CHAPITRE nRUXlEMK
guerre, dit-il, celui qui coupera la tète à un ennemi sera bien récompensé; pour une tète de Français cent taëls (soit environ huit cents piastres) et vingt taéls de plus pour chaque galon sur les manches. Pour une tétc de soldat annamite quarante taëls, pour une tête de catholique dix taëls. » Heureusement pour nous, il semble que les habitants, dès qu'ils échappent à la domination chinoise, sont peu disposés à se rendre coupables de tels excès.
La citadelle, à cinq cents mètres environ du fleuve, est, ainsi que celle de Sontay, de forme quadrangulaire, entourée dun mur en briques adossé à un épais remblai, protégé par de larges fossés. Elle ne parait pas avoir plus de deux kilomètres de tour, est percée seulement de deux porte?,. Tune à l'est, aboutissant à la route de Sontay, l'autre au sudouest, au chemin de Dong-Van. Les vestiges de la ville longent les remparts du sud, partout couronnés de platée-» formes et de meurtrières disposées pour l'emplacement des canons ou des fusils de rempart. De plus, la crête de la muraille est protégée contre tout assaut direct par une épaisse palissade de bambous entre -croisés, intimement reliés entre eux. Quelques rares maisons de mandarins sont encore debout, disséminées çà et là dans les environs. La digue du fleuve et toute lacamj)agne, à cinq ou six kilomètres de distance, sont semées de terrassements protecteurs, de Ijatteries casematées, de réduits communiquant les uns avec les autres par des chemins couverts, ou surélevés sur mamelons artificiels, protégés par un inextricable fouillis de pointes de bambous. 11 y a là, véritablement, une accumulation de travaux qui dénotent une savante conception des choses de la guerre, et dont on ne s'explique pas l'abandon sans défense.
Notre excursion dans la montagne, par le chemin de Dong- Van, nous permet de constater aussi que le pays, s il n'est pas inculte, a été depuis longtemps déjà à peu prés abandonné. Evidemment les soldats chinois ont fait le vide tout autour de la place. C'est à peine si quelques misérables paillottes subsistent encore, cachées, semble-t-il, au fond de
quelque vallon semé de riz. Les champs de maïs, de patates, de haricots ou autres légumes ont complètement disparu. Il n'y a plus que broussailles où dominent les lianes, les joncs et toutes autres espèces marécageuses. Aussi faut-il soigneusement éviter de s'écarter des chemins tracés. J'ai eu, personnellement, une peine inouïe à me sortir d'une fondrière dans laquelle, mon petit cheval annamite et moi, nous enfonçâmes jusqu'au.v épaules. Vn cheval de grande taille ne s en fût pas tiré. Après des efforts dénotant une réelle énergie de race, mon indigène, assurant méthodiquement la place du sabot, a pu se rapprocher insensiblement de la terre ferme, et V prendre appui. J'en ai été quitte moi-même pour la perte d'une partie de ma sellerie et de mes effets d'habillement. Quelques seaux d'eau m'ont rapidement débarrassé de la puante boue dont j'étais absolument couvert. Aussi bien je m'étais imprudemment écarté de mes collègues, qui. me crovant rentré avant eux, m'avaient complètement perdu de vue. J'ai pu m'en tirer sous les seuls efforts que décuple l'instinct de la conservation, grâce à l'énergie de mon petit cheval, et ne rencontrant guère que deux indigènes peu disposés, m'a-t-il semblé, à me comprendre, et moins encore à m'assister.
