‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 39 sur 55 · Odéon, 15 mars · texte numérisé non relu

Odéon, 15 mars

entier. Quand il s'agit d'un écrivain tel que Balzac, tout compte, et l'histoire littéraire retient ce que la critique a négligé.

N'inférez pas cependant de cette formule que UËcole des Ménages n'offre aux spectateurs d'aujourd'hui qu'un intérêt de curiosité ou que le plaisir d'une restitution archaïque. Point du tout; c'est un spectacle qui vaut par lui-même, un spectacle toujours attachant, et quelquefois pathétique. A mainte reprise on a recherché, en s'aidant surtout de Mercadet, s'il y avait en Balzac, qui fut le créateur et reste le maître du roman moderne, la possibilité, la puissance d'un grand écrivain dramatique. De tous les grands dramaturges, on s'est demandé pareillement ce qu'ils eussent donné dans le livre, et ces recherches conjecturales sont généralement un exercice ou un jeu de critique fort oiseux. Mais on ne peut plus guère douter, après avoir entendu L'École des Ménages, qu'il dépendait vraiment de Balzac de renouveler, de maîtriser e théâtre aussi bien qu'il a créé ou refait le roman. Il ne faut pas s'attacher à ses maladresses, à la pompe ou au poncif du style, aux comphcations inutiles ou aux obscurités de l'intrigue. Dans le roman aussi, Balzac n'a gagné son abondance et sa facilité souveraines qu'au prix d'essais laborieux, de tâtonnements gau-

ches et obstinés. Nous ne possédons que ses essais et ses tâtonnements d'auteur dramatique. Nous n'assistons qu'à ses exercices d'entraînement. Mais cela permet cependant de pressentir les chefs-d'œuvre qu'il était en lui de créer.

Dans U École des Ménages^ le mouvement et la coupe sont souvent d'un homme de théâtre. Le sens inné de la situation, du tableau scénique, de la péripétie, de l'effet, apparaît avec certitude. Le dialogue rappelle fréquemment, par le don de détacher un mot d'esprit, ou de frapper en maxime une observation morale, le dialogue de Beaumarchais, et l'influence de Beaumarchais est d'ailleurs la plus forte que Balzac me paraisse avoir subie. Tous ces dons, bien entendu, sont recouverts par beaucoup de longueurs et d'empâtements, par toute une confusion incertaine et embarrassée. Mais ils existent, et au degré où Balzac devait les posséder du moment qu'il les possédait. Les caractères sont poussés à bout avec cette obstination logique que personne, depuis Mohère, n'avait poussée si puissamment. Enfm, UËcole des Ménages contient une scène qui, en tant que scène de théâtre, me paraît simplement admirable, et admirable dans l'exécution autant que par l'invention. C'est la scène du troisième acte

OÙ Adrienne Guérin, la demoiselle de magasin qu'aime le commerçant Gérard et que M°^® Gérard, profitant de l'absence de son mari, vient de chasser par jalousie, supplie M^^ Gérard de la recevoir à nouveau dans sa maison. Elle supl)lie, non pas pour elle, mais dans l'intérêt de la femme et des filles de Gérard, parce que sa présence dans la maison est en réalité leur sauvegarde, parce qu'elle seule retient Gérard à son foyer et qu'il quitterait tout pour la suivre. Elle supplie aussi parce qu'elle est sûre, tant que ]\/[ine Gérard l'accueillera, tant que Gérard trouvera entre les siens une existence paisible, de résister à la passion qu'elle inspire et qu'elle partage, mais que, devant la solitude ou la souffrance de l'homme qu'elle aime, elle ne trouverait plus la force de résister.

C'est une situation vraie, neuve et belle, et ime situation de théâtre, non pas de roman. A elle seule, elle assurerait la valeur scénique de UËcole des Ménages. Je sais bien qu'après ce beau développement, la pièce se gâte un peu, que nous entrons dans de confuses histoires d'empoisonnement et de folie. Mais on discerne aisément par quelle ambition Balzac est entre dans ces excès dramatiques, pourquoi il a voulu nous montrer à son dénouement un Gérard pareil au Roi Lear et une Adrienne Guérin cou-

roîinée de fleurs comme Ophélie. Il a voulu faire du Shakespeare bourgeois. Cette formule, un peu saugrenue en apparence, enferme, je crois, tout ce qu'il y a de neuf et tout ce qu'il y a de poncif dans UËcole des Ménages. C'est pourquoi M. Antoine, s'il l'avait voulu, au lieu d'inaugurer sa série du « théâtre réaliste » par la pièce de Balzac, aurait pu tout aussi légitimement la faire entrer dans la série concurrente, dans la série romantique. L'œuvre est réaliste par le milieu, par les détails sociaux, par la condition des personnages, qui sont un commerçant, un caissier, un droguiste de la rue des Lombards. Elle est romantique par l'inspiration, par la fougue passionnelle, par l'arrangement poétique, par son ton d'éloquence et son esprit de revendication. Et d'ailleurs, y a-t-il une opposition si grave, ou si profonde, entre le romantisme et le réalisme ? Les romantiques ont préféré les sujets historiques et les réalistes l'observation des mœurs contemporaines, mais, cette différence une fois posée, ce serait un jeu de tirer l'esthétique du Théâtre -Libre de la préface de CromweU. Le romantisme fut essentiellement, à son heure, ce que le réalisme fut ensuite, une réaction, au nom de la vérité et de la vie, contre des écoles surannées qui^s'étei. gnaient danB le formalisme, l'artilice et la con-

vention. Toutes les écoles littéraires sont nées ainsi et de réactions semblables. Toutes en ont été victimes à leur tour, le réalisme comme les autre», parce que toutes ont eu tendance à se survivre au-delà de leur durée féconde, et qu'ayant épuisé la nouveauté vivante qu'elles contenaient, elles n'ont plus persisté que par une sorte d'automatisme, au moyen d'habitudes toutes formelles, de règl^ toutes mécaniques... Mais cette discussion serait infinie. Nous la reprendrons un autre jour.

Le Bois Sacré 1

On ne peut guère se méprendre sur l'intention de MM. Gaston de Caillavet et Robert de Fiers. En écrivant Le Bois Sacré, c'est bien une comédie satirique que les heureux auteurs du Roi et de U Amour veille ont entendu nous donner. Excellente idée d'ailleurs, car depuis, Rahagas et Le Monde où Von s^ ennuie, le genre, bien que spécialement adapté au goût national, semblait quelque peu tombé en désuétude. On ne voit guère précisément que Le Roi qui ait, dans ces dernières années, renoué la tradition, et je dirais volontiers qu'il y avait là une place à prendre, si MM. de Fiers et de Caillavet n'avaient, depuis longtemps déjà, pris la leur. Le genre de

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