‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 41 sur 55 · Odéon, 21 avril · texte numérisé non relu

Odéon, 21 avril

l'unité, la continuité réelle de l'action. Mais ce qfue le lecteur n'entrevoit qu'avec peine, le metteur en scène doit le révéler, l'imposer aussitôt au spectateur. Problème difficile et qui, cependant, comporte toujours, à ce qu'il me semble, une solution convenable, par la raison que l'habileté scénique de Shakespeare fut probablement égale à son génie créateur.

Mais la solution convenable ne suffit pas à M. André Antoine. Il veut nous approcher le plus près possible de la solution parfaite. C'est pour lui comme un point d'honneur de fournir au drame shakespearien sa réalisation théâtrale exacte. Il nous avait surpris ou émerveillés, lorsqu'il monta Le Roi Lear et Jules César^ par la justesse et la précision de son mode d'arrangement. Il a cependant conçu, pour Coriolan^ un procédé de mise en scène entièrement nouveau, entièrement original. Lequel faut-il préférer entre les deux systèmes? Je n'en sais trop rien : le dernier nous paraîtra toujours le meilleur. La mise en scène de Coriolan a probablement, sur celle de Jules César, l'avantage d'être plus simple, plus souple, plus familière, tout en possédant le même mérite essentiel, qui est de donner à chaque tableau sa valeur et sa beauté propre, sans qu'un seul instant la suite de l'action puisse en sembler

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distraite ou brisée. Coriolan, de tous les drames de Shakespeare, est l'un des plus complexes, des plus touffus. M. Antoine a pu le faire représenter presque intégralement — les coupures sont insignifiantes — sans que les changements de décor interrompissent une seule fois le spectacle. Il a concédé deux entr'actes à la commodité du public ou à la fatigue des acteurs. Mais le système imaginé et appliqué par lui aurait permis, à la rigueur, de jouer l'œuvre entière d'affilée.

Il demeure possible que, pendant la première partie, qui est la plus malaisée à suivre, fût-ce dans le texte, un auditeur tout à fait ignorant de Shakespeare et de Plutarque éprouve quelque légère incertitude. Mais ce trouble cessera vite, car rœuvre retrouve bientôt une parfaite clarté, même pour ceux des spectateurs à qui elle serait complètement nouvelle. Dans la seconde et dans la troisième partie, nulle indécision ne viendra plus inquiéter leur joie, leur émotion, leur admiration. Ils pourront s'abandonner sans gêne et sans résistance à la beauté d'une œuvre qui compte parmi ce que le génie humain a conçu de plus noble et de plus grand. Moins illustre qu''Hamlet, Le Roi Lear ou Jules César y moins universellement admiré, Coriolan se place pourtant au niveau des grands chefs-

d 'œuvre shakespeariens. La magnificence, la magnanimité, la richesse et la grâce lyriques de Shakespeare y atteignent leur plénitude ou leur altitude entières. Et pour retrouver le modèle ou l'équivalent des tableaux essentiels du drame, c'est jusqu'aux grandes scènes homériques qu'il faudrait faire remonter son souvenir.

Lorsque Goriolan, en dépit de ses victoires et de ses blessures, est chassé de Rome par l'ingratitude plébéienne, lorsque le héros banni vient demander asile et secours au foyer d'Aufîdius, le chef des Volsques, son ancien ennemi, lorsque, à la tête de l'armée volsque et campé en vainqueur sous les murs de Rome, il sacrifie sa vengeance aux lamentations de sa mère Volumnia, on évoque malgré soi les adieux d'Andromaque et d'Hector ou la scène de Priam et d'Achille. La pureté, la simplicité, la grandeur sont égales. Les situations, tragiques en elles-mêmes, puisent une force nouvelle dans les caractères; les caractères tirent de la situation une puissance et une valeur accrues. Les sentiments les plus robustes de l'âme humaine se déploient ou s'épanchent dans le plein de leur vigueur, avec une sorte d'intensité sereine. Les images aussi, dont le discours fourmille, rappellent, par leur grandeur familière, les belles images homériques. Et, par surcroît,

à cette majesté épique, s'ajoute la vivacité, la fantaisie, le sens du bariolage et du disparate humain, le don, unique au théâtre jusqu'à ce jour, d'évoquer la vie populaire dans la diversité de ses types et dans l'unité de ses courants... A la vérité, l'art d'un homme n'est jamais allé plus loin.

