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Variétés, 30 octobre

tout le monde, et quand un auteur a donné, dans la médiocrité, tout l'effort dont il était capable, il y aurait comme une cruauté inutile à le remettre trop catégoriquement à son rang. Mais, quand il s'agit des auteurs du Circuit^ c'est vraiment une autre affaire. M. Georges Feydeau n'est pas seulement le créateur de vingt vaudevilles fameux, l'inventeur et le maître d'un genre. Il est aussi Fauteur de Bourgeon^ c'est-à-dire d'une des pièces les plus pénétrantes, les plus originales, les plus délicatement exécutées qu'il nous ait été donné d'applaudir depuis longtemps. M. Francis de Croisset s'est placé dès ses premières œuvres, par l'ingéniosité et la grâce piquante de l'esprit, par la fantaisie et le bonheur du dialogue, par un sens élégant et joli du libertinage, aux tout premiers rangs de la jeune génération dramatique. Il s'agit donc d'écrivains qui ont compté, comptent, ou compteront parmi les maîtres du théâtre, et qui n'ont sans doute encore, ni l'un ni l'autre, malgré tant d'éclatants succès, rempli la mesure entière de leur talent. A des hommes de cet ordre, toute la vérité est due.

Or, la vérité, ma vérité tout au moins, ce n'est pas seulement que Le Circuit est une pièce imparfaitement réussie et qui a, notamment, le défaut de n'être pas achevée. C'est surtout que

Le Circuit est, pour partie, une pièce pénible et que je n'ai pu écouter ni voir sans une gêne presque insurmontable. Je fais allusion ici à la seconde partie du deuxième acte, et je ne sais si l'on avait encore produit au théâtre un spectacle plus inquiétant. J'atteste que je n'ai pas de fausse pudibonderie et que ni les mots ni les choses ne me font peur. Je puis lire sans rougir Aristophane, Martial ou Brantôme. Mais il faut distinguer entre la liberté, ou la grossièreté, ou même l'obscénité naturelles, et cette espèce de grivoiserie volontaire qui prévoit, calcule et escompte d'avance ses effets. Un sous-entendu, une équivoque où l'on sent que l'auteur appuie, choque la délicatesse, et elle n'est pas offusquée par un mot grossier que l'on sent jaillir naturellement du sujet. Pendant presque toute la durée d'une longue scène — ■ une scène dont le thème rappelle l'aventure biblique de M"^^ Putiphar et de Joseph, mais où il aurait fallu que le Joseph abandonnât bien autre chose que son manteau — les auteurs du Circuit ont appuyé avec une insistance vraiment trop marquée sur des équivoques d'une nature telle que personne, je crois, n'en a pu rire sans embarras. Ajoutez à cela une mimique dont l'audace expressive n'avait guère été atteinte jusqu'à ce jour que dans certaines pantomimes de music-hall. Ajou-

tez que l'acte se termine par une suite de tableaux vivants qui semblent empruntés au répertoire des cinémas spéciaux. Et vous comprendrez que, pendant vingt bonnes minutes, nous ayons eu l'impression d'être, non plus des spectateurs, mais des voyeurs. Je sais fort bien que j'exprime ici mon sentiment avec une véhémence un peu ridicule, et avec une sévérité qui ne fera probablement tort qu'à moi-même. Je sais aussi que petits et grands théâtres nous avaient offert déjà des spectacles non moins offensants. Mais, en cette matière, tout dépend de l'auteur, de ce qu'on attendait de lui, de ce qu'on le' sait capable de faire. Et que ce soient Feydeau et Groisset qui aient fait cela, truqué cela, voilà ce qui me ferait perdre toute mesure.

Faut-il croire que les auteurs du Circuit aient voulu ajouter ce genre d'attrait à une pièce qu'ils sentaient un peu vide? Il est vrai que l'aventure qu'ils nous ont contée n'était pas, par elle-même, très abondante et très mouvementée. C'est l'histoire d'un gentil ménage. Le mari est Etienne Chapelain, mécanicien au garage de la mère Grosbois, la femme est la

