‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 7 sur 55 · Athénée, 6 novembre · texte numérisé non relu

Athénée, 6 novembre

M. GASTOn^ DEVORE 57

propos délibéré à des situations d'une hardiesse extrême, et les précautions qu'il prend pour les faire accepter donneraient à croire qu'il s'excuse ou se gare de sa témérité volontaire. On dirait une pièce écrite pour l'Œuvre, pour l'Œuvre d'autrefois, et accommodée après coup aux habitudes du public des Nouveautés. Oui, la pièce de M. Gaston Dévore est une bien singulière chose !

Mais du moins a-t-elle un niérite, et un mérite qu'on ne saurait guère lui contester sans injustice. Elle inquiète. Elle provoque des réflexions ou des commentaires. Elle fait réfléchir. La question que M. Dévore porte à la scène, sous une espèce extrêmement particulière, j'en conviens, ce n'est pas moins, en effet, que la question de l'éducation des jeunes filles. Dans quel état, se demande M. Dévore, doivent-elles parvenir au mariage ? Vierges, c'est bien entendu ; innocentes, d'accord; mais la virginité et l'innocence impliquent -elles nécessairement l'ignorance? N'y a-t-il pas plus de péril que d'avantage à ce que la vigilance maternelle isole la jeune fille des lectures, des conversations, des spectacles qui lui procureraient une connaissance anticipée des réalités de l'amour? Ne vaudrait-il pas mieux qu'elle en fût progressivement instruite, qu'une éducation bien ména^

gée lui évitât, soit l'effroi révolté des premières initiations, soit le danger d'une ignorance trop longtemps prolongée? Et le danger le plus certain de cette ignorance n'est-il pas de vicier le choix que la jeune fille fera d'un mari? Car comment choisir un mari sensément, et selon les convenances de son bonheur, si l'on ignore ce qu'est précisément le mariage?

Telles sont les questions que pose M. Dévore. Et, pour nous persuader que sa solution est la bonne, il nous propose l'exemple de M^^^ Juliette Champ oreau, fille du jovial Champ oreau, vétérinaire normand, et de sa vertueuse épouse. M"^6 Champ oreau a conservé des contacts conjugaux un souvenir si effaré qu'elle a voulu qu'aucune prescience, fût-ce indirecte ou détournée, n'en vint ternir l'esprit de la jeune Juliette. Juliette est l'oie blanche, la page blanche, et hâtons-nous d'ajouter que cette totale ingénuité est bien malaisée à admettre chez la fille d'un vétérinaire de campagne, et qu'ainsi le cas de Juliette nous est présenté dès l'abord sous une forme arbitraire, théorique, qui enlève à l'action une bonne part de son intérêt. Mais, Juliette étant ce que M. Dévore veut qu'elle soit, il faut

reconnaître que la démonstration se poursuit avec une assez pressante rigueur. Deux hommes recherchent Juhette en mariage : le jeune et beau pharmacien Daniel, le vieux comte de la Mirmonnière. Si Juliette pouvait se douter de ce que c'est que l'amour, de ce que c'est que le mariage, elle n'hésiterait pas un instant. Elle s'apercevrait qu'elle aime Daniel et qu'elle veut l'épouser. Mais son ignorance est si parfaite qu'elle a paralysé jusqu'à l'éveil de l'instinct, jusqu'à la conscience de l'amour. Elle se résoudra donc sans savoir pourquoi, selon les convenances extérieures, selon les conseils de ses parents, c'est-à-dire qu'elle épousera le comte. Par l'efîet de l'éducation maternelle, elle est donc hors d'état de saisir en elle les raisons qu'elle aurait eues de choisir Daniel. Et Ghamporeau s'en rend si bien compte que, pour éviter à sa fille les conséquences d'une décision at)surde, il n'aperçoit pas d'autre moyen que de détruire l'ouvrage patient de }^i^^ Champoreau, c'est-à-dire d'instruire Juliette, de lui apprendre ce qu'elle devrait savoir. Un père enseignant à sa fille les réalités de l'amour, lui demandant avec un embarras presque angoissant : « Mon enfant, sais-tu quelle différence il y a entre un homme et une femme ? » voilà une situation hardie, une des plus hardies qu'on

puisse porter au théâtre, mais elle est amenée avec assez de logique et de vraisemblance pour qu'elle n'offre, à mon avis, rien de blessant. Il faudrait même bien peu de chose pour qu'elle pût me sembler émouvante. D'ailleurs Ghamporeau se sent bien vite hors d'état de poursuivre cette conversation difficile. Il voudrait être compris à demi-mot et que l'élève lui épargnât trop de précision et d'insistance dans sa leçon, tandis que la candeur stupéfaite de Juliette paralyse Ghamporeau à chaque phrase. G'est encore un des dangers de l'ignorance artificiellement prolongée. Elle ne rend possible qu'une initiation brutale, totale, sans ménagements, sans progrès.

