CHAPITRE QUATRIKMK -ii
j)lète impuissance. Actuellement, pour tenir Lany-Son, il faudrait occuper également Canton et le Quang-8i. l^a route de Phu-Lang-Tuong à Bac-Lé paraît, maintenant, très fortement gardée: celle par Chu et la ligne des montagnes, très difficile, est également gardée : celle de Quang-Ycm etAng-Chau, est peut-être la plus courte, mais elle est peu connue; enfin, en suivant le littoral par Son-Binh, on rencontrerait presque certainement, vers Tien-An, les forts contingents qui, généralement, quand ils viennent envahir le Tonkin, se concentrent vers Mong-Gaï, et arrivent à Tien-Ar par Ha-Koï.
Quanta Lao-Kaï, quiestjSurTextréme frontière du Yininam, le repaire des Pavillons noirs de Lu-Vinh-Phuoc, il y a moins encore à espérer son occupation avant la complète pacification du Tonkin, c'est-à-dire avant la soumission de la Chine. Il Sans aucun doute, nous dit le capitaine Georges, qui fut le compagnon de Dupuis dans son exploration du fleuve Rouge, Lao-Kaï deviendra un centre important d'échange avec le Yunam. Lu-Vinh-Phuoc a trouvé dans la douane qu'il a établie de très grandes ressources. Mais la voie fluviale, seule pratique, nous est actuellement interdite. La navigation du fleuve Rouge, au delà des Rapides, vers Hong-Hoa, n'est encore possible qu'à l'époque de la baisse des eaux, vers le mois de novembre. Alors seulement les barres (1) deviennent visibles et peuvent être évitées, les courants étant également bien- moins puissants. Encore n'est-il possible de les franchir qu'avec des jonques spécialement aménagées à cet effet. Ce sont de longues et étroites pirogues en rotin, enduites d'un mélange siccatif imperméable, et garnies, à l'avant, d'épais faisceaux de bambous, destinés, pendant la descente du fleuve, à amortir les chocs contre les rochers. Ces pirogues peuvent à peine porter 6 à S tonnes de marchandises, et 15 à 20 hommes. Les Chinois Pavillons noirs en avaient, parait-il, réuni un très grand nombre à Hong-Hoa, au confluent du la rivière Noire et du fleuve Rouge. Et c'est grâce à elles qu'ils purent se mettre à l'abri, la route de terre n'étant plus, alors,
(1) Sables et caill(Mix accumulés.
qu'un étroit sentier, constamment coupé de redoutables torrents, dont l'eau, d'autre part, est réputée dangereuse, en raison, dit-on, de l'abondance des sels de cuivre ou autres qu'elle contient.
Lao-Kaï n'est du reste, paraît-il, qu'un marécage pestilentiel, où les Chinois eux-mêmes sont incapables de résister longtemps. Tous, en effet, pendant la mauvaise saison, se retirent à Mang-Hao dans le Yunnam; et seule une garnison demeure dans la citadelle. De toute nécessité, cependant, disent MM. Georges et Rossigneux, qui fut notre premier résident à Sonlay, il faudra fortement tenir Lao-Kaï, non pas seulement en raison de sa situation frontière du Yunnam sur le fleuve Rouge, mais encore à cause de la grande richesse des mines d'or et de cuivre disséminées, paraît-il, dans la région. Mais, au dire de certains voyageurs, toute cette région est essentiellement malsaine. Tout récemment encore, trois explorateurs ont, paraît-il, tenté de la pénétrer. Deux sont morts, enlevés par des manifestations fébriles à accès de folie furieuse. Le troisième, M. Villeroi d'Augis aurait seul échappé, mais non sans éprouver lui-même des accidents qu'il prétend, en outre de la fièvre, rappeler ceux de l'intoxication mercurielle. M. Villeroi d'Augis serait actuellement encore, paraît-il, en traitement à Tuven-Quan. On dit aussi qu'avec la soumission de la Chine nos relations deviendront rapidement faciles et prospères dans le Yunnam, parce que la population y subit difficilement le joug de la Chine, et ne demande qu'à s'en débarrasser. Enfin, c'est en cette région de hautes montagnes qu'il nous sera facile de recruter de bons soldats qui, bien encadrés, pourront, en toute sécurité, être opposés tant aux Chinois qu'aux Annamites et devenir, au Tonkin, ce que sont en Algérie nos tirailleurs africains.
