‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 5 sur 55 · Renaissance, 24 octobre · texte numérisé non relu

Renaissance, 24 octobre

parier que dans la vie M^^^ Benjamine Lapistoile n'eût jamais rencontré seulement M. Paul Normand. Ils se rencontreront pourtant au premier acte. Ils s'épouseront au dénouement. Notons en passant avec quelle promptitude évoluent les types romanesques. Le mariage de l'opulente jeune fille avec le jeune homme sans fortune est une situation que le roman ou la comédie ont déjà traitée bon nombre de fois. Mais rappelons-nous quelle apparence le romancier ou l'auteur dramatique eussent prêtée à. leurs personnages, il y a trente ans seulement. La jeune fille, inquiète qu'on ne l'épouse pour sa dot, eût été fière, dédaigneuse et farouche. La hauteur ombrageuse de son caractère eût voilé, jusqu'au dernier acte ou jusqu'au dernier chapitre, la tendresse secrète de son cœur. Le jeune homme eût été de fière prestance. Il aurait porté un beau nom comme dans le Roman d'un jeune homme pauvre^ ou un bel uniforme comme dans VAbbé Constantin. Il aurait aimé follement, mais eût refoulé au plus profond de son cœur un amour sans espoir et qu'on pouvait juger mercenaire. Aujourd'hui, l'héroïne est une sorte de luronne étourdie et bruyante, qu'on croirait échappée des livres de Gyp ou des albums américains. Le héros est un jeune homme sans allure, sans élégance, sans

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beauté, sans uniforme. C'est toujours du romanesque, mais du romanesque démocratisé.

M. Paul Normand est donc parfaitement étranger au type, tiré de Marivaux à travers Scribe, et que nous avons vu régner souverainement sur la comédie légère. Il n'a qu'un trait de commun avec ses aînés, c'est le désintéressement, et il faut reconnaître que ce trait est indispensable. Pour qu'au baisser du rideau le jeune homme puisse épouser la jeune fille avec l'approbation du spectateur, il est nécessaire que la fortune de l'héritière n'ait aucunement concouru à l'événement, et même qu'elle y ait fait obstacle. M. Paul Normand n'a pas un instant convoité les millions de M^^^ Benjamine Lapistolle. Il n'a même pas convoité sa personne, ce qui est plus extraordinaire, et nous ne lui connaîtrons, trois actes durant, aucun sentiment qui puisse ressembler à de l'amour. Par quel sortilège ce petit employé mesquin et indifférent a-t-il conquis le cœur et conquerra-t-il la main de l'exubérante Benjamine? C'est bien simple. Il est le premier homme qui pe l'ait pas recherchée, qui n'ait point paru tou-

ché de sa grâce, et qui même lui ait dit son fait. À deux reprises, sans barguigner, il l'a traitée de gamine intolérable et malfaisante. M^^® Benjamine Lapistolle était accoutumée à ce que chacun autour d'elle, à commencer par son père, l'excellent M. Lapistolle, tint pour loi sacrée ses plus absurdes caprices. L'enfant gâtée s'est amourachée du premier homme qui lui ait donné les verges. On conviendra que rien n'est plus facile à concevoir.

Il faut dire que l'homme le plus doux, le plus facile eût montré, dans l'occurrence, la même impatience que M. Paul Normand. Cette brave Benjamine était tombée dans sa vie comme un simple fléau du ciel. Il passait l'été, avec son ami Félicien Bédarribe, peintre impressionniste, et la jolie Rosette, maîtresse de Félicien, dans un coin perdu de Normandie, lorsqu'un beau soir l'auto de M"^ Benjamine Lapistolle éclate à quelques pas de la villa qu'il habitait. Impossible de réparer; pas d'auberge dans le village. M^i^ Benjamine, avec une indiscrétion impérieuse et magnifique, s'empare de la maison, chasse Paul de sa chambre et l'oblige à passer la nuit sur un fauteuil. La voilà chez elle; elle commande; elle bouscule; elle gourmande. Le lendemain matin, Paul attendait la visite de la famille Mingasson, c'est-à-dire de M. Mingas-

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son, son chef hiérarchique et futur beau-père, et de Florise Mingasson, sa fiancée. M. Mingasson, un peu surpris de la présence de Benjamine chez Paul Normand, demande des explications. Benjamine lui répond par un paquet d'injures, et voilà que le mariage de Paul est rompu. Le surlendemain. Benjamine, un peu repentante, du mal qu'elle a fait, opère une descente au Ministère de la Mutualité pour s'excuser auprès de. Paul. Paul est absent de son bureau; la sonnerie du téléphone tinte; Benjamine s'installe froidement devant l'appareil pour répondre, et, trouvant peu d'intérêt à ce qu'elle entend, raccroche le récepteur en criant à tue-tête : « La barbe ! mon vieux ! » Mais le personnage à qui elle notifiait si péremptoirement son impatience n'était autre que le Ministre, et voilà que Paul est révoqué. Devant cette cascade d'ennuis et de calamités, personne n'hésiterait, je crois, à traiter Benjamine Lapistolle de chipie et de péronnelle, et à exprimer son profond regret d'avoir été mis en relation avec elle par le plus malencontreux des hasards.

