CHAPITRE PREMIER
Ces mendiants acrobates sont, paraît-il, des condamnes, auxquels toutes autres fonctions sociales sont interdites. S'ils ne sont pas juifs, ils en ont du moins les hal)ituellcs pratiques. Fort tard, dans la soirée, nous nous décidons à chercher quelque repos. Mais, malfjré les moustiquaires qui nous prolèf[ent, le sommeil ne vient pas. Un simple matelas fort dur, un coussin et un drap sans couverture, ce n'est pas assez pour nous fjarantirdu froid, qui devient fort pénible vers le matin. Et nous avons hâte de profiter de nos dernières heures à terre afin de visiter un peu les environs de la ville.
L'île de Ceylan, l'île fortunée, l'île du bonheur, disent les indigènes, fut le paradis terrestre. De fait, les côtes seules en sont chaudes et malsaines. A Colombo, la température moyenne de l'année est de 27 degrés, la pluie est très fréquente, très abondante, et les bourrasques parfois redoutables, notamment pendant la mousson du nord-ouest, de mai à novembre. A Kandy, qui est la capitale de l'île et la résidence du rajah ou vice-roi, le climat est au contraire très tempéré, sec et agréable. C'est que Kandy, actuellement relié à Colombo par un chemin de fer, est à 2,000 mètres d'altitude, au milieu de superbes montagnes luxuriantes, de sources vives et de forets odorantes. C'est aux environs de Kandy, où l'armée possède un vaste sanatorium, que les riches anglais vont se reposer des chaleurs du littoral.
C'est donc toujours, sinon le paradis terrestre, du moins le paradis de Ceylan. L'inquiète curiosité de notre père Adam, sa désobéissance aux faciles obligations de résidence que lui avait faites le Créateur, furent en vérité bien coupables. Adam, l'enfant de la terre, le fils de la lumière et de la nuit, ou bien du chaos mis en mouvement par l'Esprit passionné de l'amour fécondant, fut, dit la légende transmise par les parsls, placé dans un jardin délicieux de l'île de Ceylan. Il y jouissait, sous la seule réserve de l'obéissance, du bonheur parfait, lorsqu'il fut séduit, entraîné par le méchant Esprit, le menteur Ahrimane, à la recherche de l'inconnu. Et il s'en fut, franchissant l'étroit passage, Adam bridge, qui relie l'île au continent.
11 en serait vite revenu sans doute, si le même esprit n'eût résolu d'entraîner également Eve dans la désobéissance au Créateur.
— Adam, hu dit-il, vous a quittée pour jouir de l'idéale beauté. Il ne reviendra pas au paradis terrestre. Mais vous, Eve, vous y pouvez demeurer et y devenir, avec ma science, l'égale du Créateur!
— Non, répondit notre mère commune, je ne veux rien apprendre, mais je quitterai le paradis pour rejoindre mon bien-aimé.
Et, franchissant à son tour le passage interdit, elle abandonna le séducteur pour retrouver l'épou.x.
Telle est la légende conservée par les parsis. Elle vaut la Genèse biblique. Elle veut qu'Adam ait été le premier coupable, et que la femme ait été entraînée par la seule passion de l'amour, non par le besoin d'acquérir la science du bien et du mal. Elle justifie la vénération des musulmans, qui, disent-ils, conservent pieusement, à Djeddab, la pierre devenue le tombeau de notre mère commune, alors qu'épuisée de fatigue, et sur le point d'atteindre enfin le fugitif époux, elle fut frappée de la mort, conséquence de sa désobéissance, mais seulement après avoir mérité, par la constance de son amour, la divine promesse de la rédemption et de la résurrection. Elle montre aussi l'erreur du dédaigneux proverbe : C'est une fille d'Eve, dans son orgueilleuse prétention à condamner l'excessive curiosité, plus habituelle peut-être à l'homme que fréquente chez la femme.
Mais, il est dix heures du matin. A peine avons-nous eu le temps d'une magnifique promenade dans les environs de la ville, sur de superbes routes auxquelles le gneiss rocailleux ou cabock détaché des montagnes avoisinantes communique une coloration rouge qui contraste violemment avec la superbe verdure des côtés. La sirène se fait entendre ;il faut rejoindre à la hâte, sans espoir d'assister aux fêtes préparées à l'intention d'un ancien gouverneur, attendu d'un moment à l'autre.
