CHAPITRE QUATRIÈME 'i'T
5 octobre. — Aussi, quand il faut, ce matin à six luniics, se remettre en route, on a {i;rancl'|)elne à réunir les hommes. La colonne est renforcée de deux compagnies du 143% avec le capitaine Barbier, d'un détachement du génie, d'une section de télégraphistes, avec le lieutenant Bailly, et d'un peloton de chasseurs à cheval. Heureusement, il s'agit seulement de traverser le Song-Gau, et j'ai pu laissera Dap-Cau les malades absolument incapables de suivre. Mais, et malgré la dure leçon de la veille, le lieutenant-colonel D... renouvelle les mêmes errements. Au fur et à mesure qu'elles ont franchi le fleuve, les sections attendent l'arme au pied. Et quand enfin l'opération est terminée, vers dix heures du matin, la chaleur est aussi accablante que la veille. Tout de suite surviennent de nouveaux accidents qui m'obligent à une rapide évacuation sur Dap-Cau. Continuer la route dans ces conditions serait aller au-devant d'un désastre. Je signale vivement le danger. Et j'obtiens que la marche ne sera pas reprise avant quatre heures du soir, la colonne pouvant, pendant les heures chaudes, s'abriter au village de Nan-Gamh.
Malgré cette précaution, dès la remise en route, plusieurs s'arrêtent épuisés. Il faut les traîner, et de nouveau tous nos brancards sont occupés, tant par les malades que par les sacs et les armes, dont il faut débarrasser un grand nombre. Quatre indigènes sont indispensables pour porter, pendant un certain temps, un brancard chargé; et l'ambulance en compte à peine une trentaine à sa disposition. La situation devient critique. Tantôt en avant, tantôt à l'arrière-garde, il faut régler la marche, soigner les malades, veiller surtout à ce que personne ne demeure. Les Infirmiers ont assez à faire à garder les coolies, toujours disposés à se débarrasser de leur chargement pour gagner l'espace, et à soutenir les efforts des malades qui, malgré la fatigue, veulent avancer quand même. Ils sont eux-mêmes épuisés de fatigue. Nos petits chevaux sont chargés de sacs, et souvent traînent encore les plus fatigués. Il faut arriver, cependant, car, à l'étape seulement, il sera possible d'organiser un convo» d'évacuation.
Enfin, à force de bon vouloir et d'efforts, chacun s'entr'aidant, Tambulance arrive à Phu-Lang-Tuong, sur la rive droite du Song-Thuong, que la colonne a franchi déjà en {)artie, pour venir cantonner au village de Phu-Lang-Gian, à 1,200 mètres environ du fleuve. Il est onze heures du soir. Il n'y a pas à songer pouvoir traverser. Et je découvre, heureusement, à l'entrée du village, un abri convenable, où je puis grouper les indisponibles. Il faut aussi parquer et surveiller étroitement nos coolies, toujours disposés à nous échap[)er. C'est fait Et quand, après minuit, le général de Négrier se présente inopinément à l'ambulance, il me trouve seul debout. Personnel, malades et coolies dorment d'un profond sommeil.
« Merci, me dit-il; je savais pouvoir compter sur vous. » Et me serrant la main : « Reposez-vous, soyez prêt pour demain; il y aura peut-être beaucoup à faire ; je serai près de
vous. ))
6 octobre. — Sans doute en raison des fatigues de la veille, la colonne, aujourd'hui, demeure à Phu-Lang-Gian, pendant une partie de la journée. Et vers trois heures de l'après-midi seulement, je reçois ordre d'avoir à organiser l'ambulance pour le passage immédiat du fleuve. Le général a, du reste, tout prévu, les sampans sont là, et le passage s'effectue rapidement, sous ses yeux, sans le moindre accident. Les ordres sont donnés avec la plus grande précision.
L'ennemi, paraît-il, occupe tout le pays devant nous, et forme deux groupes reliés entre eux, depuis le Loc-Nam et Chu, jusqu'à Lang-Kep et au delà.
