CHAPITRE PREMIER
la marine, le tour doit se faire par quart de relevée, toutes les deux heures. J'ol)tiens facilement, du commandant Traub, l'alternance par nuit entière, la première portion couchant sur le pont pendant le repos de la seconde dans l'entrepont. Ainsi se trouve écartée une inutile fatigue. Et, m'étant assuré que les hommes étendus sur le pont ont pris les précautions nécessaires pour s'abriter du froid, je gagne moi-même ma cabine, où j'attends inutilement le sommeil. Malgré la fatigue du corps, l'esprit veille et l'imagination travaille.
12 janvier. — Vers sept heures du matin, le Saint-Germain se trouve à l'entrée du détroit de Bonifacio. A bâbord, les côtes de la Corse aux falaises verticales dominées par l'imposante citadelle et la grosse tour de Bonifacio. A tribord, la Sardaigne, dont les côtes arides paraissent également déchirées par la fureur de la mer. C'est là, dans le voisinage du cap Pertusato, que se perdit la Sémillante, chargée, comme l'est aujourd'hui le Saint-Germain, d'un millier de soldats se rendant en Crimée. Pauvres camarades! ils rêvaient de gloire, ainsi que nous aujourd'hui. Et la cruelle fortune leur a brutalement signifié les terribles sacrifices qu'elle impose. Combien de nous, pendant cette campagne que nous commençons, auront sans doute à subir ses mêmes lugubres e.\igences! La mer, dans ce détroit de Bonifacio, est du reste parfois si méchante qu'il faut éviter le défilé et passer plus au large, au sud, vers la pointe de la Sardaigne. A huit heures et demie la côte nous échappe; nous voici en pleine mer Tyrrhénienne, nous dirigeant à toute vapeur vers le détroit de Messine, entre la Sicile et la pointe de l'Italie.
l^ janvier. — Un fort coup de vent a fait, pendant la nuit, sauter les poutres destinées à fixer la tente-abri de l'arrièrepont. La mer est assez calme, cependant. Il n'y a pas de tangage, mais un fort roulis qui incommode jJusieurs d'entre nous.
Ce matin, vers huit heures et demie, nous sommes en vue du groupe des îles d'Eole, devenues les îles Lipari. On dis-
AU TONRIN
tingue nettement l'abrupt rocher du Stromboli et, sinon les terribles forges de Yulcain, du moins l'épaisse fumée, souvent mêlée de flammes, qui s'échappe d'un puissant cratère. Cependant, de nombreuses maisons à blanche façade, à toiture plate, entourées de bouquets d'arbres ou de vignes, paraissent insouciantes des dangers du volcan qui les domine, et qui, depuis de longs siècles déjà, a, paraît-il, cessé de vomir le fléau.
Tout près de là, sur la côte d'Italie, voici la malheureuse Scylla, cette pure nymphe sicilienne dont la jalousie de Circé ht l'horrible monstre, maintenant transformé en un redoutable rocher, dont les cris effrayants ont si souvent poussé les plus hardis marins vers le gouffre de Charvbde; sur la côte de Sicile, Charybde, cette belle bile de Neptune et de la Terre dont l'impitoyable tonnerre de Jupiter punit si cruellement le vol au détriment d'Hercule. Mais les temps ont changé. Notre Saint-Germain se joue des courants qui, parfois, se livrent ici de terribles combats ; il sait éviter de tomber de Charybde en Scylla.
A onze heures et demie, il double le cap Faro, à l'entrée du détroit de Messine, à peine large de 2 à 3 kilomètres. La mer est absolument calme, et la lenteur voulue de notre avancée nous permet de bien voir la haute tour du phare, au-dessous de laquelle un vaste bâtiment carré paraît une caserne fortifiée. Voici même qu'un rayon de soleil nous montre parfaitement la ville, formée de deux étages, le supérieur sur un plateau dominant la mer, l'inférieur au pied d'un rocher couronné par un fort, et se développant dans une sorte de faille, en pente douce vers la mer. Et toute la côte est semée de coquets villages, de belles églises, peut-être aussi de quelques usines dont on distingue les hautes cheminées. Dans le vague lointain, les sommets paraissent couverts de neige.
Voici Messine, l'antique Zanclé, dont le vaste port circulaire, protégé par une puissante citadelle et des forts détachés, abrité actuellement plusieurs navires. C'est une grande ville, dont plusieurs constructions de belle apparence paraissent, malgré les sièges, malgré la peste, malgré plusieurs