On comprend l'insalubrité actuelle d une telle région, où l'exubérance de la végétation est entretenue par tous les détritus de la décomposition, où les plantes naissent, vivent et meurent sans culture, où n'existent plus ces belles rizières du delta, sans cesse assainies par le travail, et constituant un véritable drainage du sol. Aussi, les quelques indigènes qui sont demeurés au pays ont l'aspect lymphatique, misérable des races épuisées par le travail, sans réparations suffisantes, dans un pays dont une culture intensive pourrait seule atténuer les dangers d'habitat. Notre interprète assure, cependant, que le pays est riche, et que ses habitants, s'ils ne possèdent de propriétés de rapport, savent cependant gagner et cacher beaucoup d'argent. « Les Pavillons noirs et les Chinois les ont toujours exploités, dit-il, mais ils savent bien aussi les moyens de leur extorquer leur argent : tous prêtent
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à la petite semaine, à des taux variant de 50 à (>0 pour cent. Kt quand ils ont pu, surtout en leur procurant des femmes et de l'opium, leur arracher queUjues barres d'or ou d'argent, ils savent si bien les cacher qu'elles échappent ycncralement aux plus minutieuses investigations. Ils savent, du reste, se contenter d'une mi8éral)le alimentation, et sont habituellement couverts de haillons qui les font apparaître plus misérables encore. Mais vienne une grande fête, alors ils ont de l'argent et le dépensent sans compter pour les plus frivoles amusements. Leur seul souci est d'e'chapper à la rapacité des mandarins et au pillage systématique des Chinois. " C'est là, sans doute, ce qui explique la persistance de nos soldats tonkinois à fouiller les décombres, d'où parfois ils tirent encore quelque cadavre calciné, et à scruter toutes cachettes supposées, mais, au moins en apparence, sans en tirer grand profit.
19 avril. — Nous quittons IIong-Hoa ce matin La colonne est composée des bataillons du 1 1 1° et du 23% de deux batteries de montagne, d'un détachement de tirailleurs annamites et de l'ambulance sous les ordres du lieutenant-colonel Defoy.
Les malades, sauf ceux de la légion, qui demeurent ici avec leur régiment et le lieutenant-colonel Duchesne, ont été dirigés sur Hanoi, convenablement installés sur des jonques aménagées à cet effet. Plusieurs présentent un état fébrile continu qui simule la fièvre typhoïde au début, mais cède généralement, après quatre ou cinq jours d'un usage méthodique du sulfate de quinine. Les diarrhées sont également fréquentes, attribuables autant peut-être à l'action du froid pendant la nuit et à une défectueuse alimentation (conserves de viande et biscuits) qu'à l'usage de l'eau, que l'analyse, au dire de notre pharmacien M. Manget, a, cependant, constatée toujours de qualité potable. Néanmoins, eu égard aux fatigues, aux privations, à l'insalubrité manifeste du pays, à l'humidité et à la température énervante autant que débilitante que nous avons subies, on peut estimer que l'état sanitaire laisse actuellement peu à désirer.
La colonne, prenant cette fols la route directe de Sontav, traverse la rivière Ivoire sur un pont de bambous, longe la crête de montagne entre la pagode de Trong et le mamelon de Trong-Ha qu'occupait notre artillerie lors du bombardement, débouche au marché de Thua-Than et vient cantonner à Dong-Cau, à la jonction de la roule de montagne et d'un autre sentier qui rejoint la digue du ileuve vers Rieu- Moc.
L'ambulance est logée dans une pagode où, pour la première fois, j'ai rencontré Tibis symbolique aux ailes éployées, à la patte fixée sur le dos d'une tortue, et tenant au bec la Heur de lotus, réservé, parait-il, aux pagodes royales. Dans la région, du reste, toutes les pagodes se ressemblent. Toujours entourées d'arbres, notamment de superbes banians qui, disent les indigènes, sont les arbres de Bouddha, et de flamboyants aux larges fleurs écarlates, toutes sont de même forme, ornées des mêmes sculptures représentant des animaux fantastiques, et remplies des mêmes attributs. A l'entrée, deux énormes statues en stuc laqué et doré représentant, dit mon interprète, le génie du bien et le génie du mal; à leur pied des chevaux et des éléphants de carton; sur les cotés, plusieurs gradins, garnis des mêmes grossières statues rappelant les diverses incarnations de Bouddha ; au fond, dans le sanctuaire, abrité par un store soulevé seulement à 1 occasion de quelques rares cérémonies, un autre Bouddha entouré de vases remplis de fleurs, de baguettes d'encens ou parfois encore des aliments, riz, porc, poissons etc., que les indigènes entendent offrir à la divinité. Tout autour, des tambours, des gongs, des cloches plates qui parfois sont réveillées dans un véritable charivari, puis encore des planches laquées remplies de sentences morales ou philosophiques, des lances, des sabres de bois, divers insignes et trophées de justice, et des animaux qui sont, paraît-il, de temps à autre, portés en procession par certains affidés alors revêtus de superbes ornements de soie brodée, qui rappellent les chasubles de nos prêtres catholiques. Presque toujours la toiture, supportée par de superbes colonnes de bois dur, bois de teck généralement, est sur-
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montée d'une failurc (ranlniuux fantastl({nes, dragons el serpents ailés, mêlés dans un enroulement symbolique, et les griffes acérées comme prêtes pour le combat.
