‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 46 sur 104 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

H est midi; aucun obstacle. La colonne n'en stationne pas moins lon^jlemps encore sur la rive gauche, et vient enfin prendre position en amont d'un pont de pierre jeté sur un aroyo transversal, sur la route directe de Hong-Hoa. Il y a là déjà quelques retranchements avancés, mais ils sont abandonnés et demeurent absolument muets. Enfin, vers deux heures après midi, le général en chef donne ordre d'avancer. 11 sait pertinemment que la citadelle est déserte, et que le général de Négrier vient, le premier, d'y pénétrer, accompagné seulement d'une petite escorte. En route donc, pour nous trouver bientôt en présence des formidables retranchements qui entourent la ville, et que l'ennemi a misérablement refusé de défendre. Chemins couverts, casemates armées, batteries sous terrassements, fossés et talus hérissés de pointes de bambous, coupés au ras du sol, solidement reliés entre eux par un enchevêtrement inextricable de liens, euxmêmes maintenus sous d'épaisses mottes d'argile fortement tassées... rien n'y manque.

On pourrait, en vérité, s'attendre à quelque surprise. 11 n'y a rien à craindre. La citadelle et la ville sont minutieusement fouillées; elles sont bien désertes. Pavillons noirs et Chinois ont fui, misérablement, sans combat. Seuls quelques bambous remplis de poudre et disposés, suivant l'habitude, dans les toitures de très rares maisons encore debout, détonnent de temps à autre, maintenant l'incendie.

Et notre entrée dans cette ville, dans cette citadelle en ruine, n'a véritablement rien de triomphal. Quelques cadavres calcinés apparaissent au milieu des décoml)res; ce sont, paraît-il, des prisonniers que les Chinois ont laissés enchaînés après avoir mis le feu aux prisons. Et c'est tout.

L'ambulance, après une longue recherche, trouve enfin son cantonnement dans une jolie habitation de mandarin située à un kilomètre environ du rempart, près de la porte ouest de la citadelle. Elle peut confortablement abriter et soigner seulement quelques malades, car heureusement il n'y a parmi nous ni blessés ni morts.

A vrai dire, la ville de Hong-Hoa ne paraît pas avoir l'im-

150 AU TONRIN

nortance qui lui avait été primitivement attribuée. Elle n'était, apparemment, qu'un centre militaire. La citadelle elle-même est sensiblement plus petite que celle de Sontay, mais également bien construite, et assurément capable d'une sérieuse résistance.

La rumeur prétend que la brigade Brière de Tlsle, qui devait pénétrer avant nous, s'est égarée en chemin. Le passage de la rivière Noire, vers Bat-Bac, en raison du très petit nombre de sampans qu'on a pu se procurer, a été, ])arait-il, très laborieux, et s'est continué pendant toute la nuit du 11 au 12 avril. Deux hommes de l'artillerie se sont noyés avec leurs chevaux. Puis, la route est devenue très difficile, faite seulement d'étroits sentiers escarpés, parfois à pic, ou dévalant brusquement pour aboutir à quelque fondrière. L'artillerie a éprouvé, en partie du moins, de telles difficultés, qu'elle a dû rebrousser chemin. Heureusement, du reste, l'ennemi a disparu, et la colonne, après avoir détruit un fort abandonné situé au sommet du massif, a pu, fort tard dans la soirée du 12, se présenter en vue de Hong-Hoa. La citadelle était occupée déjà par la brigade Négrier.

13 avril (jnur de Pâques). — Adonc, sans messe et sans bréviaire, notre aumônier put, ainsi que nous, se reposer le jour de Pâques.

Mieux est de ris que de larmes escripre Pour ce que rire est le propre de l'homine.

