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Variétés, 22 mars

la comédie satirique a presque toujours réussi, et, panni les exemplaires que je viens de citer, deux au moins connurent des succès presque interminables. J'ajoute qu'il paraît s'accommoder à merveille aux dons des auteurs du Bois Sacré, à leur tour et à leurs habitudes d'esprit, à leur grâce narquoise de moralistes sans prétention, à la qualité de leur observation, qui saisit plus volontiers les mœurs que les caractères, ou qui, du moins, quand elle vise les individus, les atteint surtout dans leurs ridicules momentanés et dans leurs déformations accidentelles.

Seulement, la comédie satirique, comme tous les genres dramatiques, a ses lois, et voici probablement l'occasion d'en dégager l'une. L'objet propre du satiriste est de nous égayer au dépens d'un milieu social ou d'une habitude sociale. D'où il suit que ce milieu doit être immédiatement saisissable, situable, pour le spectateur, qu'il doit lui apparaître bien délimité, et suffisamment homogène. Nous ne nous contentons pas qu'on nous dénonce et nous exhibe un ridicule ; nous voulons en connaître la figure exacte, l'origine, l'étendue; nous voulons savoir d'où il vient et où il mène, à quoi il tient et où il aboutit. Puisque notre rire doit devenir, en quelque sorte, une punition, une sanction, nous

exigeons que les responsabilités ne soient pas vagues ou dispersées, mais qu'on nous signale précisément le travers ou le vice commun que nous devons tenir pour coupable, et réprimer comme tel... Or, il me semble qu'en composant Le Bois Sacré^ MM. de Fiers et de Gaillavet ont manqué à cette règle essentielle que, du reste, avant d'avoir vu leur pièce, je n'eusse jamais songé à formuler.

Aux dépens de qui et de quoi MM. de Fiers et de Gaillavet avaient-ils résolu de nous divertir? Aux dépens de ce que l'on nomme, par une sorte de contradiction dans les termes, l'administration des Beaux-Arts. Le Bois Sacré, le bois cher aux Arts et aux Muses, c'est tout simplement le bâtiment de la rue de Valois, et nous concevons aussitôt, grâce à la seule combinaison, grâce à la réaction réciproque de ces deux idées : l'administration et l'art, tout un milieu à la fois complexe et cohérent qui pouvait amplement prêter à la satire. Nous imaginons, autour d'un personnage central, les fonctionnaires qui croient tenir le talent d'autrui dans leurs attributions bureaucratiques, ou bien en tenir leur talent personnel ; nous imaginons les intrigues des auteurs, des

parlementaires, des comédiennes, les rivalités des fournisseurs académiques où des quémandeurs de commandes, (pie sais-je encore? Il y avait là un milieu suffisamment circonscrit, suffisamment homogène. La satire pouvait être mieux que plaisante. Elle pouvait être féconde et porter loin.

Ja ne sais ce qui a fait hésiter MM. de Fiers et de Caillavet, mais la vérité est qu'ils nous ont présenté leur Bois Sacré tout nu, tout vide, et sans aucun des hôtes risibles que nous nous promettions d'y rencontrer. Il n'a guère qu'un habitant, ce bois sacré, c'est le Directeur général des Beaux-Arts, M. Ghampmorel. Autour de lui, rien que des comparses inutiles, et son ridicule individuel joint à celui de la fonction qu'il exerce ne se traduiront que par son apparence, ses gestes et son langage. Tout ce qui devrait être exprimé par des types ou par des faits, ne le sera que par des mots. Que ces mots soient spirituels, agiles, perçants, souvent profonds, c'est ce dont personne ne doute, mais ce Ghampmorel cependant devait avant tout nous appçiraitre comme centre et représentant d'un milieu, et il se trouve que ce milieu manque. Nous verrons un haut fonctionnaire des Beaux'-Arts entre ses secrétaires, son huissier, sa femme et les amants ou amis de sa femme. Nous ne verrons

