CHAPITRE TROISIÈME
n'emmcnc avec lui que deux compagnies de tirailleurs algériens et une batterie d'artillerie, remorquées par la Trombe et VEclair. Un bataillon de la légion étrangère, tiré d'Honglloa, suffira, paraît-il, [)0ur occuper la place, dont l'importance stratégique dans la montagne, sur la rivière Claire, est, dit-on, capitale.
2;î mai. — Le ciel, parfois presque pur, scintille chaque nuit de superbes étoiles; mais la chaleur, nuit et jour, demeure accablante, les transpirations sont épuisantes et l'état électrique de l'atmosphère, avec des orages quotidiens réguliers entre trois et cinq heures, détermine chez plusieurs une manifeste impressionnabilité nerveuse. Chez certains, l'excitation factice des premiers jours est remplacée par un état absolu d'inertie. Chez d'autres, les plus nombreux, les caractères deviennent acariâtres ; il semble que le plus futile prétexte est l'occasion de discussions parfois fort agressives. Chacun est anxieux, dans l'attente d'une décision trop rapidement pressentie. De fait, le corps expéditionnaire diminue journellement ses effectifs. Il n'est question que du prochain départ pour la France. On prend ses dispositions en conséquence. Et cependant l'évéque, Mgr Puginier, avec lequel je m'en entretenais ce matin encore, proteste énergiquement. " Ce serait, dit-il, une déplorable mesure, bien certainement considérée comme reculade, et sûrement suivie de très graves conséquences. En France, on ignore les Chinois, auxquels la force est seule capable d'imposer l'exécution d'un traité, même le mieux établi. "
Mais, disent les optimistes, nous sommes les maîtres du Delta. C'est tout ce que nous voulions. La Chine n'est pas directement en cause. Elle s'est du reste formellement engagée à retirer ses troupes. Faut-il donc une armée de dix mille hommes pour réduire quelques bandes de pillards? Quelques gendarmes doivent suffire. En vérité, il n'y a plus rien à faire ici, sinon d'y crever dans la pourriture. Allonsnous-en.
De fait, notre état sanitaire est manifestement mauvais.
Les hôpitaux sont absolument encombrés; et les infirmeries réglmentaires appelées à les suppléer sont aussi insuffisantes que mal organisées. Ce soir même, il faut enregistrer le décès subit d'un homme du IIP qui, s'étant présenté pour la première fois à la visite ce matin seulement, n'a pu, faute de place, être immédiatement admis à l'hôpital. L'autopsie a démontré qu'il a succombé à une endo-péricarditc infectieuse, à l'issue fatale de laquelle l'influence climatérique n'est assurément pas étrangère.
Assurément, il est indispensable d'éviter l'encombrement des hôpitaux. Le principe de traiter dans les infirmeries régimentaires répond à ce besoin. Encore faudrait-il en rendre l'application pratique. Mais l'état-major s'est prononcé; on attend, d'un jour à l'autre, l'ordre de rapatriement; cette considération suffit. Et notre direction du service de santé, partagée entre deux autorités, s'abstient. On ne peut pas se heurter au parti pris du commandement. On ne veut pas se compromettre; tel est le résultat du dualisme voulu entre les deux chefs du service de santé de la guerre et de la marine, l'un et l'autre animés des meilleures intentions, mais se disant impuissants à rien ol)tenir. Là où il n'y a pas de responsabilité directe, il est rare de voir s'engager la lutte pour le bien.
La plupart des malades traités dans les infirmeries régimentaires sont atteints de diarrhée et d'embai ras gastrique. En outre des quelques médicaments usuels, ils ont besoin d'une alimentation spéciale. La routine administrative ne l'a pas prévu. Le régime des malades traités dans les infirmeries est réglementairement celui des hommes de troupe en casernement. Il n'y a pas à sortir de là. Et c'est tout au plus si quelque privilégié peut se procurer, avec son argent de poche, un œuf, un biscuit ou quelque boîte de lait concentré. Ce n'est assurément pas le moyen d'obtenir rapide guérison.