Il est d'ailleurs certain que les Chinois, depuis les événements de Bac-Lé, sont très surexcités. A Hong-Kong même, il est impossible aux négociants français de trouver des chargeurs; les Chinois de Canton, qui seuls sont, paraît-il, autorisés à commercer avec les Euro})éens, ont reçu l'ordre de sus-
cil A PITRE (^IJATRIKMK 271
pondre toutes relations avec les Français. J".t les mandarins menacent sévèrement quiconque cherche à nous assister (l). Bien phis, le vice-roi du Quang-Tong a, dit-on, renouvelé, suivant un tarif proportionnel, la mise à prix de notre tète, engageant nos employés et hoys actuels à se montrer prévenants et dociles, mais à saisir aussi toutes les occasions de se dél)arrasser de nous, soit même par le poison.
IjC Père Grandpierre, ce missionnaire qui dès les premiers jours de mars a, dit-on, donné à Tétat-major général des renseignements précis sur la marche des armées chinoises, et dont la chrétienté occupe les environs de Tien-Yen, sur leur passage, s'y trouve très menacé; il est ohligé de quitter le pays, emmenant avec lui tous ses catéchistes. Le J( guordy avec un détachement d'infanterie de marine, vient d'être mis à sa disposition pour les protéger et les conduire dans l'une des îles de la haie d'Along, où du reste, et tout en vivant de la pèche, ainsi qu'ils en ont l'hahitude, ils pourront nous assister dans la chasse aux pirates qui infestent encore la région.
Et de son côté, M. Roques, l'armateur l)ien connu de Saigon, Haï-Phong et Hong-Kong, s'est trouvé dans l'obligation, pour pouvoir continuer son commerce, de naviguer sous pavillon anglais.
Telles sont, rapidement résumées, les conversations et les impressions que j'ai pu saisir pendant mon séjour à Haï- Phong, dans mes relations avec les habitués de l'hôtel de Custine. Elles sont assurément une indication que la guerre, loin d'être terminée, ainsi que le supposait le général Millot, paraît seulement commencer.
30 septembre. — Voici, de fait, que je reçois l'ordre de rentrer immédiatement. De nouvelles opérations sont imminentes. Et le petit vapeur Ville- de-Hanoi\ de la compagnie
(1) Ils rappellent, à ce sujet, que le crime de trahison est puni sur toute la famille (le l'accuse, tant en ascendants qu'en descendants, et jusqu'à un degré fort élevé. I.a fiancée même d'un jeune îiomme qui se serait rendu coupable de ce crime serait mise à mort en même temps que lui.
Roques, m'offre l'hospitalité en compa^jnic de son propriétaire, d'un compagnon de Dupuis, le capilaine lîoze, et de quelques officiers rappelés comme moi.
<i L'héroïque Jean Dupuis, nous raconte le capilaine Roze en nous rappelant son admirable lutte, ne fut que le continuateur des efforts tentés dès 1866, par le lieutenant de vaisseau Francis Garnier, sous la direction du capilaine de frégate Doudart de Lagrée, victime de son dévouement patriotique.
a La mission, on se le rappelle, remontant le Mé-Kong, avait pu pénétrer le Yunnam et y reconnaître le fleuve Ronge, que Garnier, aussi audacieux qu'énergique, descendit en canot depuis Lao-Caï jusqu'à Hanoï et Haï-Phong, décidant ainsi la priorité de la France dans l'occupation du Tonkin. l*eu après, Dupuis, profitant d'une révolte, offrit à la Chine de lui faire parvenirdes armes par la voie du fleuve Rouge. Et ce fut notre première étape vers la conquête. Quel pavs, en vérité, peut se glorifier de tels hommes. Jean Dupuis, cet audacieux aventurier, méconnu d'abord et s'imposant ensuite tant par sa hardiesse que par les services rendus; l'héroïque Francis Garnier s'emparant avec cent hommes, en 187;i, de l'immense citadelle de Hanoï défendue par 6,000 Annamites et de nonibreu.v éléphants de guerre ; le commandant de Trentinian, le sous-lieutenant Hautefeuille enlevant successivement les places fortes du delta, et s'imposant par leur modération autant que par leur courage, pour être ensuite désavoués par un administratif quelconque, le sieur Philastre, s'aplalissant devant la Cour de Hué. De tels hommes ne sont-ils pas la plus légitime des espérances de la Patrie?
