CHAPITRE TUOISIIùMli
sent la supériorité de l'homme. La vie, disenl-ils, csl une lutte incessante, parfois un incessant supplice. Cette pagode en est l'interprétation.
A quelque distance, en dehors et à l'ouest de la ville, dont elle est séparée par une simple palissade de gros picu.x, qui ont remplacé le mur d'enceinte démoli sous les assauts du commandant Rivière, et dans un faubourg grouillant de population, voici la grande pagode de Confucius ou des Corbeaux. Nos pousse-pousse, précédés d'un boy qui écarte majestueusement gens et bétes, marchands et marchandises, nous y déposent en (juelques minutes.
La pagode de Confucius, assurément la plus vaste qui soit à Hanoï, comporte plusieurs bâtiments enfermés dans une haute enceinte, percée seulement d'une porte monumentale accolée à de superbes colonnes. Les cours de séparation sont ombragées d'arbres séculaires, qui sont le refuge habituel des corbeaux; d'où, sans doute, le nom pagode des Corbeaux donné par nos soldats. Les cours sont séparées les unes des autres par de hautes murailles, percées chacune d'un portique à trois baies, dont la plus large, centrale, exclusivement réservée au passage des mandarins, les deux autres étant seules autorisées pour le passage des gens de conditions inférieures. Dans la quatrième cour, mi superbe bassin à balustrades, agrémenté d'un escalier partant de chacun de ses angles, et couvert de plantes aquatiques, est entouré de hautes dalles posées debout sur des tortues symboliques. Les dalles arrondies à leur l)ord supérieur, ornées d'inscriptions en caractère chinois, sont, paraît-il, consacrées à la mémoire des hommes illustres, à qui des autels latéraux permettent de rendre, chaque jour, les hommages prévus par le rite. Enhn, au fond d'une dernière cour, superbement dallée de granit, sont disposés en fer à cheval trois bâtiments distincts; le central, garni de trois autels remai'quablement sculptés, bois et or sur laque rouge, et surmontés chacun d'un troue dépositaire des larges tablettes qui rappellent Confucius et sa doctrine. Les deux bâtiments latéraux, moins profonds, sont également garnis d'autels avec tablettes
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laquées, portant, en lettres d'or, les principales maximes de Gonfucius et les noms de ses disciples.
Que sont les doctrines ? Je n'arrive pas à le saisir. J'ap- ])rends seulement que Gonfucius, né en Ghine 550 ans avant Jésus-Christ, appartenait à la famille royale des Tchang, qu'il fut le commentateur autorisé des livres sacrés du bouddhisme, et qu'ayant personnellement donné l'exemple de la vertu, il passa sa vie dans une lutte incessante contre la dépravation de son époque. Les lettrés qui, seuls, paraissent le comprendre, disent qu'il fut le plus saint, le plus sage, le plus vertueux des hommes. Et c'est à ce titre qu'ils lui ont fait élever des temples, dont quelques-uns, notamment en Ghine, sont réputés de véritables merveilles.
1" juin. — J'ai dû, ce matin, me battre en duel. Je me suis battu avec la seule intention d'obtenir la réparation morale d'une offense. Ma première leçon avait été sévère, la seconde en est, heureusement, l'inoffensive consécration. Mon adversaire, légèrement blessé, grandement dépité, s'est retiré sans un mot. J'en ai fait autant, et nous demeurerons dorénavant indift'érents l'un à l'autre. Les chaudes félicitations de mes collègues et camarades disent leur satisfaction. G'est tout ce que je pouvais désirer.
Ge matin également, pendant que j'allais au rendez-vous, en compagnie de mes témoins le colonel Letellier et le sous-intendant de La Grandière, nous avons fait la très curieuse rencontre (cela eût pu me paraître un mauvais présage) de l'enterrement d'une femme indigène de grande famille, autant du moins qu'il est permis d'en juger par le luxe apparent de la cérémonie. Des autels reposoirs sont, en effet, disposés, de distance en distance, sur tout le parcours du cortège. Le riche catafalque qui abrite le cercueil est précédé d'un superbe baldaquin, sous lequel est majestueusement porté le mannequin svmbolique qui a reçu l'âme de la défunte. De nombreuses oriflammes ou banderoles sont couvertes d'inscriptions à sa louange. Enfin les assistants sont porteurs de lanternes, de larges éventails de plumes, de
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plateaux garnis de mets fumants, de (leurs, de baguettes d'encens et de divers objets en carton qui, tous, ont une signification liturgique déterminée.
