‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 35 sur 55 · Odéon, 10 mai · texte numérisé non relu

Odéon, 10 mai

qu'à demi cette Demoiselle Molière^ qu'il écrivit en collaboration avec le regretté comédien Louis Leloir. Je l'aime sensiblement moins que 1812^ qu'elle ne vaut pas, et à beaucoup près. Les dons du poète sont assurément les mêmes. Mais la pièce est moins bien conçue, moins bien construite, moins heureuse.

Le sujet, en dépit du titre, ce n'est pas la femme de Molière, mais Molière lui-même, et ce que nous savons de sa vie. Leloir et M. Gabriel Nigond prennent Molière aux débuts errants de sa vie de comédien, quand il promenait de ville en ville son répertoire de tragédies langoureuses et de farces à l'italienne. Ils le conduisent jusqu'à sa mort, qui survint presque au sortir du théâtre, dans les circonstances que chacun connaît. Ils ont voulu, dans leur scénario docile, faire tenir à peu près tous les développements ou les épisodes que la biographie de leur héros pouvait fournir ou suggérer. C'était beaucoup, c'était trop sans doute; et cet excès d'intentions est ce dont leur pièce a le plus souffert.

Voici d'abord les thèmes généraux dont le sujet inspirait aussitôt l'idée : la tentation du théâtre, le préjugé mondain dont les acteurs

ont, paraît-il, souffert autrefois et dont ils prennent aujourd'hui une si abondante revanche, l'anathème injuste de l'Eglise. Voici les années difficiles où, menant avec lui, sur les routes, sa troupe indocile et affamée, le pauvre Molière rêvait cependant à Paris, au roi, à la gloire. Voici le portrait de l'homme, la suite et la preuve de ses vertus : son courage, dont il témoigne, dès le lever du rideau, dans une querelle avec ce vil intrigant de Roquette; sa bonne humeur intrépide; sa douceur aux hommes et aux bêtes; sa généreuse pitié dont il donnera la preuve suprême en jouant jusqu'au dernier souffle, pour ne pas priver les petites gens de son théâtre de leur gagne-pain. Puis il nous instruira lui-même, interrogé par le roi Louis XIV qui l'estime et le favorise, de sa méthode de travail. Il nous expliquera, sans nous livrer pourtant son secret, comment de l'apparence des hommes, de leurs visages, de leurs discours, il apprit à pénétrer jusqu'à la vérité de leur caractère ou de leur cœur.

On nous présente maintenant ses ennemis, résumés dans le personnage de ce Roquette dont j'ai parlé, et que Leloir et M. Nigond tiennent pour l'original vivant de Tartufe. Et c'est l'occasion de nous rappeler la persécution dont l'immortel Imposteur fut victime, l'interdiction

prononcée par le Parlement, le placet fameux que La Grange et La Thorillière portèrent au roi dans la tranchée ouverte devant Lille. On ne nous montre pas le siège de Lille, mais La Thorillière en fait du moins le récit. Ici se placent, en manière de contraste, les protecteurs de Molière et ses amis : Mazarin, qui lui eût été bienfaisant sans sa ladrerie et sans les intrigues du méchant Roquette, le jeune roi Louis, qui applaudit Les Précieuses au Louvre, qui eût permis Tartufe s'il l'avait osé, et que nous verrons s'entretenir avec Molière en camarade familier; puis les hôtes de la petite maison d'Auteuil, Chapelle et le bonhomme La Fontaine.