A onze heures, et malgré la difficulté des approvisionnements de charbon, notre Saùit-Germain reprend la mer,
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salue, au passage, par les clairons de la légion élrangère qui sonnent aux champs, et par les acclamations de toutes les Iroupes à l»ord du C/iofon, encore retenu |)ar des avaries de inacliinc. C.etle atlcnlion du liculcManl-coloiicl Duchenne, commandant de la légion, est une niarfjue de Tespril militaire etpatriotique qui l'aninn', cl qui contraste; agréablement avec l'apathique indifférence, dont, païaît-il, un de nos régiments du corps expéditionnaire aurait eu à souffrir déjà, de la part de son chef.
La côte défile rapidement sous nos yeux, suj)erl)e de verdoyanle frondaison, coupée ç<à et là de larges rivières et de riches coteaux dominés par la haute crête du pic d'Adam, dont l'allilude dé[)asse 2,0!)() mètres. Et nous voici à hauteur de Pointe-de-Galles, qui fut autrefois, à l'extrémité sud de l'île, le port le ])lus fréquenté, mais qu'il a fallu, paraît-il, abandonner en raison de sa mauvaise tenue pendant la mousson sud-ouest. Non loin de là, d'épaisses vapeurs proviennent, dit-on, de nombreuses sources thermales.
Mais la mer devient pénible, la chaleur augmente et nous oblige au repos.
'2. février. — Par le travers du golfe de Bengale, les courants nous sont contraires, paraît-il; la mer est démontée, et le baromètre, qui a très sensiblement baissé, fait craindre un de ces orages qui sont fréquents dans le golfe, notamment pendant la mousson de sud-ouest; le Saint-Germain avance péniblement. A midi le point nous indique Q°'SO de latitude nord et 81°30 de longitude ouest, entre les sondes 2638 et 2412, La chaleur est accablante, sans cependant dépasser 28 degre's, mais en raison de la transpiration qu'elle provoque. Dans la soirée, une épaisse ligne de gros nuages noirs contraste avec le scintillement des étoiles et la phosphorescence de la mer. C'est l'annonce d'un cyclone, disent les marins. Et notre commandant ne quitte pas son poste d'observation sur la passerelle.
Dimanche 3 février. — La nuit a été pénible, anxieuse.
Les grains se sont succédé violents, presque sans interruption. La mer demeure méchante. Et le Saint-Germain, contrarié par les courants, avance péniblement.
A midi le point nous donne 5°30 de latitude nord et 86 degrés de longitude. Nous sommes en retard de quarante milles, me dit le commandant Traub, et cependant encore obligés de louvoyer avec prudence. Le thermomètre demeure invariable entre 30 et 31 degrés.
A Jévrier. — Dans la soirée, le vent a tourné vers le sudest et la mer est devenue fort calme. Vers midi nous sommes par le travers de la Grande-Nicobar, dont nous reconnaissons la côte. Le groupe des îles Nicobar constitue un archipel qui occupe, à l'entrée du détroit de Malacco, l'espace compris entre les G'-O' degrés de latitude nord et 90'-92' degrés de longitude est. Elles sont couvertes d'épaisses forêts peuplées d'animaux nuisibles, et réputées fort insalubres. Les Anglais et les Hollandais y ont cependant établi plusieurs comptoirs pour le commerce des soies, du tabac et surtout des bois. Gomme partout dans le voisinage de la ligne équatoriale, la température entre le jour et la nuit y demeure à peu près invariable. D'une saison à l'autre elle varie à peine de 5 à 6 degrés. Sauf à l'approche des orages, les vents y demeurent constants dans leur direction, et le baromètre y oscille fort peu.
Mardi o février. — Ce matin, vers dix heures, nous touchons la pointe d'Atchin, qui est l'extrémité nord-ouest de l'île de Sumatra, à l'entrée du détroit de Malacca. La grande île de Sumatra, malgré la richesse de son sol largement arrosé par de nombreuses rivières et généralement bien cultivé, malgré l'élévation des montagnes boisées (parmi lesquelles le mont Ophir, qui dépasse 4,000 mètres) qui en occupent le centre, est réputée fort insalubre. Elle est cependant très peuplée; les Chinois y pullulent et y prospèrent sans empêcher les Européens d'y entretenir d'importants comptoirs. La race autochtone, qui habite le centre, est demeurée, dit-on, rebelle