Pour la grande majorité, le culte des ancêtres est la seule pratique raisonnée; et la plupart des pagodes sont consacrées non pas à Bouddha, mais i)ien à des parents dont on veut honorer la mémoire, dont on sollicite la bienveillante intervention, ou dont on redoute la malfaisante action. Aussi, dans toutes les habitations, il y a un autel consacré aux ancêtres. Et les pagodes, même les plus riches, sont loin d'avoir une affectation religieuse exclusive. Elles sont fréquemment utilisées pour les usages les plus divers, logement des étrangers, réunion des notables, salles de jeux ou de délibérations, etc., etc. Et c'est ainsi que s'explique leur profusion, alors que, cependant, il n'y a pas de pratiques habituelles du culte.
Qu'est-ce donc, en réalité, que le bouddhisme? Je n'ai pas, jusqu'à ce jour, obtenu satisfaction à ma curiosité. Et c'est tout au plus si, questionnant partout où l'occasion m'a paru propice, j'ai pu réaliser les très incomplets renseignements suivants :
Bouddha (le sage) est le surnom de Çakia Mouni, né, dit la compulsion des textes, mille vingt-neuf ans avant Jésus-Christ, de la vierge Maya qui l'enfanta par le côté droit du ventre. J'ai cru comprendre, aussi, que Bouddha fut un moraliste sévère, et qu'il avait admis l'immortalité de l'âme et son incessante perfectibilité, dans la transmigration des corps, jusqu'à l'anéantissement complet, qui est 1 idéale perfection. Ainsi s'explique le culte des ancêtres qui, s'il n'est pas la religion même, en est du moins la seule pratique habituelle. Perpétuer la mémoire de celui qui n'est plus, à cet effet lui dédier une pagode et l'entretenir avec soin, tout est là; la prière elle-même, si elle n'est pas inconnue, est au moins complètement négligée.
20 avril. — De Dong-Cau à Sontay, la route est bonne et traverse un pays couvert de superbes rizières ou cultures
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diverses. A hauteur de Nha, nos éclaireurs signalent une bande de pirates qui, vers Tam-Son, s'efforcerait de gagner la roule des montagnes. Une compagnie du SS' et les tirailleurs tonkinois sont envoyés en reconnaissance, fouillent quelques villages avoisinants, échangent quelques coups de fusil, et reviennent sans autre incident.
La chaleur est accal)lante; et la colonne n'arrive à vSontay que vers trois heures de l'après-midi. Pour comble, notre aidemajor d'avant-garde, M. L... a négligé de visiter les cantonnements; il conduit l'ambulance vers un misérable hangar, rempli d'ordures. Soit effet de la chaleur, soit effet de la fatigue, chacun est de mauvaise humeur. Notre directeur luimême, toujours si pondéré, devient nerveux et j'ai quelque peine, en allant moi-même m'entendre avec le commandant de la place, à rétablir la parfaite harmonie qui, jusqu'à ce jour, n'a pas cessé de régner entre nous. Il m'est, du reste, facile de trouver meilleure installation, dont chacun se déclare satisfait.
