‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 34 sur 104 · CHAPITRE DEUXIKMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIKMK

mètres environ. Lu route, en assez bon état, est bordée de mamelons, dont plusieurs couronnés de riches pagodes, de forts et de redoutes. Des rizières d'une superbe venue s'étendent à perte de vue vers l'est. La ville elle-même n'est rien qu'une lonj^ue rue bordée, à droite et à gauche, de misérables paillottes faites de bambous et de terre séchée, ou parfois aussi de débris d'énormes jarres qui sont, paraît-il, l'industrie j)arliculière du pays. Seule celte longue rue, qui court du nord au sud, est pavée de larges dalles inégales, et formant, vers le centre, un dos d'àne bordé de ruisseaux fangeux Les maisons, plus exactement les cagnas, étroitement accolées les unes aux autres, sont toutes adossées à de petits jardins entourés de haies inpénétrables de cactus et d'aloès. Des ruelles étroites et puantes s'en détachent et nous conduisent à d'inextricables carrefours. La plupart des maisons sont, du reste, absolument vides d'habitants, mais encombrées de meubles brisés, d'armes, de tonnelets de poudre et de divers objets de ménage dont nos coolies maraudeurs s'emparent avec avidité, non sans avoir, au préalable, fouillé tous les meul)les et découvert, souvent sous terre ou dans les bambous, les caches de l'argent et des bijoux. Cette ville, actuellement de si misérable apparence, est enfermée dans une haute muraille en brique, elle-même percée de hautes portes surmontées de miradors à double étage, du plus fantastique aspect.

La population, actuellement en fuite ou disséminée dans les environs, ne parait pas devoir dépasser cinq mille habitants. Toutes les maisons sont encore, paraît-il, garnies, sous la toiture, de bambous remplis de poudre que les Chinois avaient disposés alin d'incendier la ville, et qu'il faut prudemment arracher avant d'en permettre l'occupation par nos soldats.

Seule la citadelle, au centre même de la ville, nous apparaît remarquable. Son épais mur d'enceinte, dont les parapets sont garnis d'étroites défenses en bambous acérés, est entouré d'un large fossé rempli d'eau et traversé, sur quatre faces, par des ponts de brique en dos d'âne qui donnent accès à de

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superl)e? portes généralement protége'e? par un épais parapet de terre. Au centre, une haute tour octogonale, surmontée du drapeau tricolore, domine la pagode rovale qu'occupaient hier les généraux chinois, et qu habite aujourd'hui son nouveau chef, le général Millot. Dans la cour, sous des pins majestueux, sont accumulés divers pavillons chinois et des armes de toutes espèces, depuis le primitif trident longuement emmanché jusqu'aux fusils des derniers modèles, que les fuyards ont abandonnés. Voici l'étendard de soie verte à bordure grenat qu'a remplacé notre drapeau national au sommet de la tour royale. Et sous lui, dorénavant impuissants à le protéger, une mitrailleuse et toute une batterie de canons Krupp aux culasses couvertes d inscriptions chinoises. De nombreuses pagodes, garnies de riches idoles au fantastique rictus, d'immenses magasins à riz portés sur d'énormes madriers qui les isolent du sol, de sombres prisons dans lesquelles des colonnes eu Itois de teck fixent encore des chaines et des anneaux destinés aux prisonniers, puis quelque^ rares habitations privées, occupent toute son étendue, qui ne paraît pas dépasser un kilomètre carré .

Dans la soirée j al l'occasion d'être présenté par mon chef au général Millot. Il m'accueille avec bienveillance, me félicite des dispositions prises à l'ambulance, et se rappelle aussi bien, me dit-il, mon étude des eaux minérales de Lons-le- Saunier dont il a fait personnellement usage, que de mon vieux père qu'il a appris à connaître pendant son séjour dans le pays, et pour lequel il a grand respect.

Sous cette apparente bonhomie du général, étonné du peu de résistance qu'il a rencontré, mais aussi, dit son entourage, vexé de l'heureuse initiative du général de ^Négrier qui a brusqué le mouvement, et a eu le grand tort de s'emparer de Bac-Ninb sans son intervention, on a quelque peine à retrouver l'intraitalde radical qui voulait lui-même, paraît-il, exécuter le duc d'Aumale, et dont on a pu dire que son ardent républicanisme lui a seul valu le commandementsans partage

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(lu corps expéditionnaire du Tonkin. Il faut attendre i)our le pouvoir justement apprécier.

