‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 8 sur 55 · MM. NOZIÈRE ET CH. MULLER · texte numérisé non relu

MM. NOZIÈRE ET CH. MULLER

jaloux, le jaloux des comédies. Il tient d'Arnolphe par sa méfiance, de Bartholo par sa ruse, mais l'obsession jalouse prend, dans cette âme compacte et têtue, un accent plus farouche, plus violent. Il désire Estrella comme une brute frénétique, il souffre comme une bête blessée. Benito est le sombre amant romantique que l'amour a saisi comme une fatalité soudaine, irrémédiable. Il était brave homme et bon mari ; il . chérissait fidèlernent sa femme, la douce Amalia, et ses deux enfants. Un jour, par accident, son regard s'est croisé avec celui d 'Estrella, et le voilà possédé par l'amour comme par un sort. Il aime Estrella avec une sorte de dévotion mystique et servile; sur un signe d'elle il quitterait sa famille, sa maison, sa ville. Quant à Luisito, c'est simplement le jeune homme, en qui la force du désir n'est que l'élan même de sa jeunesse. Il aime Estrella, mais il aime autant, et peut-être davantage, sa femme, la jolie servante Goncha. Il est facile à séduire, l'ardeur et la coquetterie étant naturelles à son âge, mais il n'est pas encore capable de se donner tout entier.

Les caractères sont posés en deux tableaux fort heureux, formant une exposition logique, alerte et claire, et qui feraient à eux, seuls une charmante comédie pittoresque. La rivalité des

hommes, l'identité de leur désir, la diversité de leurs manèges, sont indiqués par des traits nets et bien accusés. Mais le personnage essentiel, celui qui est à la fois l'occasion de la peinture de mœurs et le centre du drame, autour de qui se déroulent les divers tableaux du spectacle et les diverses phases de l'action, on comprend bien que c'est Estrella, la danseuse, et c'est dans la conception de ce personnage central que les dramatistes se sont catégoriquement écartés du romancier. M. Paul Reboux avait fait d'Estrella une fille primesautière, sensuelle, mais sans vice, sans méchanceté. Elle était d'abord la maîtresse, puis la femme de Ramon, et lui serait sans doute restée fidèle si son mari ne l'avait excédée par les transports déments d'une injuste jalousie. MM. Nozière et Mûller ont déplacé, ont agrandi le caractère. Estrella a pris, dans leur pièce, la valeur d'un type général. Elle devient l'incarnation même de la force séductrice, de la coquetterie, de la perversité, de la cruauté.

Elle n'aime personne, hors peut-être Pepillo dont le corps lui plaît. Mais avec ces hommes qu'elle a volontairement séduits, qu'elle dupe tous trois, et dont chacun se croit seul aimé, auxquels elle cède à demi ou résiste tout à fait, cuivant les inspirations de sa ruse et de son saprice, nous verrons Estrella jouer comme un

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