21 avril. — De Sontay au cantonnement de Phong, l'étape est pénible et l'arrivée retardée de plusieurs heures par le passage du Day, que le lieutenant-colonel a jugé nécessaire de faire traverser en sampans, sans vouloir profiter du gué, actuellement, surtout en raison des basses eaux, si facilement praticable, qu'avait indiqué le général de Négrier. Mais il eût fallu donner l'exemple; les admonestations du général, lors du premier passage, sont foutes fraîches encore, et notre colonel, disent les hommes, pendant que la colonne utilise les rares sampnns mis à sa disposition, peut sans souci faire une sieste de plus de quatre heures. C'est ainsi que nous arrivons à Phong à cinq heures du soir seulement. Heureusement l'ambulance y reprend son ancien cantonnement de la grande pagode. Et le bonze, ou mieux sans doute le propriétaire du temple, nous en fait volontiers les honneurs. Il n'hésite même pas, alléché sans doute par quelques piastres, à nous offrir certains objets du culte, gongs et planches incrustées, voire même des ceintures de soie superbement brodées et quelques
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vêtements de luxe. Et le l)onhomme fait ainsi, m'a-t-il paru, de très bonnes affaires.
22 avril. — De Phon^r à Hanoï, une route cjue nous avons parcourue déjà, remarquant au passaj^e les li{;nes de défense enlevées le 15 août par le général Bouet, le fortin de Phu- Hoai, le pont de Papier et la pagode Balny, de si glorieuse et si triste mémoire.
A Hanoï, où nous arrivons vers trois heures de l'aprèsmidi, l'ambulance reprend son ancien cantonnement dans la demi-lune de la porte nord de la citadelle.
La guerre est finie, dit-on, et le retour en France très prochain. C'est le bruit qui court et dont notre chef, après visite à l'état-major, se fait l'interprète. Est-ce exact, je ne le crois pas. Et plusieurs, ainsi que moi, estiment que c'est complète illusion.
27 avril. — Cependant, il semble que toutes dispositions se prennent en vue d'un très prochain rapatriement. C'est ainsi que je suis invité à reprendre mon service au régiment, d'où je n'avais été détaché, paraît-il, que temporairement, et seulement pour le temps des opérations actives.
I» J'ai l'honneur de vous informer, m'écrit mon chef, que les ambulances de brigade étant disloquées par ordre de M. le général commandant le corps expéditionnaire, vous êtes invité à rejoindre votre ancien poste au bataillon du 23° de ligne. Il est bien entendu que vous demeurez le chef de service du régiment, composé des bataillons des 23°, 111° et 143°. »
Mes observations à ce sujet demeurent inutiles. « On donnera des instructions au lieutenant-colonel, afin de faire obtenir au docteur une situation en rapport avec son grade; et, s'il y a heu, des observations seront à ce sujet adressées au ministre. Mais, quand la réponse viendra, nous serons en route pour la France. » Telle est la réponse du colonel Guerrier, chargé, paraît-il, de me dire également que le général en chef a pu apprécier mes services à l'ambulance, et qu'il m'a proposé pour le grade de médecin principal.
29 avril. — (.Nous occupons le delta : la situalion politique et financière de la France, non plus que létat de la température, ne permettent pas d'aller au delà. » Voilà ce qui se dit. Le général en chef vient de partir, cependant, mais accompagné de deux compagnies seulement, pour occuper Thaï- Nguven, sur le Song-Cau. Quant à Lang-Son et à Lao-Kaï, qui sont les deux places frontières du Tonkin, il n'en est plus question. Il faut, parait-il, en attendre la cession des traités à intervenir. Alors la marine et les troupes coloniales suffiront.