15 mars. — L'ennemi est en fuite désordonnée vers Thai- Nguyen et Lang-Son. ¥A^ bien tardivement, semble-t-d, les deux brigades reçoivent l'ordre de le poursuivre; la première suivant la rive droite du Song-Cau jusqu'à Thaï-iNguyen ; la seconde traversant le Heuve à hauteur de Dap-Cau, pour gagner la route de Lang-Son.

La brigade Négrier commence son mouvement dès six heures du matin, traverse rapidement le pont de bambous jeté sur le lleuve en avant de Dac-Cau, reconnaît en route les villages de la rive gauche, notamment celui de Van-Linh, que l'on dit encore occupé, et s'avance régulièrement vers Phu- Lang-Gian. Le pays est pittoresque, la route, un misérable sentier, serpente en de verdoyants coteaux couverts d'élégantes habitations mandarines, et de pagodes enfouies dans les arbres.

L'avant-garde est formée des tirailleurs annamites et tonkinois, immédiatement suivis d'une batterie d'artillerie, de deux compagnies du 23% d'une section de pontonniers et d'un détachement de l'ambulance, sous les ordres de l'aide-major Achard, pourvu seulement de quelques brancards et des musettes de premiers pansements. Le gros, sous les ordres du lieutenant-colonel Duchesne, est formé de deux compagnies du 23% un bataillon de la légion, deux batteries de douze, avec le capitaine de Saxe, l'ambulance sous mes ordres et la réserve d'artillerie. L'arrière-garde, confiée au commandant Hutin, comporte deux comj)agnies tirées du deuxième bataillon de la légion étrangère. Chaque homme a reçu seulement deux jours de vivres, en plus des vivres du sac qui doivent être consommés pendant cette première journée de marche. .1 ai dû maintenir, à Dap-Cau, le médecin-major Baudot, chargé de garder notre iloltille d'ambulance et d'assurer, le cas échéant, l'évacuation rapide des malades et des blessés vers Haï-Zuong. Vers dix heures, à proximité d'un gros village que l'on me dit être Nieu-Tiet, la colonne accélère le pas. L'ennemi, dit une note que je suis chargé de faire porter

au quartier général, à Bac-ÎSinh, par un des caléchistes que j'ai pu conserver avec moi et qui me sert d'interprète, se masse à Phu-Lang-Thuong, sur les deux rives du Song- Thuong-Gian, c|u"il va falloir traverser pour le poursuivre. Et de fait, vers midi, notre avant-garde est aux prises avec lui. Mais, semble-t-il, quelques volées de mitraille, quelques feux de salve ont sufH déjà pour nous rendre maîtres de la rive droite. Malheureusement le passage de la rivière, insuflisamment préparé, doit s effectuer à Taide de barques découvertes dans les environs, et malgré l arrivée, un peu tardive, de la Trombe et de V l'.clair venus des Sept-Pagodes, il nous prend un long temps.

La poursuite cependant peut être poussée à cinq ou six kilomètres de la rive gauche, au delà de Phu-Lang-Gian, où la brigade doit cantonner ce soir. Mais déjà trois de nos braves soldats, deux linthaps et un de la légion étrangère, Bruny. alleinls à bout portant à l'attaque des premières maisons, ont payé de leur vie leur héroïque dévouement. Je laisse à mon collègue Achard la pénible mission de les faire inhumer à proximité de la pagode réservée à Tambulance, et je peux ainsi, accompagné seulement de quelques j)orteurs, me porter en avant. C'est fini, du i"este ; les Chinois s'enfuient en déroute. Il est sept heures du soir, et nos soldats ont un impérieux besoin de repos. Je suis moi-même très fatigué, et ce soir, pendant que je rentre péniblement au cantonnement, les nombreuses lucioles qui volent autour de moi se confondent avec un scintillement des veux, pénible svmplôme d'un état congestif dont quelques al)lutions d'eau froide auront sans doute bientôt raison, il faut cependant encore, avant de pouvoir goûter au dîner que les Chinois nous ont abandonné dans la précipitation de leur fuite, avant de trouver un coin pour reposer, se garer d'un violent incendie qui brûle, en quelques minutes, toutes les pailloltes voisines. Les Chinois non seulement avaient en effet disposé sous les toitures en chaume de la plupart des maisons des fougasses de l»ambous, mais encore, dans la précipitation de leur fuite, abandonné de nomltreux tonnelets de poudre. Nos coolies, occupés à faire cuire leur