pas le monde des Beaux-Arts. Ce Champmorel, d'ailleurs, nous apercevrons bien qu'il est ridicule, nous n'apercevrons pas clairement pourquoi ni par quoi il l'est. Il est ignorant, sans doutie, suffisant, solennel et fat. Il est l'époux d'une jeune Adrienne, dont les caprices sensuels sont immédiats et impérieux, et lui-même, en revanche, témoigne à l'égard des visiteuses ou solliciteuses qu'attire chez lui son pouvoir une assez brutale galanterie. Mais qui est-il? D'où sort-il? Quel est son vice propre, dans quel sens a-t-il été déformé par ses fonctions? MM. de Fiers et de Caillavet nous auront fait rire en nous montrant un Directeur des Beaux-Arts qui donne d'avance, au Secrétaire du Conservatoire, la liste des récompenses tout arrêtée, qui ignore le nom des neuf Muses, qui inaugure, suivant les saisons et ses goûts de villégiature, à la campagne ou à la mer, et s'informe des opinions politiques d'un peintre avant de donner une commande. Mais ces petits traits ne font qu'indiquer la satire. Ce n'est pas la peinture large qui atteindrait vraiment « des mœurs, » qui enfermerait vraiment « un milieu ».

' Parmi les personnages rassemblés autour de Champmorel, pour les nécessités de l'intrigue et non pour les besoins de la satire, se trouve un ménage Margerie, composé d'un brave mari,

Paul, qui fait des armes à la ville et de l'élevage à la campagne, et d'une femme non moins brave, Francine, qui fait des romans un peu partout. Autour de cette Francine, comme autour de Champmorel, les satiristes eussent pu créer un milieu. Nous apprenons, au premier acte, que Francine, présidente de la Société des Femmes de Lettres, aura voix prépondérante dans l'attribution du prix que ladite Société doit incessamment décerner. N'était-ce pas l'occasion de nous montrer des types, des mœurs, des habitudes ou des travers professionnels? Mais quand nous verrons Francine entre d'autres femmes, ce ne seront pas des confrères, des rivales, ou des candidates, ce seront des femmes du monde réglant le programme d'une fête de charité ou répétant une pantomime slave.

C'est en ce sens, à ce qu'il me paraît, que MM. de Fiers et de Gaillavet ont manqué à la loi de genre. Et je crois bien discerner pourquoi. C'est sans doute pour avoir voulu laisser toute son ampleur à la comédie proprement' dite, à l'intrigue sentimentale qu'ils avaient imaginée. J'en indique très rapidement le thème. Francine Margerie, dont les romans ont connu les gros

tirages, et qui est célèbre, voudrait être décorée. C'est une ambition très secrète, dont elle a un peu honte, qu'elle dissimule sous des discours adroits, et d'ailleurs fort bien venus. Personne n'explique avec plus d'esprit, ni même avec plus d'éloquence que Francine Margerie, pourquoi et en quoi la Légion d'honneur disconvient aux femmes. Cependant, dès qu'elle apprend par un de ses soupirants, ce jeune niais de Des Farguettes, que la prochaine promotion contiendra un nom de femme, et que ce nom n'est pas le sien, mais celui d'une certaine M^« de Valrené qu'elle protégeait sans l'avoir jamais vue — et je révèle tout de suite que cette M^^ de Valrené est en réalité un homme écrivant sous un pseudonyme féminin pour placer sa copie, ce qui est une invention fort comique, — • voici tout aussitôt qu'elle la débine et la déteste. Pour être décorée, elle entrera en rapports familiers avec le douteux ménage Champ morel. Et elle essayera de séduire l'entreprenant Champmorel, lequel, en brusquant trop gaillardement les choses, s'attirera d'ailleurs un solide soufflet de l'ambitieuse mais honnête Francine.

L'honnête Francine fera pis. Bien qu'elle aime son brave mari de Paul, bien qu'elle ait mis tout son bonheur dans l'amour fidèle qu'il

lui a conservé, elle va jusqu'à exploiter le caprice que l'inflammable Adrienne Ghampmorel a instantanément pris pour Paul. Elle demande à Paul, comme une preuve d'amour, de faire la cour à Adrienne, pour qu'Adrienne la fasse décorer par Ghampmorel. Ce dernier stratagème ne réussira d'ailleurs que trop bien. Paul devien* dra l'amant d'Adrienne. Francine s'apercevra qu'elle est trompée le jour même où la promotion aura paru. Meurtrie et repentante, elle arrachera de son corsage la croix qu'elle avait tant désirée, et ne songera plus, après une fort jolie scène de bouderie et de réconciliation, qu'à vivre heureuse avec un mari qui ne l'avait trompée, en somme, que sur sa demande.