Tel sera d'ailleurs le sort de Juliette. En l'épousant, le vieux comte de la Mirmonnière avait pris, et pour cause, l'engagement de ne pas consommer, et l'on se doute si cette promesse avait été du goût de M°^® Ghamporeau. Mais, le soir des noces, voici qu'un regain imprévu de jeunesse s'éveille soudain chez le vieux comte. Et son ardeur provoque aussitôt chez Juliette un recul, une défense, le sursaut si longtemps attendu de l'instinct. Dans sa révolte, elle s'évade du château du comte, et c'est alors son père, son digne père, rencontré par hasard dans une allée du parc, qui la conduit chez le jeune

Daniel. Il l'y conduit le soir même du mariage, sous son voile de mariée, avec la conscience de remplir à la fois son devoir paternel et une sorte de fonction sacerdotale. Il est vrai qu'il est un peu ivre, et je n'aime pas beaucoup cette ivresselà. Toute la pièce de M. Dévore conduit si visiblement à ce dénouement qu'il est choquant d'en voir affaiblir la portée par une si puérile précaution. Et M. Dévore s'était trop évidemment rangé du côté de son personnage pour garder le droit de le désavouer à demi. Quoi qu'il en soit, Juliette mariée avec le comte sera épousée par le jeune Daniel. Un divorce suivi d'un remariage régularisera la situation, et l'instinct naturel, aidé par un audacieux vétérinaire, aura réparé le mal causé par une éducation hypocrite et imbécile.

On voit assez, par cette analyse, ce qu'il y a, dans la comédie de M. Gaston Dévore, de courageux, de neuf et de grave. On a pu voir aussi que le point de départ en était gâté par une construction de personnage un peu trop conventionnelle, le dénouement par une concession un peu trop complaisante. Mais, malgré tout, il y avait là l'étoffe d'une pièce originale et forte,

capable d'émouvoir, papable de faire penser. A cette comédie à thèse, à cette comédie assez voisine du drame, M. Gaston Dévore, comme je l'ai dit dès le début de cet article, a jugé bon de coudre des fragments de vaudeville. Il a fait de l'amoureux de Juliette un potard ridicule, grotesque par ses allures, ses actes et ses propos. Il a lancé dans l'action, sans aucune utilité apparente, la grue classique des pièces à quiproquos, et l'on ne sait à quoi vient rimer cette Pépinette déchaînée, dont le rôle est d'ailleurs traité sans drôlerie et sans fantaisie. Dans les deux derniers actes, qui se passent l'un au château du comte, l'autre devant la boutique du pharmacien, et qui mettent en scène la double nuit de noces de Juliette, il a mis une sorte d'insistance gênée à appuyer sur ce que la situation pouvait avoir de gaulois, de croustillant, de grivois. On sentait bien que M. Gaston Dévore travaillait là dans un genre qui n'est pas le sien. Mais pourquoi s'était-il lancé dans cette aventure ?

A-t-il cru que ces agréments accessoires aideraient le public à accepter ce que sa pièce avait de fort et d'audacieux? Peut-être, et, à ce point de vue, ce n'est pas moi qui puis décider s'il a eu tort ou raison de toucher d'une main volontairement inégale un si difficile sujet» Le public

