‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 49 sur 104 · C8 AU TONKIN · texte numérisé non relu

C8 AU TONKIN

fois par semaine, sur un emplucetnent du fleuve Rouge rigoureusement désigné, et la durée du bain, après un repos suffisant sur place, ne doit pas dépasser 15 minutes, les hommes y étant conduits dès le réveil et ne devant prendre le café qu'à la rentrée... etc., etc. Toutes mesures incontestablement fort utiles au titre préventif, mais insuffisantes eu égard au nombre actuel des malades, qui, pour la plupart, sont atteints de diarrhées dysentériques. On se le demande, pourquoi cette interdiction, d'utiliser les conserves alimentaires, notamment le lait concentré, dont disposent les ambulances? Cela n'est pas réglementaire dans les infirmeries Eh, qu'importe! et l'essentiel n'cst-il pas d'assurer d'abord à des soldats qui ont combattu, qui combattent journellement encore, loin de la mère patrie, tous les soins qui leur sont nécessaires, et auxquels ils ont conquis tous les droits? Il n'y a pas à toucher au matériel des ambulances, soit. Assurément, cependant, les appareils à glace dont elles disposent seraient plus utiles dans nos infirmeries régimentaires qu'au quartier général, pour lequel elles paraissent exclusivement réservées (décision du 10 mai).

12 tuai. — La situation devient véritablement difficile. Les petites coteries de la société d'admiration mutuelle sont, disent les grincbeu.x, les seuls bons arguments. De fait, quelques citations à l'ordre, à propos de l'affaire de Hong-Hoa, provoquent l'hilarité. Cela sent le vaudeville, et nombreux sont les vétérans qui déplorent ouvertement de voir amoindrir ainsi le prestige de la distinction la plus honorable qui soit dans l'armée. Sans aucun doute, cependant, certaines de ces citations sont méritées, celles notamment des commandants Berger et de Douvres, des capitaines Laperrine et de Saxe, de quelques braves soldats. Mais, à tort ou à raison, certaines autres sont sévèrement appréciées. « Elles récompensent des fumistes, dit-on, et méconnaissent les plus méritants. 1)

Aussi bien, l'état atmosphérique impressionne manifestement, même les plus flegmatiques. Les orages se succèdent

CIIAPITRK nKUXIEME Ifif)

sans interruption; la chaleur est accai)lante; le corps, constamment en sueur, se couvre de hourhouillcs et de furoncles qui sont autant de pénibles exutoires; la respiration devient paresseuse et le pouls de plus en plus fréquent, bien qu'il n'y ait pas élévation appréciable de la température du corps; l'appétit s'en va, et les digestions ont besoin de l'excitation factice des piments, notamment du cary, pour activer l'indispensable sécrétion des sucs gastriques; l'anémie fait de rapides progrès, l'innervation, temporairement surexcitée dans l'effort, s'épuise, et les énergies font place à un affaissement physique d'autant plus pénible qu'il n'est pas le repos.

A côté de moi, l'incessant beuglement de la grenouillebœuf, la Rana occellata de Linné, me remet en mémoire notre hon Lafontaine. « La j)écore, dit-il, s'enila si bien qu'elle creva, » ce dont elle ne paraît, du reste, aucunement se soucier. Puis, voici l'insupportable vacarme du jecko, qu il faut savoir subir cependant, paraît-il, malgré son repoussant aspect de lézard à peau grise couverte de pustules, parce qu'il dévore les insectes, notamment les moustiques, dont le bourdonnement continu nous agace plus encore peut-être que la piqûre. Puis ce sont les crapauds et surtout les rats qui, dans nos misérables cagnas, pullulent plus agités, plus audacieux que jamais, cherchant le grain et dévorant tout, jusqu'à nos effets, nos chaussures mêmes, qu'il faut suspendre, pour les garantir, à un fd de fer passé dans une bouteille cassée.

Cette nuit même, pendant que je somnolais péniblement sous une moustiquaire impuissante à me garantir, voici qu'un énorme rat arrive jusque sur mon lit, et me réveille après un horrible cauchemar. L'instinct de la conservation domine tout. iNIachinalement, inconscient de mon acte, ma main violemment serrée sur le visqueux animal s'efforce de le rejeter au loin. Comment n'ai-je pas été cruellement mordu, je ne me l'explique pas. Ce que je sais bien, c'est que la sensation fut atroce et que, si impérieux que fût le hesoin de dormir, il me fut dès lors impossible de fermer l'œil. Assurément mon hoy eût été moins impressionné, car, dès le matin, il riait de mon aventure, et, se mettant en chasse, ne tardait pas à me

débarrasser de dix-sept d'entre eux, paraissant vivre en bonne intelligence, sous la paille de ma toiture, à côté d'un superbe cliat sauvage. Aussi bien, le rat est très estimé des Tonkinois, et mon boy, fier de sa chasse, me déclare qu'il va s'en régaler lui et ses camarades. Le rat n'en n'est pas moins le fléau du pays, dont il dévore le riz et toutes les récoltes.

Ce soir, l'atmosphère ambiante est véritablement chargée d'insectes volants ; il y a une véritable pluie de cirons, de fourmis ailées qui s'abattent partout. Ces fourmis, énormes au corselet, font de fort pénibles piqûres, et présagent, diton, la très prochaine apparition d'un ouragan. On le présagerait à moins, tellement est manifeste l'énervement général.

14 mai. — Une déclaration officielle nous informe que la Chine s'est inclinée. «Le général en chef, dit l'ordre du jour, est heureux de faire connaître aux troupes du corps expéditionnaire, que le 11 mai, à Tien-Sin, il a été conclu, entre la France et la Chine, un traité qui est la sanction et le couronnement du succès. La Chine s'engage à respecter les traités faits ou à faire avec l'Annam, à faire évacuer, par ses troupes, tout le Tonkin, y compris Lao-Kaï et Lang-Son, à admettre le trafic sur toute la frontière limitrophe du Tonkin, dans des conditions libérales qui seront réglées par un traité. »

Le traité a été signé, paraît-il, par le capitaine de vaisseau Fournier, commandant le Volta, et par le vice-roi du Petchili, au nom de l'Impératrice régente. Malgré les efforts occultes de certaines puissances étrangères, il consacre tous nos droits au protectorat du Tonkin, éloigne les troupes chinoises de la frontière et assure, au commerce, la libre navigation du fleuve Rouge et de tous ses affluents. De son côté, la France renonce à toute indemnité de guerre, et s'engage à protéger la Chine contre toute invasion ultérieure par le Tonkin. Le traité, sans doute, sera ratifié par la cour de Hué. Nous aurons cependant, et malgré la promesse d'inie évacuation rapide, probablement à lutter longtemps encore contre les bandes de pirates, Pavillons noirs et autres, qui infestent le pays, rançonnent, pillent ou brûlent les villages, enlèvent les femmes

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