‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 33 sur 55 · Théâtre Réjane, 28 février · texte numérisé non relu

Théâtre Réjane, 28 février

possède d'instinct le don scénique, qui sait voir, qui sait rendre durement ce qu'il voit, qui a le sens du mouvement et de l'attaque. Ce n'est pas tout à fait ce que nous attendions après Le Refuge', c'est assez pour nous donner la confiance d'attendre encore.

Le drame se noue et se résoud entre quatre personnages : Vigier, banquier sexagénaire; Geneviève, sa fille du premier lit; Françoise, sa seconde femme; Antoine Dauvigny, mari de Geneviève. La scène est en Sicile, près de Taormina, dans une villa de style italo-arabe que les Vigier ont aménagée avec un goût qui fait envie, et où ils passent les étés. Vigier, retenu à Paris, n'a pu prendre encore ses vacances cet été-là, et les deux Dauvigny se trouvent seuls depuis quelques semaines avec Françoise, leur belle-mère, qui est une femme de trente-cinq ans environ, toute radieuse d'intelligence et de charme. Il advient ce que chacun prévoit : entre Françoise et Antoine naît et grandit un amour qui atteint bientôt à la passion. Est-ce l'effet de la solitude et de la saison, l'influence brûlante des étés du Sud, est-ce une affinité naturelle, est-ce une forme extrême de la connivence qui devait s'établir naturellement entre les deux « épousés » de la famille, entre la femme pauvre que Vigier père s'est offerte par convoitise, et le

M. DARIO NICODEMI 263

garçon pauvre que Vigier fille s'est attaché par amour? Il entre un peu de tout cela dans la passion véhémente que Françoise et Antoine se sont à peine avouée et qu'ils combattent de toute leur vertu. Mais Geneviève Dauvigny, qu'on nous peint comme une petite personne farouche et crispée, ne peut tolérer ce manège. Et sans s'expliquer le moins du monde avec sa belle-mère ou avec son mari, elle écrit brutalement à son père : « Mon mari aime ta femme, reviens. » Vigier télégraphie aussitôt pour annoncer son arrivée imminente, sur quoi nous voyons Geneviève interrompre le tête à tête des deux amoureux pour jeter entre eux, d'un air haineux et triomphant, la dépêche vengeresse, et Vigier, quelques instants après, apparaître comme le justicier implacable devant qui chacun doit trembler.

Vigier, cependant, aime Françoise à sa façon, et dans l'entretien où il prie, où il somme Geneviève de préciser son accusation, on sent à quel point cette révélation incommode l'a troublé. Il eût préféré sans doute tout ignorer, mais, puisqu'on l'a mis dans l'obligation de savoir, un seul point essentiel lui importe. Antoine est-il, au sens précis et matériel du mot, l'amant de Françoise? Geneviève a-t-elle la preuve du fait? Mais Geneviève, au contraire, ne s'attache pas

au fait. Elle ignore et ne se soucie pas de savoir si l'amour de Françoise et d'Antoine a reçu sa conclusion naturelle. L'essentiel, à ses yeux, c'est que cet amour existe, que l'amour d'Antoine appartient désormais à Françoise, et non plus à elle. Le malentendu du père et de la fille s'ajoute ainsi au désarroi général, mais Vigier n'en poursuit pas moins son instruction et il fait comparaître successivement Antoine et Françoise. Antoine nie tout. Françoise proteste qu'elle est restée fidèle à son devoir. Une ruse que Vigier emploie, renouvelée des Grecs, lui fait connaître cependant la vérité. Il annonce que Geneviève est, comme lui-même, résolue à demander le divorce, et le silence d'Antoine, la joie de Françoise lui enseignent quel usage l'un et l'autre feraient de leur liberté. Alors éclatent sa jalousie, sa méchanceté, sa volonté despotique de conserver, fût-ce par la force, la femme qu'il a payée. A cette fureur répondent les cris de désespoir de Geneviève, les cris de rage d'Antoine soulevé d'indignation contre la délation de sa femme, contre la ruse ignoble de son beau-père. Mais Françoise calme tout ce tumulte. Dominant l'orage, elle décide qu'Antoine quittera la maison, dès le lendemain, mais avec sa femme, et qu'elle, acceptant le sacrifice, demeurera seule avec son mari, avec son devoir.

M. DARIO NICODEMI 265

Cette proposition a pu apaiser un instant les forcenés, mais elle n'arrange rien, comme on pense. La jalousie de Vigier n'est pas rassurée. Geneviève reste torturée dans son amour et dans son orgueil. Elle ne supporte pas de devoir l'homme qu'elle adore à la générosité de sa rivale. Le sacrifice que Françoise a voulu consommer, qu'elle a voulu imposer à Antoine, fut inutile. Aussi, quand Antoine supplie Françoise de tout quitter, de fuir avec lui, l'héroïque femme finit-elle par céder. Ils s'évadent ensemble de la maison, déjà ils vont passer la porte, quand Geneviève, s'armant d'un fusil, tire et abat raide sa rivale.

Ce dénouement rappelle La Femme de Claude^ et l'action évoque le souvenir mêlé de Phèdre^ de Mithridate et de Bérénice. Les défauts de la pièce de M. Nicodemi ne sont pourtant ni les défauts du drame de Dumas fils ni les qualités de la tragédie classique. Ce qui gêne le spectateur, ce qui a nui au succès, c'est, comme je l'ai dit déjà, que tout soit en paroles et en actes, et que trop peu de place soit donnée à l'éclaircissement des sentiments. C'est aussi la confusion de l'imbroglio dramatique qui termine le second acte et que le sacrifice de Françoise apaise un peu trop promptement. C'est enfin qu'après ce vain sacrifice, tous les personnages se retrou-

vent exactement dans leur état, et que, malgré deux ou trois péripéties, Faction paraisse n'avoir pas changé de place. Mais l'arrivée de Vigier, à la lin du premier act^, la scène de Geneviève et de son père, au second, l'opposition instituée entre deux modes de jalousie inintelligibles l'un à l'autre, la jalousie physique et la jalousie sen- :|| timentale, le dessin âpre du caractère de Geneviève, vingt phrases éparses dans le dialogue sur l'amour, l'argent, la reconnaissance, que sais-je encore, tout cela me paraît d'un homme dont le talent, encore incomplètement dégagé, et peut-être insuffisamment sûr de lui-même, ne saurait laisser indifférent, d'un écrivain sur qui l'on peut compter, avec qui il faudra peutêtre compter un jour

M. GABRIEL NIGOND

Le titre indique suffisamment l'époque, et voici le lieu : un petit village d'Alsace au flanc du mont, entre la forêt et la prairie. Là vit Catherine Archer, l'aubergiste, avec les deux fils qu'elle éleva courageusement depuis son veuvage : le forgeron Janet, le bûcheron François. Janet, depuis un an, est accordé avec Francine, la plus belle fille du pays, et François, s'il le voulait, pourrait aussi choisir tout près de lui une fiancée, car la petite Annette, la sœur du compagnon Glaudin, lui fait les yeux doux. Mais le bûcheron François, muet et sombre comme un homme des bois, nourrit un immense amour pour Francine, la promise de son frère

Page 1