CHAPITRE PREMIER
Vers trois heures nous touchons à l'entrée du détroit de Bab-el-Mandeh, par le travers de l'île de Périm, actuellement occupée par les Anjjlais, qui détiennent ainsi le passage. Entre la cote et 1 île, la passe Est, la seule praticable par tous les temps, n'a pas, en effet, deux milles de larj^onr, ol se retrouve rétrécie encore par de nombreux rochers. La passe Ouest, le Ras Dir, est, paraît-il, plus large, mais aussi beaucoup moins sûre. L'île de Périm, qui les commande, est une falaise à pic dont la crête, garnie de canons, ne dépasse pas 155 à 160 mètres. Elle est occupée vers l'Est par le phare et par un fort puissamment armé, et la côte paraît, elle-même, garnie de batteries redoutables. Elle est du reste aussi aride que dangereuse, et plusieurs carcasses de bateaux, notamment un beau navire dont l'arrière a disparu sous l'eau, rappellent cruellement ses noml)reuses victimes annuelles.
La Erance possède, à 1 est de Périm, un assez vaste territoire, dit la baie de Cheick-Saïd, dont elle a été mise en possession, il y a près de vingt ans, par l'acquisition qu'en fit une importante maison commerciale de Marseille, la maison Rabaud. Le cap de Cheick-Saïd, d'vme altitude de 190 à 195 mètres, domine absolument Périm. Mais, par une inexplicable aberration, celte zone, qui commande à la fois le détroit de Bab-el-Mandeb et le golfe d'Aden, n'est pas militairement occupée par nous. Et cependant, elle abrite un lac intérieur qu'on dit être de facile accès et susceptible de devenir un excellent refuge pour des navires de guerre.
Le Saint-Gertnain échange des signaux avec le sémaphore, semble demander la permission de passer, et franchit enfin le terrible détroit, la porte des Larmes, \es fauces mayn ruhri des anciens, pour entrer dans le golfe, et gagner rapidement la pointe d'Aden, où nous serons dans la soirée.
Vers neuf heures, en effet, après un minutieux sondage et l'échange, avec le sémaphore, des fusées conventionnelles, notre navire vient mouiller en rade, sous le canon des Anglais.
Dès l'aube, nous sommes assaillis de sampans, de pirogues de toutes venues, la plupart gouvernés par des femmes ou
des enfants, qui cherchent à nous vendre quelques fruits ou coquillages. De petits nègres, complètement nus et d'apparence vigoureuse, plongent avec une incroyable hardiesse, parfois à des profondeurs considérables, pour saisir, avant l'arrivée jusqu'au fond de la mer, la piécette d'argent ou parfois même le simple sou que leur jettent, depuis le bord, officiers et soldats. J'en ai vu passer de tribord à bâbord, sous la quille du vaisseau, c'est-à-dire à 7 mètres au moins de profondeur, pour saisir, pendant sa chute, une pièce de cinquante centimes encore en suspens dans le (lot, et, pour ce maigre résultat, demeurer parfois plusieurs minutes sous l'eau sans en paraître aucunement incommodés. Tous montent de petites pirogues, grossièrement creusées dans un simple tronc d'arbre, et conduites à l'aide de longues perches terminées en raquette qui leur tiennent lieu, à la fois, de balancier, de rames et de gouvernail.
Quelques heures à terre ; il serait plus rationnel de dire sur un rocher. La pointe d'Aden n'est rien autre, en effet, qu'un aride rocher dont toutes les aspérités sont garnies de canons. Avec les fortifications de l'île Périm, elle constitue, pour les Anglais, un second Gibraltar, à l'abri duquel peut se masser une formidable flotte de guerre, toujours prête à défendre l'entrée de la mer Rouge. La rade est, en effet, très vaste et, paraît-il, très sûre, même à une certaine distance de la côte. La ville anglaise, située à mi-côte, n'est rien qu'une vaste citadelle, aménagée du reste dans ses casernes avec tout le confort nécessaire à des Anglais; vérandas circulaires, nattes-abris, moustiquaires, rien n'y manque. Çà et là, disséminées dans la vaste enceinte, seulement quelques habitations de fonctionnaires, quelques bazars, et le temple, entouré d'un cimetière semé de croix, puis un bel hôtel et les consulats de diverses nations. Pas le moindre ombrage, pas la moindre verdure; c'est l'aride rocher dans toute sa nudité désolante. Et cependant nous y sommes pendant la belle saison!
Sur la place centrale, sans souci de l'ardeur d'un soleil brûlant, des nègres, généralement robustes et de belle prestance, se font appliquer sur la tête un mélange de chaux vive