Ce n est pas 1 avis du général de Négrier, qui déplore Terreur, et Taltribue tout spécialement à l'action de 1 état-major. <i II se trompe, dit-il, et nous aurons sûrement à en souffrir. Soyons prêts quand même. »
6 mai. — De fait, on annonce que les bandes de Lu-Yinh- Phuoc réapparaissent aussi nombreuses que par le passé, qu'elles pillent plus que jamais le pays, et qu'il est actuellement impossible à nos soldats de s'écarter à quelques kilomètres seulement de Sontay ou de Hong-Hoa. Chaque nuit, disent des témoins dignes de fol, des villages sont pillés et incendiés, les Pavillons noirs emmènent femmes, enfants et bestiaux, massacrant impitovablement tout ce qui leur oppose quelque résistance. VA nous sommes impuissants, tant en raison de l'excessive mobilité de ces bandes de pillards, qu'à cause de la température et de l'insuffisance de nos effectifs de garnison. Pour comble, bon nombre de nos soldats de la légion étrangère désertent avec armes et bagages, cherchant, parait-il, soit à rejoindre Lu-Yinh-Phuoc qui, probablement, les fera fusiller, soit à se livrer eux-mêmes au pillage, et à s'imposer dans le pays. Trente-deux, dit la rumeur, ont déserté depuis quelques jours. Il a fallu déjà en fusiller plusieurs. Ce matin même, voici que d'autres, condamnés pour refus d'obéissance, viennent entendre la lecture de leurs jugements en présence de détachements de tous les corps de la garnison. Et l'état sanitaire à Hong-Hoa est actuellement déplorable.
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8 mai. — Après les nominations, si jjénéralciTiont appréciées, des généraux Brièrc de l'isle et de Négrier à la dignité de grands ofHciers de la Légion d'honneur (23 avril 1884), voici que de nouvelles promotions viennent heureusement consacrer les services rendus jusqu'à ce jour. C'est ainsi que sont nommés au grade d'officier de la Légion d'honneur le médecin principal Drlout et le commandant Godart, du 23" de ligne; dans le grade de chevalier INÎgr Puginicr; le lieutenant Guihal, officier d'ordonnance du général de Négrier; le capitaine Maillât, du 111% le lieutenant Thiébault, du 143" ; le commandant de Mll)iellc,du troisième bataillon de tirailleurs algériens, et le capitaine Negrisse du premier, le capitaine Bolgerte et le médecin-major Lucotte de la légion étrangère; le lieutenant de vaisseau Bourgon du Lac... etc. D'autre part, de nombreuses médailles sont annoncées en faveur des sous-officiers et soldats.
Ce soir, pendant qvie j'adresse mes félicitations aux élus, un formidable orage éclate sur la ville, enlevant les toitures des cagnas, brisant de superljes arbres, arrachant nos poteaux télégraphiques. La grélc, si rare au Tonkin que Mgr Puginicr me dit l'avoir observée trois ou quatre fois seulement depuis vingt-sept ans qu'il y réside, et la foudre font rage, suivies bientôt d'une véritable trombe d'eau. De courte durée, heureusement, à peine une heure, et prélude du changement de saison, de cette mousson du sud-ouest qui annonce l'été, ses orages et ses chaleurs énervantes. De fait, ajoute Mgr Puginicr, il n'y a, au Tonkin, que deux saisons, celle d'hiver et celle d'été; l'hiver, la saison du crachin, de la chaleur sans soleil, à peine tempérée par quelques fraîches journées et surtout par des écarts de température parfois pénibles, sinon dangereux. L'été, qui commence avec le mois de mal, le plus mauvais de l'année en raison de l'action des rayons d'un soleil torrlde, et qui se prolonge, avec les vents d'ouest, jusque vers le mois de novembre. C'est l'époque des typhons et des cyclones, qui, parfois, comme tout récemment, en 1882, ont bouleversé le Tonkin dans toute son étendue, semé la désolation et fait, dit-on, plus de quarante mille victimes. » Puis
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il me raconte que les indigènes savent, en pareil cas, efficacement protéger leurs habitations. « Ils enferment leurs cagnas, me dit-il, entre de forts bambous qui s'entre-croisent, maintenus, par une simple cheville, au-dessus de la toiture, et qui sont solidement fixés en terre à l'aide de pieux les traversant au-dessus d'un nœud. Quelle que soit la violence de la tourmente, les bambous ainsi fixés résistent et maintiennent la cagna. »>
C'est aussi et surtout l'époque des maladies. Et déjà notre état sanitaire s'en ressent visiblement. A Hanoï notamment, l'hôpital est absolument encombré de fièvres et de dysenteries parfois fort graves ; et les infirmeries régimentaires regorgent de malades qui devraient être hospitalisés.