La fidèle servante La Forêt est à son poste, et nous verrons enfin les deux femmes, qui furent, suivant Leloir et M. Nigond, le bon et le mauvais génie de Molière : Catherine de Brie, la maîtresse des mauvais jours, demeurée l'amie vigilante et sûre, puis Armande Béjart, qui devint M^i® Molière après qu'il l'eût épousée, et qui fut la femme coquette et cruelle que l'on sait. Nous assisterons à leurs fiançailles, quand Armande n'a que dix-huit ans, et l'on nous fera tout de suite comprendre qu'elle ne consent pas du tout par amour, mais seulement pour « faire du théâtre ». Bientôt ses impudentes trahisons désolent le malheureux qui

l'adore. Elle pousse la dureté jusqu'à s'afficher avec Roquette, l'ennemi déclaré de son mari. Trois ans durant, elle abandonne la maison conjugale, et si elle y reparait un jour, par hasard, c'est uniquement pour s'assurer le rôle d'Elise dans U Avare que Molière vient d'achever. Elle ne viendra pas même reprendre sa place d'épouse auprès de Molière mourant; elle arrivera trop tard dans l'agonie ; elle verra son mari mourir dans les bras de Catherine de Brie que, d'ailleurs, par une dernière illusion d'amour, il serre contre lui en l'appelant « sa petite Armande ».

On peut juger si une telle matière est touffue, et quel prodige d'adresse il eût fallu pour la disposer avec logique et avec clarté. Leloir et M. Nigond, au contraire, ont entassé et resserré les épisodes jusqu'à une sorte d'encombrement. Je n'en donnerai qu'un exemple. Le second acte se passe dans le cabinet de Mazarin. Nous y entendrons tour à tour Roquette intriguer auprès de Mazarin contre Molière et Molière réclamer un vieux reliquat de dettes à l'avaricieux Cardinal. Le cabinet du Cardinal se transformera alors en loge pour les comédiens qui doivent jouer devant le roi les Précieuses. Une scène de Molière avec le roi s'intercalera entre deux scènes d'amour de Molière avec Armande. Et

cette suite de scènes est si arbitrairement nouée qu'on ne peut échapper à une impression d'incertitude, et presqfue d'obscurité. Et comme, d'autre part, ce qui est ou devrait être l'essentiel du sujet, c'est-à-dire le caractère d'Armande et les souffrances amoureuses de Molière, n'est que fort superficiellement traité, comme Armande parait fort peu, et que tout le long de la pièce les personnages ou incidents épisodiques usurpent sur cette intrigue centrale, le sentiment d'un vide se mêle au sentiment d'un excès, et l'on garde finalement cette impression, absurde en apparence, mais assez fréquente au théâtre, d'une œuvre surabondante ou surchargée, et à laquelle il manque cependant quelque chose.

Je crois qu'en traitant des sujets de cette nature, il faut choisir nécessairement entre deux méthodes : trier un petit nombre de faits ou d'états très clairs, en composer une suite de tableaux dont chacun puisse former un ensemble, et dont on ne cherchera à assurer l'unité que par la présence continue du personnage central. C'est le système « image d'Epinal », et il suppose nécessairement l'élimination de toute la matièi:e accessoire et secondaire. Ou bien il

faut s'attacher à une circonstance et à un sentiment unique, tel que l'amour de Molière pour Armande, et le traiter alors avec toute l'application, tout l'approfondissement dont on est capable, de manière qu'à la rigueur, en enlevant aux personnages les noms illustres dont ils sont parés, le drame conserve de l'intérêt et de la puissance. Leloir et M. Nigond n'ont pas voulu choisir. Pour une suite de tableaux, leur pièce manque de largeur et de clarté. Pour un drame, elle manque d'étude, de substance, de force... Et c'est pourquoi, si l'on veut trouver l'occasion de la louer, il faut en revenir aux hors-d'œuvre, aux incidents épisodiques, aux esquisses alertes et spirituelles du premier acte, à la scène charmante. où La Fontaine, arrivant chez Molière après l'heure dite, raconte, en matière d'excuse, l'histoire d'un chien que de méchants galopins voulaient noyer... Dans de telles scènes, on retrouve toute la facilité gracieuse et attendrie de M. Nigond, car, il faut le répéter encore, M. Gabriel Nigond est très bon poète de théâtre.

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