‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 51 sur 104 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Une descendante des Lé. — Les orijrinps du protectorat français au Tonkin. — Action cliniatérique. — Visite aux pajjodes à Hanoï. — Des funérailles; houddliisme, brahmanisme et christianisme. — L'immortalité de 1 àme et les esprits. — Colonne de Lang-Son. — La pagode des Dames et le petit pied. — M. Patenôtre et le traité de paix. — Le rapatriement officiellement annoncé. — Le lieutenant-colonel Dugenne et l'affaire de Bac-Lé. — Les blessés à l'hôpital de la citadelle. — Le docteur Claude; épuisement physique. — A Ilaï-Phong et Quang-Yem. — La mission espagnole. — Le général Brière de l'Isle et le cVief d'état-major. — L'amiral Courbet à Fou- Tchéou. — Une fête tonkinoise.

20 ynaî. — Dans un coin des plus retires de la citadelle, entre la grande tour du mirador central, devenu poste de télégraphie optique, et la porte sud-ouest, entouré d'étangs qu'une digue de séparation permet seule de franchir, se trouve un nid de verdure qui impose le recueillement. C'est là, dans une masure faite de torchis et recouverte de feuilles de palmier, à côté d'une antique pagode où ses ancêtres ont dormi le dernier sommeil, que demeure la vieille descendante de l'illustre famille des Lé, qui pendant des siècles a gouverné le Tonkin et maintenu l'Annam.

La majesté des arbres, de superbes banians étroitement unis en dôme tant par leurs branches que par leurs racines aériennes, y symbolise la puissance de résistance. Des tombes, dont une vieille femme est la gardienne oubliée, y consacrent le passé dans un présent sans avenir.

Grandeur et décadence! Dans l'expression du visage, sous la finesse des traits, sous la blanche chevelure de l'octogénaire, sous le large front bombé, sous la fugitive étincelle de deux grands yeux noirs, on retrouve les signes habituels des nobles races. Et cependant, la misère et les chagrins, autant

que l'âge sans doute, ont étouffé le sentiment de la dignité. Pour entretenir le culte des ancêtres, la descendante des Lé se trouve dans l'obligation de tendre la main.

J'étais seul, en promenade, lorsqu'arrivant à l'extrémité d'une digue, devant une épaisse clôture de bambous et de cactus, j'eus le désir de pénétrer. Un bov était là, partageant avec la grande aïeule son modeste réduit. Il me fit entrer. Et de suite, elle vint à moi, péniblement inclinée dans l'attitude habituelle aux indigènes en présence d'un officier. Puis, abîmée dans un sanglot, elle vint s'agenouiller devant des tombes.

Voici, me fit-elle comprendre, le Deng-Hong, la sépulture des rois. Les pierres ont été brisées, les tombes violées et les ossements misérablement jetés à l'eau. Et j'ai vu, j'ai subi l'outrage. Mais les Français sont enfin venus; ils sont bons et justes; ils ont fait de mon sanctuaire un asile inviolable, et c'est par eux que je vis. Puis, me montrant, avec un ordre de garantie signé du général Millot, quelques pains de munition que lui procure, paraît-il, la charité des officiers, elle me tendit la main.

Et, toute satisfaite de ma modeste offrande, elle me recon^ duisit jusqu'à la porte de son enclos, ne me laissant partir qu'après d'inutiles efforts pour échapper à la tristesse de ses humiliantes prosternations.

La descendante des Lé! On voudrait en douter devant si misérable déchéance. Se peut-il, en vérité, que cette humble vieille femme, implorant la charité, ait encore dans les veines quelques gouttes de sang du fier Lé-Loï; de ce Lé- Loï, le chef de famille, qui sut, il v a plus de cinq cents ans, en Hl^, arracher le Tonkin à la féroce exploitation de la Chine, et s'en faire acclamer le roi! Il avait alors, dit l'histoire, une armée de cent cinquante mille soldats, avec dix mille cavaliers, trois cents éléphants de guerre et une puissante flottille.

