MM. SAM BENELLI ET JEAN RICHEPIN
J'aimerais encore mieux m'en fier aux confidences de quelques lettrés que j'ai entendus louer La Beffa comme une œuvre à la fois puissante et subtile, et vanter M. Benelli comme un homme d'une culture raffinée, d'une riche imagination poétique.
Ce qui est sûr, c'est que ces mérites, sans doute évidents à la lecture du texte italien ou à la représentation de l'œuvre authentique, n'apparaissent pas de façon bien manifeste à travers l'adaptation française. Mais je ne serais pas surpris qu'il y eût un peu de la faute de M. Jean Richepin. Il semble que l'auteur de tant de drames retentissants n'ait apporté à sa besogne d'adaptateur qu'un entrain assez médiocre. Pour écrire ces quatre actes, il ne s'est pas beaucoup dépensé. Il a travaillé avec ce qu'il a de plus facile dans son métier, de mieux acquis et de plus sûr dans sa manière. Il a appliqué directement sur le texte son assurance solide, son don d'improvisation sonore, son abondance d'images immédiates. Il n'a ni repensé, ni refait, ni récrit. Et c'est pourquoi sans doute La Beffa, telle que nous l'avons vu représenter, ne donne l'impression ni d'une traduction proprement dite, ni d'une œuvre originale, mais plutôt d'une sorte d'exercice qui éprouve l'attention du spectateur sans atteindre sa sensibilité.
Qu'est-ce au juste que la Beffa? C'est la (( sale blague », la farce cruelle, qui fait souffrir, mais qu'il faut accepter en riant, crainte de paraître un homme épais qui n'entend pas la plaisanterie. Dans la Florence des Médicis — car tel est le temps et le lieu de l'action — dans cette société qui n'eut que l'apparence de la politesse et du raffinement, la beffa fut comme l'exutoire d'une sauvagerie quelque peu comprimée, et au plus noble des siècles français, au temps de Louis XIV, ce goût de mystification opprimante et féroce subsistait encore sous d'autres noms. S'il arrive que les deux frères Ghiaramantesi, Néri et Gabriel, s'emparent de leur camarade Giannetto-Malespini, le ficellent dans un sac, le plongent par trois fois, du haut du pont, dans la rivière, et, une fois la baignade achevée, le lardent de coups de dague dans le dos, il ne faut pas prendre l'incident au tragique, c'est une beffa.
Peut-être cette beffa passerait-elle un peu les habitudes courantes. D'autant que, depuis leur commune enfance, Néri et Gabriel ont toujours abusé de leur force contre Giannetto, et que leur camarade est peu à peu devenu leur souffre-douleur. Néri a même poussé la cruauté, s'étant aperçu que Giannetto aimait la charmante Ginevra, jusqu'à approprier la belle à
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son usage. Il serait temps sans doute que Giannetto se dressât en homme contre ses persécuteurs. Mais il est faible, et il est lâche. Ou plutôt un corps débile et craintif trahit en lui un cœur ardent. Il ne respire que vengeance, mais, sa vengeance, c'est de la ruse, non de la force ouverte qu'il peut l'attendre. Et c'est toute la pièce : Giannetto, armé de sa patience, de sa malice, de sa haine, rendant souffrance pour souffrance, et beffa pour beffa.
Voici ce qu'invente l'astucieux jeune homme. Après la baignade déjà décrite, Laurent de Médicis a ordonné une réconciliation entre Giannetto et Néri. Les paroles de paix s'échangent à la table d'un noble florentin, le seigneur Tornaquinci. Le vin ayant suffisamment échauffé Néri, Giannetto le défie d'accomplir je ne sais plus quelle prouesse extravagante. Néri se pique au jeu, accepte le défi, et, quand il s'est mis dans la posture absurde que la prouesse comportait, une bande d'estafîers postés par Giannetto l'arrête et veut l'enfermer comme fou. Néri se défend en furieux, mais rien ne ressemble plus que la fureur à la folie, si bien que Néri, dûment garrotté, est mis en lieu sûr. Chacun désormais le tient pour fou, même Ginevra, dont la coquetterie ne résistera pas longtemps à l'amour de Giannetto. Néri par-
viendra à s'échapper, courra chez Ginevra, mais il subira la honte de se voir repris et garrotté de nouveau devant sa maîtresse, il la verra trembler de peur et de dégoût à son approche. Serré dans ses liens, il verra Ginevra s'abandonner devant lui aux caresses de Giannetto; il entendra Giannetto l'insulter de sa compassion hypocrite, de ses soins féroces. Ce Néri fut bien un peu naïf. Mais il faut l'avouer : la befïa est bonne.
Ici, l'histoire se complique. Un médecin, pour guérir Néri, ou plutôt pour chasser de lui le démon, s'avise de le mettre en présence de trois femmes qu'il a jadis trahies. L'une d'elles, Lisabetta, suggère à- Néri un stratagème. Au lieu d'exhaler sa rage et ses cris de vengeance, qu'il simule la folie, mais la folie douce, et Giannetto, sans méfiance, le fera remettre en liberté. Néri trouve l'idée bonne et se met en devoir d'exhaler ces phrases poétiques et discontinues par lesquelles la folie, depuis Shakespeare, se manifeste au théâtre. Pas un instant, Giannetto n'est dupe de cette comédie, et cependant, après avoir vainement offert à Néri une réconciliation véritable, il ordonne qu'on relâche son ennemi. On s'étonne d'abord de sa simplicité, mais on aperçoit bientôt qu'il vient d'imaginer une befîa meilleure encore. Il sait que Gabriel, le