Mais précisément l'enfant gâtée n'avait jamais entendu ce langage. Elle était déjà un peu amoureuse, lorsque Paul Normand l'a congédiée, sans bonne grâce, de sa petite maison de Nor-

mandie. Elle l'aimait beaucoup lorsqu'il l'a renvoyée, plus rudement, de son bureau du ministère. Elle l'aime passionnément après qu'il a refusé de lui accorder sa main, dont M. Lapistoile est venu faire la demande cérémonieuse. Rassurons-nous cependant; ce refus n'a pas un caractère définitif. Paul a refusé d'épouser Benjamine quand M. Lapistolle l'en priait. Il y consentira lorsque Benjamine se chargera ellemême de la démarche, et l'histoire se dénouera ainsi que les lois du genre l'exigeaient. Peut-être cependant n'eût^elle pas été conduite si heureusement à son terme sans l'entremise de Félicien Bédarribe, le peintre impressionniste. Félicien joue dans cette affaire un rôle analogue à celui des valets de la comédie italienne, ou, plus exactement, à celui du Chat Botté dans le conte de Perrault. Il contribue à rompre le mariage Mingasson, qui aurait peut-être pu se replâtrer. Il brouille Benjamine, qui était elle-même à la veille de se marier, avec son fiancé, l'élégant Hector de Pavezac. Quand il discerne l'amour naissant de Benjamine, il trouve moyen de persuader à la belle enfant que Paul, de son côté, est follement épris d'elle, ce qui est un mensonge, ou tout au moins une anticipation. Félicien est le plus utile des amis, d'autant plus utile qu'il n'agit nullement par tendresse désin-

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téressée, mais dans une vue purement égoïste et parce que le mariage de Paul avec Benjamine se répercuterait de la façon la plus profitable sur sa propre situation. C'est bien aussi ce qui advient, et Félicien, pour prix de son ingénieux travail, sera mis en état d'épouser la tendre Rosette.

Ainsi s'achève la comédie à laquelle le public de la Renaissance a fait, hier soir, le plus chaleureux accueil. Faut-il dire exactement une comédie? Je ne sais trop. La pièce de M. Paul Gavault est conçue comme une comédie, mais traitée comme un vaudeville, à moins qu'elle ne soit construite comme un vaudeville et écrite comme une comédie. Tout concourt à son incontestable agrément. Elle est à la fois gaie, comique, fantaisiste, bouffonne et sentimentale. Le personnage de ^lingasson, par exemple, est une énorme caricature vaudevillesque ; le personnage de Félicien reèsortit tout à la fois à la comédie de mœurs ultra-fantaisiste et à la comédie d'intrigue, ceux de Benjamine et de Paul pourraient appartenir, dans l'ensemble, à la comédie tout court. Le rôle de la petite Rosette, la maîtresse de Félicien qui, bien que follement

amoureuse, est prête à se sacrifier dès que la carrière de son amant l'exigera, est traité dans une note douce et émouvante. Des scènes comme celle où Benjamine vient partager avec Paul, dans son bureau du ministère, le déjeuner servi par le traiteur du coin, sont faites pour disposer à une sorte d'attendrissement. En revanche, il y a de petits coups de théâtre, des retours, des rencontres, des disparitions de personnages qui sentent le quiproquo, l'imbroglio et le tour de passe-passe.

Un vaudeville sentimental, voilà, somme toute, la définition la plus approchée qu'on pourrait donner de cette pièce composite mais non disparate, et encore serait -elle un peu étroite, car il y a de tout dans la pièce, comme il y a de tout dans le succès. Mais il faut ajouter que tous ces éléments complexes sont dosés, mêlés, fondus avec une justesse et une habileté parfaites, que le mouvement ne se ralentit point, que l'action est conduite avec une sûreté de main sans défaillance, que la gaîté et la verve continuelles du dialogue accaparent sans arrêt l'attention du spectateur. M. Paul Gavault a voulu mettre toutes les chances de son côté, et je ne m'étonne pa& qu'il y soit parvenu. J'ai la plus grande opinion, pour ma part, de l'intelligence de M. Paul Gavault. C'est un homme

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doué de qualités rares, un homme qui fait ce qu'il veut. Il a voulu faire, cette fois encore, une pièce qui se jouerait cent cinquante fois. Il y a parfaitement réussi. Aucune ambition n'est plus naturelle.

Le Circuit 1

Je n'ai pas souvenir d'avoir commencé un article avec tant d'ennui. Mais avant tout, il faut dire ce que l'on pense, et à qui parlerait-on franchement si ce n'est à des hommes tels que M. Georges Feydeau et M. Francis de Groisset? A mesure qu'on trouve en soi plus d'estime pour un écrivain, on se sent tenu vis-à-vis de lui à plus de franchise. Il a pu m'arriver, pour ma part, d'enguirlander de vagues compliments telle ou telle œuvre banale, en cantonnant dans des réserves polies ce qui était le fond de mon jugement. On peut traiter avec quelque semblant de bienveillance une pièée qui est de tout le monde, ou une pièce qui pourrait être de

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