25 mai. — J'ai ce soir la malchance de rencontrer mon collègue G..., lequel, depuis qu'il est le médecin attitré du quartier général, affecte de s'isoler de ses camarades. Dès mon arrivée au Tonkiu, nos situations respectives se sont
CIIAPlTItK TltOISrEMK l«l
trouvées en opposition, et nos relations sont devenues diflicilcs. L'altercation cstassez vive, aujourd'hui, pour motiver lui échange de témoins ; de son côté notre compatriote commun le commandant Crétin, de l'élat-major, et le lieutenant-colonel Berger, des tirailleurs; du mien le sous-intendant de LaGrandlère et le lieutenant-colonel Letellier, mes amis. Je n'ai pas été le provocateur et n'ai fait que relever vivement une offense préméditée peut-être. Si pénible que soit l'obligation de se battre entre compatriotes, en présence de l'ennemi, et loin de la patrie, je ne m'y soustrairai pas. Advienne que pourra!
26 mai. — Ce matin, réunion d'inspection, chez le général de Négrier, des officiers du régiment de marche.
« Vous avez dû, me dit-il, quitter le service de l'ambulance pour reprendre au régiment la place que vous avait assignée le ministre de la guerre. Il appartient donc au lieutenantcolonel D... de vous donner des notes, et de prendre vis-àvis devons telle initiative qu'il estimera juste. Je l'ai, du reste, invité à vous proposer pour le grade de médecin principal. Votre service, m'a-t-il répondu, vous ayant éloigné de lui, il ignore vos titres à l'avancement. Mais, moi, je les connais, je vais prier le directeur du service de santé de vous noter luimême, il vous a apprécié, il sait ce que vous avez fait, je ne doute donc pas de votre prochaine nomination. » JM. Driouta bieil, en effet, reçu du chef de l'état-major l'ordre d'claljlir des propositions en faveur du personnel de l'ambulance; mais, et l)ien qu'ayant été pendant toute la période des opérations actives sous ses ordres immédiats, j'échappe actuellement à son autorité directe, il est impuissant vis-à-vis de moi. Que fera-t-il? Oui donc, cependant, pourrait, sinon lui, remplacer ici l'habituelle inspection médicale? et que lui servirait d'avoir reçu mission de diriger les travaux scientifiques, de recevoir les rapports journaliers, même des médecins régimentaires, s'il n'a pas également qualité pour les apprécier et les signaler quand ils le méritent? C'est le rôle du médecin divisionnaire dans un corps d'armée. Notre chefd'état-major ne l'entend peut-être pas ainsi.
27 mai. — Longue promenade, aujourd'hui, avec le père Landais, des missions catholiques françaises, lequel veut bien, chaque jour, m'initier aux moeurs et coutumes du pays. Ensemble, nous suivons la rue de la Saumure ou du Nuoc- Man, de nauséabonde odeur, et nous visitons les principales pagodes. D'abord celle dite des Lettrés, puis celle dite des Supplices et finalement celle dite des Corbeaux. En réalité, toutes se ressemblent.
La pagode des Lettrés, construite sur un îlot du petit lac auquel on aboutit par un chemin creux, est précédé d'un superbe dragon qui paraît en défendre l'entrée; les emblèmes des Lettrés : une colonne qui simule un pinceau, une vasque de granit qui rappelle l'encrier, en font la seule originalité. Les lettrés sont l'aristocratie du pays. Aussi, pour obtenir cette haute distinction, les jeunes gens qui y sont appelés doivent subir de sévères examens. Ils sont, à cet effet, réunis, à certaines époques de l'année, dans une vaste enceinte dite le camp des lettrés, et enfermés séparément dans des cases distinctes pour l'exécution de leurs compositions. Seuls alors, en dehors des militaires, ils peuvent prétendre au mandarinat. Les mandarins militaires, généralement peu instruits, et honorés seulement à cause de leur courage et des services qu'ils rendent en temps de guerre, sont, paraît-il, bien loin de jouir de la même considération.
La pagode des Supplices, surmontée de nombreux clochetons, n'est rien qu'une grande salle garnie de multiples gradins couverts de statues grotesques, symétriquement disposées entre des colonnes laquées or et rouge, et paraissant constituer une garde d'honneur ù un énorme Bouddha, accroupi sur une fleur de lotus, et assisté de deux autres statues qui rapj)ellent, parait-il, l'adolescence et la vieillesse.
Pourquoi cette désignation pagode des supplices? Il ne m'a pas été possible de le préciser. Certains, cependant, assurent que les statues qui y sont accumulées disent les phases de la vie, suivant l'âge et les diverses conditions sociales, qu'elles en montrent les vaincs jouissances et les longues douleurs, et que les animaux couchés à leurs pieds établis-