Cet immense cortège en haillons, et cependant si riche, n'a d'autre préoccupation, paraît-il, qu'éloigner les mauvais esprits errants autour du cercueil, et cherchant à s'emparer de l'àme dorénavant séparée du corps.
Les funérailles, me dit le père Landais, sont chez les Annamites et Tonkinois l'occasion d'une grandiose manifestation de croyances et d'espérances. Ils ont, en effet, une évidente conception de l'immortalité de l'âme. Mais ils l'imaginent double. Après la mort, disent-ils, l'âme immatérielle retourne dans l'éternité. Mais Vesprit demeure, même après la destruction de la matière. Au moment de la lîiort, il se sépare du corps, mais il continue à vivre; il peut même, au moins dans l'apparence, s'unir encore à la matière, réapparaître ainsi, et par conséquent agir. C'est donc l'esprit du mort qu'il faut fixer, et qu'il faut honorer dans un culte quotidien, pour se l'attacher toujours. Car suivant qu'il est plus ou moins honoré après la mort, il demeure fixé au foyer des ancêtres et continue à protéger la famille, ou bien, errant dans l'espace, livré au caprice des méchants esprits, parfois même s'incorporant, et semant partout le mal.
C'est pour éviter cet éloignement de l'esprit, pour le maintenir au foyer familial, que sont pieusement prévues et religieusement observées, même dans les milieux les moins fortunés, toutes les cérémonies des funérailles.
Le riche baldaquin qui précède le cercueil abrite un mannequin fait des diverses étoffes qui ont été déposées sur le corps, et dans lesquelles s'est réfugié l'esprit au moment de la séparation. 11 faut l'empêcher de s'en éloigner. C'est dans ce but qu'il est entouré de parents et d'amis qui ont mission, tant par le vacarme assourdissant des gongs, flûtes et tamtams, que sous la lente mélopée des ardentes supplications, d'écarter les mauvais. Dans le même but, des porteurs d'innombrables oriflammes et banderoles, rappelant les vertus du défunt, s'avancent en un long cortège chargé de
lutter, dans une incessante agitation, contre les efforts des méchants. Devant le cercueil, précédé de l'officiant, qui a dû, au préalable, après longues méditations et supplications, préciser l'endroit exact de la sépulture, marche le fils aîné, ou, suivant le cas, le premier représentant de la famille. Il est revêtu, en signe de deuil, de vêtements blancs faits d'une grossière étoffe, il a la tête couverte d'un large chapeau de paille; ses cheveux dénoués tombent en désordre sur ses épaules, ses yeux sont voilés d'épaisses lunettes qui l'empêchent de rien voir autour de lui. Et, pour marquer sa douleur, il s'avance pieds nus, marchant à reculons, appuyé sur un bâton de bambou d'une longueur strictement mesurée suivant le degré de la parenté, et le dos voûté à la manière d'un vieillard incapable de résister ù la fatigue et au chagrin. Souvent aussi, le fils cadet se tient accroupi sous le char, se roulant parfois à terre sans souci des porteurs, et indiquant ainsi que l'àme du défunt doit continuer à les protéger, sa famille et lui, jusqu'à la consommation des siècles.
Telle est, sommairement exposée, la cérémonie pendant que le corps est porté en terre. Mais elle a été précédée de longues pratiques rituelles, toutes également prévues. C'est ainsi qu'immédiatement après la mort, le plus proche parent a dû s'approcher du défunt pour lui demander, très respectueusement, la permission de procéder aux diverses opérations de la mise en cercueil. Et d'abord, il a placé sur sa poitrine une légère étoffe de soie destinée à contenir l'âme, pendant que des serviteurs et des amis, montés sur la toiture de l'habitation, et placés exactement au-dessus de l'endroit où repose le corps, agiteront ses habits au nord, au sud, à l'est et à l'ouest, la supplieront de demeurer dans la famille. L'officiant a pu, seulement alors, procéder avec cette étoffe à la confection du mannequin symbolique, et lui rendre les mêmes honneurs qu'au défunt lui-même, avant la mort.
Cette disposition prise avec la conviction que l'esprit est ainsi conservé, conviction qui, du reste, se rencontre chez bien des peuples même parmi ceux qui admettent l'àme une, immatérielle et immortelle, il a fallu procéder au