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riz, et plus souvent encore à piller, n'y ont pas pris garde. 11 a suffi d'une étincelle. VA voici qu'un infirmier découvre, sous le plancher inonic de la pagode occupée par l'ambulance, plusieurs caisses remplies d'ohus. L'ennemi, sans doute, a pU emmener les canons, mais a al>andonné les projectiles dont il n'a j)as eu le temps de se servir. Kt nous voici formant la diaînc, pour nous en dél)arrasser au plus vite. Gomment avons-nous échappé à de terrlMes explosions, comment la pagode, heureusement couverte en tuile, a-t-elle elle-même échappé à l'incendlç? C'est providentiel. J'ai le droit de dire, du moins, que le danger, si manifeste qu'il ait été, nous a trouvés de sang-froid, et que chacun de nous a su faire son devoir.

Deux enfants et un vieillard ont été brûlés vifs. Plusieurs de nos coolies ont été gravement atteints. Par une chance inouïe, aucun de nous. Et le danger auquel nous venons d'échapper, celui qui bien certainement nous menace encore, n'empêchent aucun de nous de dormir d'un profond sommeil. Il est minuit, du reste, et nous devons repartir demain dès l'aube. La fatigue est un précieux oreiller.

IG viars. — En route dès cinq heures du matin, poursuivant l'ennemi sur l'étroit chemin, à peine praticable aux piétons, que les indigènes qualifient pompeusement la route impériale de Lang-Son. L'ambulance a dû laisser à Phu-Lang quelques malades et les blessés de la veille, qui seront immédiatement évacués surl'hôpital d'Haï-Zuong. Ellepasse, très exactement, au point initial, à deux kilomètres environ de Phu-Lang, à sept heures cjuinze. Etdéjà la colonne, au village de Phu-Rou, s'est enrichie de quatre superbes canons Kruppqui paraissent n'avoir pas encore servi. Les Chinois en fuite paraissent n'avoir pu sauver que les pièces dont ils se sont servis en avant de Phu-Lang, et dont même ils ont dû abandonner une partie des obus. Dès la sortie de Phu-Lang, à partir de la jonction des chemins se dirigeant d'une part vers Lang-Son, d'autre part vers le Loc-Nam et Chu, le pays change rapidement d'aspect; il paraît plus accidenté, et les rizières y deviennent rares.

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Brusquement, la bataille s'engage sur toute la ligne. Il est neuf heures et demie. Les Chinois n'ont pas eu le temps de fuir, et sont embusqués çà et là, entre la route et la rive gauche du Song-Thuong. Les villages de Mv-Lac, Phu-Li, Yen-Ley sont fortement occupés et vivement enlevés. Les Chinois V subissent de grandes pertes, mais paraissent incapables d'une longue résistance. Et l'ambulance recueille seulement trois blessés, heureusement légèrement atteints. Un seul homme de la légion, le caporal Thoman, un enfant de notre Alsace, a été tué, à bout portant, par une balle dans la région du cœur, pendant qu'entouré d'ennemis il n'en continuait pas moins l'attaque d'une maison dans laquelle il espérait pouvoir abriter son escouade. Son corps sera inhumé devant la pagode Yen-Ti, qui j)rendra dorénavant le nom de pagode Thoman. Les honneurs militaires sont rendus, au passage, par une compagnie du ;2;i% et les dernières prières dites par notre aumônier, l'abbé Mac.

La brigade, ainsi débarrassée des bandes disséminées dai>s les villages de la route, se porte rapidement en avant, sans même un instant de repos, et ne tarde pas à arriver à hauteur de Lang-Kep, un petit village à l'entrée d'une gorge qui paraît commander un étroit passage. Les Chinois y sont fortement retranchés, et occupent notamment un fortin très abrité.

L'artillerie (capitaine de Saxe) occupe, sans coup férir, et dans un superbe effort, un mamelon, dont les Chinois sont vivement chassés par quelques feu.v de salve.

L'infanterie se porte à l'attaque du village et s'empare à l'assaut du fortin. L'ennemi s'enfuit en désordre, pourchassé par la mitraille, vers Cao-Son et les montagnes Dong-Nai, sur la rive droite du Song-Thuong. Il a subi des pertes sérieuses, bien que paraissant très disséminé. De notre côté un seul homme, Morecq, de la légion étrangère, est gravement atteint d'une fracture comminulive de l'avant-bras gauche, et devra subir l'amputation. Cinq autres sont atteints sans gravité. Et l'ambulance, installée à mi-côte d'un petit mamelon qui domine la roule à 150 mètres du village,

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