Et les Anglais, non plus que les Allemands, sont-ils capables d'en produire de pareils? « Sans doute, ajoute le capitaine Roze, la navigation du fleuve Rouge est, actuellement encore, à peu près impraticable dans sa partie haute. Mais le fleuve est assurément la voie la plus courte de pénétration en Chine, et des travau.K bien conduits auront raison des obstacles. Les dél)ouchés ainsi établis, la France sera la première à bénéficier du commerce avec la Chine ; car la route de terre, par
ClIMMTItK QI) A'IIill'.MK -273
Pa-Koï sur le lilLorul, Lan{j-Son et Cao-Ban^ vers la frontlcrc nord, qu'a signalée le Père Grandpierre, est, non seulement plus longue, mais encore impraticable aux grands trafics. »
Et causant ainsi du passé, du présent et de l'avenir, le voyage, après la traversée du canal des IJamhous, n'est plus qu'une fort instructive promenade à travers un pays d'une incontestable richesse.
« Voyez, me dit M. Roques : les indigènes commencent leur deuxième récolte de riz. Dans le delta, partout où il jxMt être facilement inondé, il y a deux récolles au moins. Seuls les terrains montagneux ou mal irrigués ne fontqu'unc récolte; et le riz y est de moins bonne qualité. Beaucoup de rizières abandonnées sont devenues des marais pestilentiels. Elles reviendront très productives dès qu'on aura pu rétablir les canaux d'arrosement actuellement envahis par la brousse. Il faut, pour cela, la paix dans le pays. L'époque des semailles varie quelque peu, suivant la région; mais, généralement, suit de quelques jours seulement l'époque des récoltes. »
!•"■ octobre. — Et voici que nous débarquons devant la concession, où le général en chef m'invite à prendre des dispositions pour l'organisation du service de santé d'une colonne. Les Chinois, me dit-il, deviennent menaçants, il est temps de les arrêter.
Assistés des Pavillons noirs de Lu-Vin-Phuoc, ils ont en effet envahi tout le nord du Tonkin. Ils occupent Lang-Kep que nous avons abandonné, s'avancent jusqu'à Phu-Lang- Tuong et menacent Bac-Ninh. D'autre part, ils tiennent la montagne entre la rivière Claire et le fleuve Rouge, jusque vers Tuyen-Quan. La flottille doit presque chaque jour engager quelque nouveau combat. Tout récemment, la Massue, malgré ses hotchkiss et ses canons, a été entourée de plus de trois mille Chinois. La lutte lui a coûté, en outre de son commandant qui a été tué, dix morts et trente blessés, parmi lesquels plusieurs soldats de l'infanterie de marine. Il a fallu l'énergique intervention du Mousqueton et de la Carabine pour la dégager.
274 AU TON Kl N
Aussi, et malgré la persistance des chaleurs, malgré linsuffisance de nos effectifs qui attendent encore les renforts annoncés, il faut, de toute nécessité, se porter en avant. Et le général Brière de Tlsle, d'accord avec le général de Négrier, a constitué à cet effet trois colonnes distinctes qui doivent opérer séparément, mais à courte distance les unes des autres, de manière à pouvoir, en toutes circonstances, se prêter un mutuel appui,
La première, sous les ordres du lieutenant-colonel Donier, s'est embarquée déjà pour toucher aux Sept Pagodes et remonter le Loc-Nan jusqu'à Lam, avec Chu comme objectif. Elle comprend un bataillon de la légion étrangère, deux compagnies du li^"" (capitaines Cuvellier et Frayssinaud,) une compagnie de tiradleurs tonkinois, et une section d'artillerie de montagne.
La seconde, qui est la plus forte, est sous les ordres du
lieutenant-colonel D Elle comprend un bataillon du 111°
(lieutenant-colonel Ghappuis), un bataillon du 23' (commandant Godard), deu.\ sections d'artillerie de montagne et une batterie d'artillerie de marine (commandants de Douvres et de Saxe et Rousset), et une section d'ambulance sous ma direction. Elle a Lang-Kep pour objectif.
La troisième, sous les ordres du commandant de iMibielle, avec le 3' bataillon de tirailleurs algériens, deux sections de 80 de montagne, un peloton de chasseurs et un bataillon de tirailleurs tonkinois, a pour mission de parcourir la zone entre les deux premières, de manière à pouvoir, au besoin, s'ad-' joindre à celle qui serait plus particulièrement menacée. L'ordre de départ m'arrive à deux heures après midi. J'ai à peine eu le temps de grouper le modeste matériel mis à ma disposition. Trois médecins, Baudot, Hocquard et moi, huit infirmiers, quarante coolies, douze brancards, deux cantines de chirurgie, une de pharmacie, une de matériel divers; en raison de la difficulté des transports, cela doit suffire. L'essentiel est d'avoir sous la main le strict indispensable, et d'écarter tout objet encombrant, le transport étant d'autant plus difficile qu'il doit se faire tout entier à dos d'homme. Il