Et voici que, se ressouvenant de rhumoristlque abstracteur de quintessence, tout en banquetant joyeusement en la cassine, un de nous, nouvel Alcofribas, redit la page de circonstance :

Il Gymnaste interrogea sur l'heure Gargantua, s il les devoit poursuivre? A quoi dit Gargantua : " Nullement, car selon vraie discipline militaire, jamais ne fault mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle nécessité lui multiplie sa force et accroist le courage que jà estoit défect et failli. Et n'v a meilleur remesde de salut à gents estonnés et recreus,

C H API TKE DEUXIEME 151

que n'espërer salut aucun. (Juanles victoires ont été tollucs des mains des vainqueurs parles vaincus, quand ils ne se sont contentés de raison, mais ont attenté tout mettre à intermicion, et destruire totalement leurs ennemis, sans en vouloir laisser un seul pour porter les nouvelles. Ouvrez toujours à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plutôt leur faites un pont d'argent afin de les renvoyer. »

Et Gymnaste n'avait ni les vertus de notre chef d'état-major, ni la précieuse assistance du moine. Notre frère Jean des Entommeures pensait sans doute beaucoup plus au jambon de Pâques, qu'il avait entaillé déjà le vendredi saint, qu'à dire messe, ou même remercier Dieu de notre si facile victoire.

Notre grand chef, cependant, après la laborieuse méditation, décide qu'il y a lieu de poursuivre l'ennemi. Et tardivement, dans la soirée, il adresse l'ordre suivant n" 33 :

Il Lundi 14 avril, à si.v heures du matin, un détachement de la deu.xième brigade, commandé par M. le général de Négrier, se mettra à la poursuite de l'ennemi dans la direction de Plui-Lam-Tao, point qui ne devra pas être dépassé.

Il La colonne sera composée de deux bataillons de la légion, lieutenant-colonel Duchesne; de deux bataillons de France, lieutenant-colonel Defoy; de deux batteries de 80 de montagne, d'une batterie de 80 de campagne, commandant de Douvres; d'une section de génie; de la section d'ambulance affectée à la deuxième brigade pendant les opérations contre Hong-Hao; d'un maréchal des logis et de quatre gendarmes. Les corps et services toucheront, au convoi, à Hong-Hoa, quatre jours de vivres et un jour de liquides. Une ration de liquides sera touchée au retour. Des guides et des interprèles seront mis à la disposition de M , le général de Négrier, d

14 avril. — Mais cet ordre est à peine en voie d'exécution que nous arrive un contre-ordre : « Le mouvement sur Phu- Lam-Tao n'aura pas lieu. Le général en chef partira pour Hanoi, avec son état-major, le 15, dans la matinée.

Il Le 17, une première colonne partira pour Hanoï; elle sera

placée sous les ordres de M. le colonel Letellier et aura la composition suivante :

« Le demi-escadron de cavalerie, les chevaux et les ordonnances du quartier général. Un bataillon de tirailleurs algériens; une batterie de 65 millimètres.

« Le 18, une deuxième colonne, sous les ordres de M. le général commandant la première brigade, partira pour Hanoï. Elle comprendra les troupes et détachements ciaprès :

ic Deux bataillons d'infanterie de marine ; deux batteries d'artillerie, dont une de 65 et une de 4; le détachement des tirailleurs annamites et tonkinois affecté à la première brigade; l'état-major de rartillcrie et les mulets haut le pied; le détachement de gendarmerie; la section des aérostiers; le détachement des pontonniers.

« Le 19, une troisième colonne se mettra en route pour Hanoï, sous le commandement de M. le lieutenant-colonel Defov et sera composée des éléments suivants :

« Deux bataillons du régiment de marche de France ; deux batteries de 80 de montagne sous les ordres de ÎNI. le commandant de Douvres; le détachement de tirailleurs annamites et tonkinois.

« M\L le commandant du génie et le médecin chef constitueront chacun, dans leur service, trois convois qui accompagneront les trois colonnes dont il est question plus haut. Ils marcheront, de leur personne, avec la colonne qui partira la dernière de Hong-Hoa. Les batteries de 80 de campagne, avec leur personnel, seront embarquées sur le Cua-Cam à une date qui sera fixée par M. le colonel commandant Tartillerie.

il Le bataillon des fusiliers marins sera transporté sur jonques; il partira le 17 dans la journée; des ordres de détail seront donnés, ultérieurement.

« M. le général de Négrier restera à Hong-Hoa pendant une semaine, procédera à l'installation de la garnison Une chaloupe à vapeur sera mise à sa disposition pour rentrer à Hanoï.

(( Les troupes auront quatre jours de vivres à leur départ

Page 1