‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 2 sur 104 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ministère de la guerre, le médecin inspecteur Didiot. Je le ferai, mais très inutilement sans doute, quelles que soient son incontestable équité et sa préoccupation d'une bonne exécution du service. .Ti; n'ai pas à discuter, du reste; quelque étrange que soit la situation, je suis prêt à partir, espérant bien n'être pas inutile.

Paris, Q janvier 1884. — L'heure du départ a sonné. Avec ma femme et ma chère fillette, j'ai fait, cet après-midi, une dernière promenade au jardin des Buttes-Chaumont. Le temps est superbe, les cloches du dimanche sonnent en joyeuse envolée et quelques gros nuages du sud-ouest n'arrivent pas à cacher le soleil qui éclaire la capitale. Adieu, dans une dernière étreinte, vous que j'aime comme j'aime ma Patrie!

A Lons-le-Saunier, mon vieux père m'attend. Il est, depuis la mort récente de ma sainte mère, épui.sé par le chagrin, mais n'en conserve pas moins la mâle résignation des grands caractères. " Je ne te reverrai pas, me dit-il. Mes jours sont comptés. Que Dieu te garde! »

Et nous nous séparons, moi fort de sa paternelle bénédiction, lui virilement résigné, me rappelant cette maxime de Lacordaire : « Rien n'est plus dur que le devoir en concurrence avec l'affection, car il faut que le devoir l'emporte. »

Marseille-Toulon, S- 10 janvier. — Voici mon frère Henri, mon meilleur ami, mon confident et mon conseil. Que de choses à nous dire, que de recommandations mutuelles à nous faire ! Notre père, ma femme, ma fille chérie, toute ma famille dont je veux avoir des nouvelles qui nécessitent une courte convention télégraphique. Puis les besoins de chaque jour, la durée de la guerre et ses conséquences probables. Deux jours ensemble, sans nous quitter, et cependant les heures sont bien courtes, le temps passe si vite.

Il janvier. — Me voici, presque inconsciemment, à bord du Saint- Germain, un beau transatlantique affrété pour le trans-

port d'un baLiillon du 111', d'une batterie d'artillerie, d'une section d'ouvriers d'administration, constituant un effectif total de 1,082 hommes, parmi lesquels vingt-quatre officiers, de nombreux chevaux et bêtes de boucherie, et d'un énorme matériel. 11 est quatre heures du soir; déjà s'est fait entendre le rude dernier appel de la sirène; voici que l'ancre est levée, que l'échelle est amenée; et mon frère est encore là! Ah! la poignante émotion, alors qu'il s'élance sur la jetée ; un faux pas, il eût été perdu. Le général de Colomb, qui lui-même vient de quitter son fils, et qui se rend compte du danger, pousse un cri. Mais le vigoureux élan à suffi. Mon frère est sauf. Ainsi est la vie; on sait le danger auquel on vient d'échapper, souvent on dédaigne ou méconnaît celui qui va nous atteindre.

Le S ai7it- Germain s'éloigne, ne nous laissant plus, bientôt, que la possibilité de nous saluer, puis tout s'éteint. Adieu famille! Vive la Patrie! La France est un vaisseau dont l'Europe est le port, et qui a ses ancres dans toutes les mers.

J'ignore encore les officiers avec lesquels je me rencontre à bord. Mais voici l'heure du dîner ; chacun parait décidé à échapper, au moins pour le moment, aux rudes angoisses du mal de mer. A la première table, à côté de moi, voici le lieutenant Traub(l) commandant le Saint-Germain^ et le docteur Barril, son médecin habituel ; en face le lieutenant-colonel Defoy, détaché du 143'; le commandant Chappuis, du IIP; puis un jeune artiste, M. Sabatier, engagé parle journal l Illustration. A la seconde table, les capitaines, lieutenants, souslieutenants et officiers du bord forment un groupement très animé. Et bientôt la conversation devient générale.

J'ai, du reste, tout de suite à intervenir dans le but d'assurer le repos de nos soldats. En raison de l'encombrement, la moitié de l'effectif doit demeurer sur le pont pendant que la seconde moitié pourra reposer dans l'entrepont, hâtivement aménagé à cet effet. Mais, et conformément aux habitudes de

(1) Le commandant Traub, devenu, après son héroïque conduite dans le naufrage de la Champagne, administrateur de la Compagnie transatlantique, est mort à Paris le 30 novembre 1890.

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