Ces scènes populaires prennent dans C ortolan une importance particulière. Le drame s'ouvre par une sédition plébéienne qu'apaise à grand'peine l'astucieux Ménénius. Toute la seconde partie n'est qu'un long conflit entre l'intraitable dureté de Coriolan — faite à la fois d'un orgueil de caste et du sentiment pudique de sa valeur — et l'exigence envieuse, la versatilité, la grossièreté populaires. Dans ces tableaux de ce que fut, selon Shakespeare, la plèbe de Rome, il y a de la dureté et de la cruauté, et cela parut choquer, hier, quelques spectateurs bien intentionnés. Mais il faut en prendre son parti : Coriolan n'est pas un spectacle de propagande directe, et Shakespeare n'eut pas l'esprit démocratique. Coriolan respire le même mépris, le même effroi vis-à-vis du commun du peuple que Jules César ou que La Tempête. N'en gardons pas rancune à Shakespeare. Il était difficile d'être démocrate de son temps. L'histoire de l'époque où il vécut fut une suc-

cession de bouleversements religieux et politiques que le peuple provoqua ou subit tour à tour avec une violence et une passivité égales. Shakespeare, d'ailleurs, issu du peuple, s'était sans doute tiré peu à peu de la classe dont il était né, sinon par son génie, du moins par ses fréquentations et sa culture, et il est ordinaire qu'en pareil cas, les parvenus de l'intelligence contractent une sorte de dégoût physique pour ce que le peuple a de mobile, d'ignorant et de grossier. Shakespeare a donc des excuses. Et du reste, dans ce conflit entre Coriolan et le peuple, il ne se range pas' sans partage du côté de son héros. Il sait que certaines vertus, quand elles sont portées à l'excès et qu'elles ne sont point balancées par les vertus contraires, deviennent des tares ou des vices. Il sait qu'un homme du caractère de Coriolan reste fatalement, et justement, destiné à l'échec et à la ruine finale : « Il ne put porter ses triomphes avec égalité... Gela fut peut-être l'effet de l'orgueil, qui corrompt toujours l'homme favorisé d'un succès trop constant; cela fut peutêtre le défaut de jugement... cela fut peut-être l'effet de sa nature... »

Mais ceci nous mènerait loin, et je veux dire un mot, pour achever, de la traduction de M. Paul Sonniès. Elle n'a pas, assurément, la

netteté et la brièveté suprêmes de cette admirable version que MM. Pierre Loti et Emile Vedel nous avaient donnée du Roi Lear^ et dont chaque phrase semblait ouvrir, à travers les sinuosités ou les broussailles du texte shakespearien, des percées droites et lumineuses. Elle suit le texte de plus près. Elle parait même suivre d'assez près Tune des traductions classiques, celle d'Emile Montégut. Mais elle me semble bien écrite pour le théâtre, étant simple, familière et facile. Le désir de M. Paul Sonniès fut évidemment de rapprocher le texte le plus près possible du spectateur et d'en éclairer le sens tout en respectant fidèlement la forme. Il y a bien réussi, autant que j'en puis juger, et ce n'est pas un médiocre mérite.

Mon Ami Teddyi

C'est une très jolie comédie, et qiii a brillamment réussi. L'invention en est heureuse, l'exécution en est presque toujours élégante. Elle est fine, elle est coquette; par-dessus tout, elle est spirituelle. Il serait même difficile, en fait d'esprit, de trouver au théâtre une marque supérieure à celle de MM. André Rivoire et Lucien Besnard, et, si le bonheur de la collaboration se confirme, je crois qu'on peut lui prédire de beaux succès. L'esprit de MM. Rivoire et Besnard présente deux particularités à peu près aussi rares l'une que l'autre : il n'est pas insignifiant, et il n'est pas laborieux. Leurs « mots » ne sont ni des plaisanteries négligem-

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