Et, la sagesse de son gouvernement ayant consacré ses victoires, il put transmettre à ses héritiers un pouvoir respecté de tous. Mais, après des siècles d'une autorité incon-

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testée, ses successeurs, ayant méconnu les obligations du pouvoir, durent subir plusieurs insurrections, dont ils ne se rendirent maîtres qu'avec l'assistance d'un courageux aventurier du nom doTrinq. Ils devinrent alors les rois fainéants; l'aventurier fut le maire du palais, et ses successeurs furent bientôt les maîtres. L'un d'eux, laissant ;\ l'héritier légitime du trône le titre purement honorifique d'empereur, se fit attribuer, sous le titre de chua, le droit de dicter la loi, de fixer les impôts, de faire la guerre ou la paix, de cre'er ou de déposer tous officiers ou fonctionnaires. Puis un autre, Nguyen Hoang, se déclarant indépendant, prit le titre de roi, vint s'installer à Hué, et y fonda la dynastie des Nguyen, actuellement encore au pouvoir.

Vainement les Lé s'efforcèrent de secouer le joug. L'intervention indirecte de la France leur devint fatale.

Nguyen-Anh, en effet, tout en combattant les partisans tonkinois des Lé, se trouva, lui-même (vers 1780) dans l'obligation de réduire une insurrection du peuple annamite. Obligé d'abord de se tenir caché au fond de la Gochinchine, il y fit la connaissance d'un missionnaire français, Mgr Pigneau de Behaine, dont il devint l'ami. Sur ses conseils, il lui confia la mission d'obtenir l'appui de la France, promettant en échange la cession de la baie de Tourane, les îles Poulo- Gondore et la libre pratique du culte catholique dans tous ses états. Le traité fut signé en 1787, et le roi Louis XVI en préparait l'exécution quand il en fut empêché par la Révolution. Cependant, plusieurs officiers, parmi lesquels le colonel du génie Ollivier, étaient partis déjà. De suite, ils réorganisèrent l'armée de Nguyen-Anh, en prirent le commandement effectif, et lui permirent bientôt ainsi, non pas seulement de reconquérir le pouvoir en Annani, mais encore de battre les Tonkinois, d'écarter les Lé, et de devenir dorénavant le seul maître du pays.

Dès lors, et sous le nom de Gia-Long, il fut le légitime empereur de l'Annam et du Tonkin. Et jusqu'à sa mort, survenue en 1820, il sut très sagement gouverner. Mais ses successeurs, méconnaissant les sages conseils de la prudence.

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et oublieux des engagements antérieurs, crurent pouvoir impunément les violer. Ils ne lardèrent pas à recommencer les persécutions contre les catholiques, tant indigènes qu'étrangers. L'un d'eu.x, l'empereur Tu-Duc, fit impitoyablement décapiter plusieurs missionnaires français et espagnols. Et ce fut l'origine d'une première indispensable action.

Le 1" septembre 1858, un modeste contingent de Français et d'Espagnols, sous les ordres de l'amiral Rigaud de Genouilly, vint, de vive force, débarquer à Tourane. Il se préparait à marcher sur Hué lorsqu'il fut décimé par le choléra, puis obligé de se réfugier à Saigon, où il fut bientôt comj)lèlement bloqué.

La famille des Lé n'était pas alors complètement éteinte, et bien des Tonkinois lui demeuraient fidèles. L'un d'eux, Lé- Phung, devenu fervent catholique, crut pouvoir profiler de notre embarras pour nous proposer une alliance. Il ne fut, malheureusement, pas entendu. ÏLt, peu de temps après, étant odieusement trahi, il fut livré à Tu-Duc, qui le fit cruellement torturer avant de le mettre à mort.

L'empereur, attaqué en avant de Saigon par nos soldats revenant de Chine, n'en fut pas moins, après les terribles assauts et la prise du camp retranché de Ki-Hoa, les 24 et 25 février 1861, obligé de solliciter la paix. Pour l'obtenir, il dut consentir à l'amiral Charner la cession d'une partie de la Cochinchine, l'ouverture au commerce du port de Tourane, une indemnité de vingt millions à partager avec l'Espagne, et l'engagement de respecter dorénavant, dans tout son empire, la libre pratique du culte catholique.

Seulement alors il put, sans obstacle, concentrer ses efforts au Tonkin, et, dans d'effroyables massacres, anéantir les derniers partisans des Lé.

Les Tonkinois, néanmoins, ne furent soumis qu'en apparence. Et quand, en 1867, l'amiral de la Grandière, ayant à se plaindre de nouveaux agissements occultes et de l'inutilité de ses représentations à la cour de Hué, fut dans l'obligation d'une nouvelle répression, il savait pouvoir compter sur leur assistance, certain qu'ils désiraient, avant tout, échapper au

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