu'il me semble, qu'on puisse formuler équitablement aujourd'hui.
M. DARIO NICODEMI
La Flamme 1
C'est une singulière chose que la pièce de M. Dario Nicodemi. On y retrouve tout à la fois l'influence du drame français à la Sardou, du théâtre allemand et Scandinave, du vérisme italien. D'amples discours précèdent des actions brusques et raccourcies; des sentiments troubles ou confus se résolvent en éclats brutaux; l'allure des personnages a, tour à tour, quelque chose de tortueux et de cynique. Et comme il a manqué à M. Dario Nicodemi le coup de poigne magistral qui eût réduit à l'unité ces éléments composites, sa pièce a déconcerté le public de même qu'elle égare un peu le jugement. Mais elle n'en est pas moins d'un homme doué, qui