CHAPITRE PREMIER
là aussi que se groupent les caravanes de pèlerins, avant de se rendre à la Mecque, ù cent kilomètres environ dans Tintérieur des terres. La chaleur devient pénible, mais notre très humoristique docteur, pour nous tenir éveillés, fait appel aux ressources de sa prodigieuse mémoire. Il nous propose, pour notre prochain voyage de retour, de nous conduire, sinon chez les houris, du moins à la recherche de la pierre noire qu'Adam put emporter du Paradis terrestre, et qu'il déposa pieusement à l'endroit même que choisit Abraham, guidé par l'ange Gabriel, pour y construire la Kaaba, ce merveilleux temple de 1 islamisme et du tombeau de Mahomet, qu'il faut visiter, au moins une fois dans sa vie, pour être digne des faveurs du prophète. Il veut, de plus, nous montrer, non loin de là, dans l'étroite et stérile vallée qui groupe actuellement la Mecque, le puits miraculeux où la fugitive Agar, épuisée de passion et de fatigue, put enfin se rafraîchir. Et, grâce à lui, malgré l'accablante chaleur, le groupe des anciens, ainsi que l'appellent les marsouins, est aussi vaillant que celui des jeunes, dont un artiste de talent, M. Sabatier, aussi paresseux, dit-on, qu'il est artiste, est en train de crayonner les poses de fantaisie.
Le soir, à l'arrière, la mer sillonne un long panache d'éclatantes étincelles. Au-dessus de nos létes, le ciel scintille sa pure lumière d'innombrables étoiles. Et derrière nous, l'espace fuit, nous entraînant toujours plus loin des chers nôtres, mais là aussi où nous appelle la Patrie.
22 janvier. — Ce matin, à sept heures, le thermomètre marque 34 degrés et l'eau de mer, à 7 mètres de fond, accuse 26 degrés. Dans la cale, sous nos pieds, des nègres entretiennent les feux des chaudières. Dans cette rude traversée de la mer Rouge, ils en sont seuls régulièrementcapables. Ce sont généralement des Laptots, engagés à cet effet dans les ports de la côte, puis réunis à Suez, et ne reculant devant aucun travail, si pénible qu'il soit, pour acquérir la j)elite somme d'argent qui leur permettra d'acheter, au pays, la terre, la femme et le bétail qui en font des propriétaires économes, soumis
quand ils sont à bord, insolents autant que braves alors qu'ils ont repris leur lil)erté, et devenant alors les tyrans des autres nègres. Leur quart de service ne dépasse bal»ituellonient pas deux beurcs; et ccpendani, quand ils sont remplacés, ils paraissent véritablement à bout de forces, couverts de sueur et dégraisse, n'ayant d'autre besoin qu'étancherune soif inextinguible, puis, dans une rapide succession de génuflexions, sans le moindre souci de l'entourage, de se tourner avidement vers la Mecque, et de prier ardemment le Dieu de Mabomet. A midi, par le travers des côtes d'El-Yemen nous francbissons le groupe des îles Farsan-Kelji. La mer est à peine ridée par une légère brise de terre. Et ce soir, le sillon argenté que trace notre Saint-Germain n'est plus étincelant des paillettes qui diapraient bier sa surface, mais accompagné, sur ses deux côtés, de larges plaques lumineuses, véritables éclairs qui se forment et qui éclatent sous nos pieds. Et cet incessant cbangement dans les apparences de la mer m'apparaît l'image de notre pauvre cœur bumain. Dieu seul peut lire au fond du cœur de l'bomme qui, sous le masque d'une éclatante gaieté, [)leure souvent au dedans de lui-même dans le souvenir du passé. Si la raison impose parfois une apparente renonciation, elle est généralement impuissante à réaliser l'oubli. Et ce soir, ma pensée s'en va tristement vers celle qui fut un instant mon rayon de soleil et qui m'a laissé ma fille!
23 janvier. — Gbacun cherche, dans les ressources de ses habituelles occupations, à faire parfois plus courtes les heures de la journée. Ce matin, profitant du calme absolu de la mer et malgré la température torride, -iG degrés, que nous subissons, j'ai groupé autour de moi les officiers et sousofficiers du bataillon, et me suis efforcé de leur donner quelques indications hygiéniques qui, peut-être, ne leur seront pas inutiles au Tonkin. Nous filons du reste à toute vapeur, pour reconnaître, à midi, par 41 degrés de longitude est, et 13° 19 de latitude nord, à bâbord, les côtes de Moka, à tribord celles du Danakil.