‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 34 sur 55 · AU THÉ>.TRE · texte numérisé non relu

AU THÉ>.TRE

aîné. Il la poursuit de ses regards ardents, de son farouche désespoir, et l'on ne sait trop si Francine en est outragée ou troublée. Cependant, du fond de la Pologne, l'Empereur Napoléon vient d'ordonner une nouvelle levée. Tous les hommes valides devront rejoindre, par delà la Vistule, ce qui est encore la Grande Armée. Le village sera vidé d'un coup de tous ses garçons; Janet, François, Glaudin, partiront ensemble. Chacun essaie de montrer bon courage et de cacher aux autres son chagrin. Seul, François se révolte. Il refuse de partir sans avoir obtenu de Francine une preuve, un mot d'amour. Et comme Francine le repousse, comme Janet, qui a surpris leur entretien, l'humilie par sa grave et ferme bonté, voici que François s'esquive de la maison, gagne le mont et la forêt familière. Quand tout à l'heure, sur la place, l'officier fera l'appel des recrues, il manquera un homme à son compte. François Archer a déserté.

Six mois après. La vieille Catherine, entre Francine et Annette, garde tristement son foyer. Reverra-t-elle son Janet? Reverra -t-elle son François, qu'elle croit terré dans la montagne, dépistant de gite en gîte, les gendarmes lancés à sa recherche? Les bavardages d'un vieil ivrogne, le père Faroux, donnent cependant à penser que François n'est pas caché si loin qu'on

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le suppose. On raconte que chaque nuit, bravant le danger, il revient dans la maison natale. Ce n'est pas pour embrasser sa mère, c'est pour retrouver furtivement Francine, qui n'a pu résister à tant d'amour, et qui est devenue sa maîtresse. Et, en effet, sitôt Catherine couchée, voici François qui parait. Mais, cette nuit-là, sa trace a été suivie. En vain la brave petite Annette vient avertir les deux amants du danger. Il est trop tard : la maison est cernée de tous côtés; les gendarmes heurtent à la porte. Annette et Francine ont tout juste le temps d'enfermer François dans une sorte de huche qui se dissimule sous la cage de l'escalier. Les gendarmes entrent, fouillent la maison. Catherine, réveillée par ce tumulte, parait, et, dans son trouble, va droit, d'elle-même, à la cachette où son fils est tapi. C'est elle, mère ignorante, qui aura livré son enfant. François se jette, le couteau levé, sur les gendarmes, pour se frayer un passage jusqu'à la fenêtre. Il saute dans le jardin, mais un des gendarmes a tiré et l'a atteint. On porte sur une table le corps sanglant de François, et, d'un geste, Catherine Archer pousse hors de sa maison cette Francine criminelle, cette gueuse par qui sont venus la honte et le deuil.

Changement de tableau. Une plaine déso-

lée, ensevelie sous la neige. En bas, dans le ravin, la Bérézina, et le pont de bateaux vers lequel se hâtent les fuyards. La neige tombe ; le canon tonne. Des hommes passent, blessés, à demi gelés, couverts de loques, hommes de toutes races et de toutes langues, dont aucun n'espère plus revoir sa patrie et sa maison. Une vivandière est là, avec sa petite voiture et son cheval, et les fuyards lui demandent en suppliant un abri, un peu d'eau-de-vie. La Grenadière — tel est son nom — les chasse à coups de fouet. Elle n'aime pas les mendiants et les lâches (?); elle entend faire le meilleur usage du petit fagot de bois qui lui reste, de son eau-devie et de sa pitié. Elle a choisi, pour les sauver, son petit pays Jean-Baptiste, Janet Archer et Claudin. Mais un boulet emporte Jean-Baptiste, et, quand Janet Archer s'élance pour relever le corps du pauvre petit, un boulet le frappe à son tour, lui enlève les deux bras. * Claudin, aidé d'un lancier polonais, étend Janet à terre, pose sa tête sur les genoux de la vivandière, et Janet s'endort doucement, tandis que la vivandière et Claudin chantent à mi-voix, pour le bercer, une chanson du village. Le canon tonne; la neige tombe toujours...

Nous sommes au village, après deux ans passés. François n'avait pas été blessé à mort. Les

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soins de Catherine et d'Annette l'ont guéri. Et, comme on est sans nouvelle de Janet, qu'on n'espère plus jamais le revoir, Catherine n'a pas voulu refuser le bonheur au seul enfant qui lui reste; elle a permis que Francine rentrât dans la maison. Les deux amants devraient être heureux; mais le remords gâte leur amour; l'image de Janet les obsède. Et voici qu'en effet Janet revient, précédé de son fidèle Glaudin. Au premier moment, c'est une joie telle qu'on peut à peine la supporter. Mais il faudra s'apercevoir que Janet est infirme, il faudra l'instruire de ce qui s'est passé, depuis son départ, dans la maison. Au lieu de l'attendre, on l'a trahi; il comprend que son frère et sa fiancée avaient dû secrètement souhaiter sa mort. Il veut partir, quitter ce foyer injuste, mais le désespoir de sa mère le touche. Il restera, il supportera le bonheur des autres; il accepte de vieillir seul, inutile, sans tâche et sans famille, à moins que la petite Annette — mais il n'y a pas de cinquième acte — ne se décide à changer d'amour et ne s'offre pour le consoler.

Telle est la pièce de M. Gabriel Nigond, et, si j'ai mis mon soin à la raconter exactement, c'est que l'analyse en fait apparaître, je crois, le principal mérite. Elle est attachante, presque émouvante. Elle fera couler des larmes. L'histoire

est ample, riche d'événements, bien conduite, et comment ne pas s'attendrir devant cette suite de tableaux pathétiques, devant le désespoir d'une mère qui voit partir ses enfants, devant les horreurs de la guerre, devant les angoisses de l'attente et les émotions cruelles du retour? Tout est fait pour nous toucher, même cette passion de François et de Francine que la terreur accompagne et que ronge le remords. Les trois actes dont la scène est au village sont précis, intimes, traités dans un détail simple et juste; l'acte où M. Nigond évoque la retraite de Russie a de la force, bien qu'exécuté sans fla-fla et sans excès de mise en scène. Ce ton de vérité familière me rappelait les beaux livres d'Erckmann-Ghatrian — qui sont d'excellents écrivains méconnus — Le Conscrit de 1813 ou Waterloo. Un peu de lenteur, peut-être, en dépit de l'abondance de l'action. Un style poétique un peu facile et monotone, qui n'ajoute pas autant qu'on l'aurait souhaité à la valeur du drame, mais qui contribue à son effet, car, dans cet ordre de sujets, le public préfère les vers à la prose. Beaucoup de vers heureux, d'ailleurs, ou de vers jolis, mais dans le mode pittoresque ou attendrissant plutôt que dans le ton éclatant ou héroïque. Enfin, tout ce qu'il faut, en somme, pour assurer ou pour mériter le succès.

Mademoiselle Molière i

M. Gabriel Nigond détient assurément la plupart des qualités poétiques dont le théâtre exige l'emploi. Il possède la vivacité, l'agrément, le mouvement. Son vers est facile et souple, tendre quand il le faut, brillant ou coloré quand il convient. Il sait placer la tirade au bon endroit d'une scène, l'image ou la formule frappante à la bonne place d'un couplet. Il sait, ce qui est, plus rare, laisser à ses adresses comme une apparence d'ingénuité. M. Gabriel Nigond est un très bon poète de théâtre, et je ne doute pas qu'il connaisse un jour, un jour prochain sans doute, le vrai succès. Mais, avec tout cela, il me faut bien pourtant avouer que je n'aime

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