Et c'était, encore une fois, un heureux sujet : le bonheur conjugal détruit ou tout au moins menacé par la vanité artistique. Non point, comme dans les romans de M"^^ Colette Yver, par suite d'une jalousie du mari que les succès de la femme offusquent: le simple et bon Paul Margerie n'a pas de ces jalousies-là; mais par suite d'une déformation intérieure de la femme, chez qui d'autres sentiments peuvent devenir plus puissants ou plus pressants que l'amour. Je ne mets aucunement en doute que le désir d'une croix puisse mener très loin, aussi loin que Francine Margerie, la femme la plus bon-

nête, sinon la femme la plus amoureuse. Mais ce serait alors un travail lent, dont il aurait fallu nous faire suivre la progression secrète et longtemps détournée. Chez Francine, l'ambition, cette ambition spéciale, éclate d'un coup et domine l'être entier sitôt apparue. Rien ne l'arrête plus, sinon les grossièretés maladroites de Champmorel. Elle risque, avec une audace incertaine, mais qui se reprend toujours trop tard, son amour, son bonheur, sa vie entière. Et cela, encore une fois, n'est pas inadmissible en soi-même, mais demandait un développement plus minutieux et mieux justifié.

Et voilà sans doute pourquoi MM. de Fiers et de Caillavet ne nous ont pas donné la pièce excellente que, sur une telle donnée, tout le monde attendait d'eux. Les objections que j'ai dû formuler n'empêcheront pas, d'ailleurs, que le public goûte probablement un très vif plaisir au Bois Sacré. Avec toutes les qualités de fantaisie et d'esprit qui leur ont valu tant de succès, MM. de Fiers et de Caillavet possèdent un don, le plus précieux peut-être de ceux que peut recevoir un homme de théâtre : ils savent se faire écouter. Ils ont d'instinct le secret de ce que j 'appellerai l'acoustique spirituelle d'une salle de théâtre. Leur dialogue porte, leurs mots portent, leurs traits portent. J'ajoute que si les per-

sonnages du Bois Sacré sont un peu arbitrairement rassemblés, les auteurs ont su leur prêter la figure la plus avenante — ceci pour le ménage Margerie — ou la plus plaisante — ceci pour le ménage Ghampmorel. Ils ont renforcé ce quadrille d'un type vraiment cocasse dont je n'ai rien dit jusqu'ici parce qu'il est à peu près étranger à l'action. Je veux parler du comte Zakouskine, colonel et maître de ballet, joignant en lui le charme slave et la langueur napolitaine, à la fois imprésario, entremetteur et baladin, magnifique par sa fatuité, ses grâces suspectes et sa naïve ignominie. Ce Zakouskine profita, avant Paul Margerie, d'un des caprices instantanés d'Adrienne Ghampmorel. Et comme le rôle est tenu par M. Max Dearly, qu'Adrienne Ghampmorel est jouée par W^^ Eve Lavallière, c'est l'occasion toute trouvée d'une pantomime au second acte, d'un petit ballet au troisième. On les a acclamés, l'un et l'autre, fort justement. Je ne demeure pas bien certain, quant à moi, que ce genre de numéro profite finalement à l'agrément, sinon au succès, d'une comédie.

Coriolan i

Dans l'interprétation du drame shakespearien, le rôle essentiel est celui du metteur en scène. C'est au metteur en scène qu'il appartient de présenter l'action dans sa clarté, dans sa force nue, d'établir la gradation convenable entre les états successifs du drame, de rattacher au sujet central la richesse divergente des épisodes et des péripéties. Un drame de Shakespeare, à la lecture, peut dérouter par sa mobilité, par son ubiquité, par la fantaisie capricieuse et apparemment arbitraire du développement. Tout, au premier aspect, y paraît disposé sur le même plan, et c'est précisément cette absence de recul ou de perspective qui dérobe au lecteur

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