Par ordre du 1" mai, le général en chef a décidé, en effet, qu'en raison de l'insuffisance des hôpitaux, les corps devront garder, dans les infirmeries, tous les malades qui pourront y être traités; et qu'un aide-major devra se tenir en permanence à la citadelle pour porter secours immédiat aux hommes qui tomberaient malades. Mais ces utiles mesures sont à peu près inapplicables, non seulement en raison de l'insuffisance du personnel médical, qui même fait complètement défaut dans quelques régiments (notamment aux tirailleurs tonkinois), que surtout parce qu'il a paru, jusqu'à ce jour, impossible d'améliorer le régime des malades en traitement dans les infirmeries.
C'est ainsi que malgré mes instances, malgré les demandes du général de Négrier, toutes les mesures d'amélioration qui ont été proposées, toutes modifications dans le régime alimentaire habituel des hommes de troupes, alors même qu'ils sont en traitement à l'infirmerie, ont été systématiquement écartées, par ordre, dit-on, de l'état-major, déclarant qu'elles entraîneraient de graves complications dans l'administration des compagnies ! Quelle dérision : l'ambulance possède des vivres de réserve qui seraient fort utiles et qui, du reste, devraient être périodiquement renouvelés. Mais les céder aux infirmeries régimentaires! Cela est impossible; les règlements n'ayant prévu aucun mode de cession, sans
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grave complication dans la comptabilité des services administratifs! Il faudrait, non pas se contenter des infirmeries régimentaires, mais bien, en raison de l'insuffisance constatée des hôpitaux, créer de nombreux refuges, et en assurer le fonctionnement régulier. Les ressources existent, mais le ministre a prescrit que les ambulances doivent être réservées })0ur le service des colonnes en expéditions, et que seuls les médecins de la marine ont mission de l'assurer dans les hôpitaux fixes. Les infirmeries doivent fonctionner comme en France en temps de paix. A la vérité, cependant, en raison de l'encombrement des hôpitaux, elles sont obligées de conserver des malades même gravement atteints. Mais le règlement ne l'a pas prévu. Impossible de modifier même l'habituel régime alimentaire; la diète ou l'ordinaire, il n'y a pas à sortir de là. Il y a un médecin, cela doit suffire; le principe est sauf. Ses prescriptions sont, en tant qu'exécution, d'ordre secondaire. Et d'ailleurs, il n'y a pas à s'en préoccuper autrement, puisque le rapatriement est prochain.
Sans doute, cependant, on s'efforce de réaliser les mesures d'hygiène reconnues indispensables : tous les puits sont curés et ne sont livrés à l'usage qu'après analyse de l'eau; de nouveaux sondages sont activement poussés pour assurer un large approvisionnement; une nouvelle assiette du casei'iiement est arrêtée afin d'éviter l'encombrement; on prévoit même l'organisation d'un second hôpital ou plus exactement l'abandon de l'hôpital absolument insuffisant de la concession ; la viande de distribution est, chaque jour, examinée par un vétérinaire; des nattes sont délivrées pour le couchage ; des tinettes mobiles sont installées à proximité des baraquements et régulièrement vidangées chaque jour, en conformité de l'article 233 du décret du 28 décembre 1883, par les soins du génie; des racloirs et des bailles remplies de lait de chaux sont préparés pour la désinfection quotidienne, les ordures sont rigoureusement enlevées; une seule mare (dite des éléphants) est réservée pour le lavage du linge, toutes les autres demeurant absolument interdites à cet usage; enfin les hommes sont conduits au bain froid trois