petite Gabrielle, nièce de la patronne. Un riche fabricant d'automobiles, Geoffroy Riidebœuf, remarque Gabrielle et offre de l'entretenir somptueusement. La tante Grosbois, qui fut écuyère dans sa jeimesse, accueillerait avec empressement ce beau projet, mais l'honnête Etienne et l'amoureuse Gabrielle repoussent bien loin les offres de Rudebœuf. Cela, on le voit, c'est moral. Ce qui est moral aussi, c'est que les gentils Chapelain seront récompensés par la Providence de leurs honnêtes sentiments. Un second fabricant d'autos, Hubert Le Brison, choisit, en effet, ce brave Etienne pour monter, dans le circuit de Bretagne, une machine de sa marque. Le béguin que prend pour Etienne la maîtresse de Le Brison, une jeune comédienne nommée Phèdre, risque bien un instant de gâter les choses, d'autant que Phèdre, dans la scène dont j'ai parlé, triomphe de la vertu d'Etienne, et qu'un jeu de glaces et d'éclairage permet à Le Brison, à Gabrielle et d'ailleurs à la salle entière, de suivre, dans ses étapes successives, la double trahison qui se consomme dans la pièce voisine. Gabrielle, dans son dépit, accepte même, pour un instant, les offres renouvelées de Rudebœuf. Mais la victoire d'Etienne dans le circuit remet les choses en état. Gabrielle est trop fière d'Etienne pour ne pas lui pardon-

ner. Le Brison est trop heureux pour ne pas pardonner à Phèdre. Etienne et Phèdre se retrouveront-ils, après la course, dans quelque endroit moins indiscrètement éclairé? On nous fait supposer que non, et d'ailleurs ce serait une autre pièce.

Le sujet n'était donc pas très riche, comme on voit, et le dénouement, en particulier, pèche par une sorte de rapidité arbitraire que n'ont pu dissimuler les plus adroits artifices de mise en scène. Mais depuis quand faut-il un sujet si compliqué à une comédie légère? Il n'y a pas beaucoup moins de sujet dans Le Circuit que dans La Veine, ou que dans bien d'autres œuvres du même genre. Une comédie légère se remplit avec de l'observation, de la fantaisie, de l'esprit, et c'est de quoi ni M. Feydeau, ni M. de Croisset n'étaient en peine. Que n'ont-ils écrit trois actes comme le premier, qui est conduit avec une facilité, une dextérité, une ingéniosité charmante? Le dialogue en est vif, spirituel; le comique naît constamment de l'originalité des personnages, de l'inattendu de leur rencontre ou de leurs rapports. L'observation est preste, malicieuse, perçante. MM. Feydeau et de Croisset ont même établi avec une vraie puissance comique les deux types de la tante Grosbois, l'ancienne écuyère de cirque, encore

toute animée des souvenirs du second Empire, vieux débris de la grande noce, et du comte Amaury de Chatel Tarraut, un des anciens amants de la Grosbois, retrouvé par hasard, et qui nous apparaît comme embaumé dans les modes, les manies, les sentiments de sa jeunesse. Le portrait, dans la seconde partie de la pièce, tourne un peu trop à la caricature, mais il était posé avec une drôlerie ample et juste. Geoffroy Rudebœuf et Hubert le Brison, les deux parvenus de l'automobile, sont dessinés d'un trait plus sommaire, mais avec le même bonheur. Il y a des scènes tout à fait heureuses, celle, par exemple, où la tante Grosbois, apprenant le mariage clandestin d'Etienne et de Gabrielle qu'elle croyait avoir simplement « mis ensemble », exhale une amère et vertueuse indignation. La matière ne manquait donc pas autant que l'ont craint MM. Feydeau et de Groisset. Alors, pourquoi n'ont-ils pas développé leur pièce dans son sens naturel? Pourquoi ont-ils risqué d'en compromettre le succès, eux si habiles, par une faute de construction, eux si fins, par une grave faute de goût? Notez bien que si les applaudissements qui ont salué la répétition générale se prolongent pendant de longs soirs, personne, en un sens, n'en sera plus heureux que moi. Mais j'ai beau chercher, pour conclure, quelque biais qui

me permette de reprendre un peu sur mon jugement, il faut bien pourtant que j'y persiste... Je n'ai pas souvenir d'avoir achevé un article avec tant d'ennui.

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Quelle œuvre singulière que la comédie de M. Gaston Dévore ! Elle est à la fois grave et presque boufPonne, sérieuse et presque grivoise, hardie et presque timorée. L'auteur y traite l'un des plus graves sujets qui puissent occuper un auteur dramatique, et une bonne moitié de ses personnages sont des fantoches empruntés au répertoire courant du vaudeville. Il pose et veut établir une thèse qu'il développe parfois avec une sorte de solennité doctorale, citant à l'appui de son sentiment propre Renan, Diderot ou même Dumas fils, et il insiste avec une complaisance visible sur des effets du caractère le plus léger ou le plus scabreux. Il nous conduit de

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