‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 55 sur 104 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

lavage du corps dans une eau parfumée, destinée à le purifier des souillures de la vie, placer dans la bouche entr'ouverte, en outre d'une cuillerée de riz qui simule le dernier repas, la pièce d'or ou d'argent destinée à payer les diverses migrations dans le temps et dans l'espace, remplir les mains, couvrir les yeux, fermer les oreilles avec des bourrelets de coton, disposer soigneusement les coussins latéraux de soutien, garnir le cercueil d'une couche d'aromates, y déposer pieusement le corps et le recouvrir enfin du drap mortuaire.

Ces diverses obligations sont remplies plusieurs jours, souvent, avant la conduite en terre, dont seul l'officiant devin a pu fixer l'heure, de même que seul il a mission de disposer les différents groupes accompagnateurs, précisant pour chacun les fonctions spéciales à remplir, et dirigeant lui-même le convoi.

Généralement, alors qu'il s'agit de grands personnages, deux guerriers vêtus de rouge, armés de lances et de boucliers, précèdent le cortège pour écarter les mauvais esprits. Dans le même but, des assistants brûlent, de distance en distance, des lingots en carton, ou bien sèment le parcours de menus objets brillants, destinés à détourner leur attention. D'autres sont porteurs de plateaux couverts de brûle-parfums, de fleurs, d'aliments usuels et de divers instruments, boîtes à bétel, pipes ou autres que préférait le défunt.

Enfin, derrière le cercueil, placé lui-même dans uiie châsse, marchent les parents et les amis, tous revêtus de blanc, pieds nus, et nasillant une lente mélopée; puis encore, au dei'nier échelon, un immense l)aldaquin qui abrite le groupe des femmes, ainsi soustraites aux indiscrètes curiosités. Toujours dans la même affirmation de leur respect des morts, les indigènes utilisent hubituellement deux espèces de cercueils. C'est d'abord un cercueil fait d'un Ijois dur, incorruptible, connu sous le nom de cay ven ven, VAinseptera sepulchrorian^ qui reçoit le corps pendant son séjour en terre ; puis un second, une poterie percée de trous, longue de soixante centimètres environ, et dans laquelle sont conservés

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les ossements, après la décomposition en terre. Ce sont ces mêmes poteries, parfois remplies des ossements des ancêtres, qui sont fréquemment employées dans les soubassements des riches maisons et des pagodes.

La mise du cercueil en terre est de même religieusement réglementée. C'est à ce moment, en effet, que les méchants esprits redoublent d'efforts pour éloigner l'àme du baldaquin sous lequel elle demeure temporairement abritée. Il faut pouvoir la ramener au foyer de la famille, la fixer. Alors les lamentions redoublent, tous les instruments s'unissent dans un effroyable vacarme, et les assistants répandent à terre, pour les brûler autour de la fosse, les menus objets dont ils sont porteurs. Ils s'opposentainsià l'action des esprits errants. Puis le cercueil étant lentement descendu dans la fosse, et à moitié recouvert de terre, l'officiant, à genou.K, implore la reine des esprits de la terre, lui demandant de protéger la sépulture contre tout attentat. Alors les parents et amis répandent du vin de riz, brûlent encore quelques légères étoffes ou menus objets de papier, et se retirent par groupes distincts.

Les Tonkinois signalent ordinairement les sépultures par un simple monlicule de terre. Seuls les riches mandarins et bonzes sont abrités sous des pierres funéraires, parfois même sous de petits monuments qui consacrent leur mémoire. Mais, quel que soit l'emplacement d'un cercueil, qu'il soit ou non recouvert d'une tombe, il est sacré. Alors même que le terrain serait aliéné, affecté à un autre usage, la sépulture y doit être respectée; il y aurait crime à la déplacer.

Seuls les cadavres des malheureux et des criminels sont habituellement jetés au fleuve. Et le besoin de réaliser un cercued, qui est, du reste, le cadeau que se font entre eux les parents et les amis bien longtemps avant la mort, comme aussi le besoin d'une sépulture terrestre ont très souvent, parait-il, facilité la persuasive action civilisatrice de nos missions catholiques. Pour en obtenir la promesse qu'ils savent rigoureusement tenue, certains indigènes n'hésitent pas, dit-on, à devenir catholiques.

Le tombeau, cependant, n'est pas le rendez-vous habituel

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