en jugera, et c'est à lui de voir s'il trouvera son compte dans ce complexe amalgame. Je crois, pour moi, qu'on ne gagne rien à présenter au public, sous un aspect douteux et avec des ménagements calculés, les questions qu'il faudrait aborder de front et en pleine ampleur. On s'imagine que les concessions le désarment, et elles fortifient sa résistance. On croit que les diversions le préparent, que les distractions l'amadouent, tandis qu'elles le déroutent au contraire, et affaiblissent une attention qu'il eût prêtée plus complète si on l'eût sollicitée plus franchement. La pièce de M. Gaston Dévore aurait plus utilement réussi, je crois, si elle eût été présentée sous une forme plus entière, plus décidée, plus agressive, et je n'ai pas besoin de dire que je l'aurais louée aussi plus volontiers. Mais, tout compte fait, il n'en demeure pas moins qu'elle touche, et souvent jusqu'à une assez grande profondeur, à des questions pressantes et vitales, qu'elle pose des situations neuves et hardies, qu'elle est traitée par un écrivain capable de donner à ses personnages l'aspect d'êtres réels et vivants, et je préfèrerai toujours, quant à moi, une pièce de cette sorte, même inégale et disparate, aux spécimens plus ou moins réussis du théâtre moyen, aux modèles quotidiens de la pièce bien faite.

MM. NOZIÈRE ET CH. MULL[:il

La Maison de Danses^

Il est plus difficile d'adapter au théâtre un bon roman qu'un médiocre, et c'est un livre excellent que ce roman de M. Paul Reboux d'où MM. Fernand Nozière et Charles Mûller ont tiré le titre, le thème et les personnages de leur pièce. Une lecture nouvelle n'a fait que fortifier en moi cette impression, ancienne déjà de quelques années, mais demeurée fraîche et vivace. On y trouve à un degré remarquable deux des qualités les plus nécessaires, et les moins ordinaires, au romancier : le don de voir et le talent de conter. C'est un livre excellent, et l'on ne peut donc qu'admirer MM. Nozière et Mûller d'avoir su l'employer sans s'y asservir, le modi-

1. D'après le roman de M. Paul Reboux. Vaudevillo, 14 no • vernbre 1909.

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fier ou le transformer sans l'altérer, d'avoir laissé la place juste à leur invention ou à leur inspiration propre, d'avoir établi, en un mot, sur l'appui de ce roman solide et bien joint, une pièce parfaitement personnelle et originale.

Ce qui a dû les séduire tout d'abord, c'est, je pense, l'atmosphère même où le récit se déroulait, la vivacité pittoresque du milieu, la diversité colorée des tableaux. La Maison de Danses, en effet, c'est le nom du café que Ramon Nunez et sa mère, la vieille Tomasa, tiennent à Cadix, dans une de ces villes andalouses qu'on sent endormies et comme stupides pendant la durée des heures chaudes, et qui, dès le coucher du soleil, s'animent soudain d'une vie grouillante, tumultueuse et puérile. A la maison de danses, chaque soir, les artisans, les pêcheurs du port, les étrangers de passage viennent applaudir, en buvant de la limonade ou de l'anisette, les filles et les beaux garçons qui dansent le tango, le vito ou la madrilena. Les mains sonnent en cadence, les castagnettes tintent, et quand débute avec éclat une nouvelle étoile, comme il arrive pour la petite Estrella, on voit voler sur l'estrade les chapeaux, les éventails, les oranges, et l'assistance entière s'exalter dans un frisson de joie et de désir. Restituer à la scène un si violent tableau, nous introduire par contraste dans

la vie quotidienne et secrète de la maison de danses, nous montrer la jeune danseuse qui prend sa leçon, la tenancière qui rechigne à payer ses artistes, nous peindre la violence massive de Ramon, le vice compliqué du danseur Pepillo, la douceur soumise de la servante Coucha, c'était de quoi tenter d'habiles écrivains de théâtre, et il faut dire tout de suite que MM. Fernand Nozière et Charles Millier ont réussi ce difficile travail. Les tableaux dont on pourra suivre, sur la scène du Vaudeville, la progression alerte et savante, composent, dans leur ensemble, le plus animé et le plus amusant des spectacles.

Mais il n'y avait pas seulement dans le livre une étude de mœurs ou une peinture de milieu. Ony trouvait aussi une' action, un drame, auquel MM. Nozière et Millier ont pu emprunter à tout le moins, et sans avoir modifié apparemment leurs caractères, les personnages masculins de leur pièce. Outre Pepillo, le danseur à tout faire, trois hommes aiment la petite danseuse Estrella. Ce sont d'abord Ramon Nunez, le patron de la maison de danses, puis deux pêcheurs du port, deux frères : Benito et Luisito. Ramon est le

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