CHAPITRE DEUXIEME
et les enfants et s'enfuient, se dispersant et se mettant à l'abri, pour recommencer un peu plus loin, dès qu'ils ont la certitude de n'être point inquiétés par nous. Et d'ailleurs, il faut tenir grand compte de la duplicité chinoise; nul doute, en effet, que ces prétendus pirates sont des mercenaires clandestinement entretenus par elle. De l'avis du grand nombre, la lutte n'est pas terminée, la pacification du pays nécessitera de nouveaux efforts et un long temps encore, il n'est cependant question que de notre prochain rapatriement. N'est-ce pas complète illusion?
15 tnai. — La rumeur persistante d'un prochain retour en France est manifeste satisfaction. Chacun se précipite aux acquisitions des curiosités du pays. Les vieux bronzes qui furent, parait-il, autrefois de véritables objets d'art, très répandus dans le pays; les cuivres brûle-parfums et cassolettes ornées des fantastiques dragons habituels; les éventails en plumes de paon montés sur bambou et fixés à un long manche à l'aide desquels les boys procurent quelque fraîcheur aux mandarins et puissants du jour; les incrustations de nacre sur bois de trac qui, malgré l'invariabilité des dessins, dénotent autant de patience que parfois de réelle aptitude artistique ; les cloches plates; les gongs; les féroces bouddhas aux longues oreilles; les faïenceries communes et les porcelaines importées de Chine; les riches broderies de soie et les applications, parfois en superbes reliefs, sur divers tissus; quelques bijoux massifs simplement martelés au feu; les griffes de tigre entourés d'un cercle d'argent et portées comme amulettes; les massifs colliers sous forme de serpent se mordant la queue dont les jeunes riches s'entourent généralement le cou; puis encore les images, très primitives, peintes sur papier ou sur calicot, qui représentent les hauts faits du corps expéditionnaire, notamment la marche sur Bac-Ninh, avec le général de Négrier montant un petit cheval indigène, se précipitant à l'assaut du mirador dont il enlève l'immense étendard, qu'il remplace par le drapeau national, etc., etc.. Tout cela s'enlève; chacun veut empor-
172 AU TONRIN
ter quelque souvenir; et les Tonkinois écoulent ainsi, à des prix très rémunérateurs, une pacotille à peine ébauchée.
Seuls nos missionnaires et quelques anciens demeurent fort perplexes, ils font ressortir les dangers des mesures précipitées, (i Si l'is pacem, répètent-ils, pai-a hélium « . Le général en chef ne paraît pas s'en soucier, et voici qu'il a renvoyé déjà, en Cochinclîine, le régiment de tirailleurs annamites. A l'élat-major, il n'est plus question que de l'organisation des directions civiles et politiques. On assure le recrutement, parmi les hommes instruits, des rédacteurs, emplovés de bureau, etc., auxquels on promet des appointements de 4 à 5,000 francs; le service des douanes est réorganisé avec des soldats libérables qui consentent à demeurer au Tonkin. Et de même des officiers volontaires, dont les droits et prérogatives sont fixés par le général en chef, ont mission de former et d'instruire les régiments tonkinois appelés à nous remplacer.
16 mai. — Hélas! Quelles amères tristesses sont réservées, souvent, à qui s'en va, loin de la patrie, loin de la famille, là où l'appelle une mission à remplir, quelque ambition à satisfaire ou parfois même le seul besoin de l'activité dans le nouveau! Mon père est mort! Un honnête homme, dont la vie tout entière a été de dévouement et de charitable abnégation, qui, dédaigneux des honneurs achetés par des faiblesses, autant que de l'ingratitude humaine, n'a eu, dans sa lutte constante pour le bien, d'autre soutien que son absolue confiance en Dieu, d'autre satisfaction que l'amour de sa femme et la respectueuse affection de ses enfants, ce noble serviteur de Dieu et des pauvres s'en est allé vers l'au-delà!
Et c'est au moment où chacun prépare le retour, alors que je pouvais espérer le retrouver encore, que m'arrive la fatale dépêche.
Ah! mon père! Souvent tu nous Tas répété, la mort n'est rien qu une temporaire séparation. Et c'est bien, dans cette rationnelle conception de l'au-delà, qu'est la seule possible consolation !