Le colonel Donnier, appuyé par le commandant de Mibielle, se porte vers le Loc-Nam.
Le général de Négrier et la colonne D... ont pour mission d'occuper Lang-Kep.
Et l'ordre est ainsi donné :
" On percevra aujourd'hui une journée de vivres de réserve, de manière à être aligné jusqu'au 10 inclus. On mangera la soupe à quatre heures. L'avant-garde se mettra
CIIAIMTIIK QUATltlÈMË ^79
en route à cinq heures, pour venir occuper la pagode Thoman. Elle se compose d'une compagnie de tirailleurs tonkinois, du 143% d'un détachement du génie, d'une hatterie d'artillerie et d'une section d'amhulance, précédés d'un peloton de cavalerie, qui passera à cin(| heures au point initial, à la sortie nord de l'hu-Lang-Tuong (rive gauche).
« Le gros de la colonne, avec le hataillon du 23% la halterie d'artillerie de marine, le 111% l'arahulance et le train, passera au point initial à cinq heures vingt-cinq.
« L'arricre-garde, formée de deux compagnies du 111% se mettra en route à cincj heures quarante.
(i La colonne cantonnera ce soir dans les villages qui longent la route de Lang-Son, l'avant-garde à Phu-Xuyem, à 1,500 mètres en avant de la pagode Thoman.
« L'ennemi est très rapproché de Kep. Le cantonnement sera couvert par des avant-postes soutenus par des piquets. Les piquets ne rentreront que quand les cantonnements seront établis, et que les troupes connaîtront leurs emplacements de combat, en cas d'alerte.
" Le général se tient au point initial, à la sortie nord de Phu-Lang-Tuong. Pour se rendre à ce point initial, en partant de Phu-Lang-Gian, il faut prendre le chemin qui longe le front nord-est du village. "
Tel est l'ordre ; il est ponctuellement e.^écuté. Une section de l'ambulance, avec l'aide-major Hocquard, est formée pour l'avant-garde. Et nous demeurons, le médecin-major Baudot et moi, avec la section principale, immédiatement derrière le lll'.
Infatigable, le général, après avoir ainsi réglé la marche se porte rapidement en avant, escorté seulement de quelques cavaliers. Et, vers huit heures du soir, sans le moindre à-coup, la colonne vient cantonner dans le voisinage de la pagode Thoman, à la jonction de la route mandarine et des sentiers qui conduisaient vers le Loc-Man, par Bao-Loc. Elle est immédiatement avisée qu'un fort parti chinois occupe, vers l'est, Bao-Loc et les contreforts du Loc-Man, paraissant donner la main au groupement considérable qui, d'une part, occupe
Lany-Kcp, cl d'autre part le Loc-Man et Chu. Il s'ajjitde s'en débarrasser au plus tôt.
7 octobre. — A cet effet, et dès l'aurore, la colonne, précédée à 1,500 mètres d'une forte avant-garde, se met en mouvement, laissant à la pagode tout le convoi, sous la garde d'une partie du 143' et d'une batterie d'artillerie de marine. Suivant la tactique habituelle, on avance en file indienne sur les côtés, pendant que la colonne centrale suit la route la moins étroite, rien autre, du reste, qu'un sentier bourbeux, semé de fondrières, pour se développer très péniblement dans une plaine de hautes herbes qui nous couvrent des pieds à la tète. Le pays est abandonné. A peine de-ci de-là, quelques rizières et cultures de patates. La chaleur est accablante. Et bien des hommes v succomberaient sans doute, lorsque le feu, vivement engagé, les oblige à surmonter toute fatigue. Il est di.v heures du matin. Les Chinois, surpris, à Bao-Loc même, par quelques obus, s'enfuient précipitamment, d'une part vers le nord-ouest dans la direction de Kep, d'autre part vers Test et le Loc-Man.
Il a suffi d'une énergique démonstration. La colonne, à la grande joie de nos troupiers et coolies, qui peuvent v faire bombance, se repose pendant quelques heures au village de Bao-Loc, complètement évacué. Mais, et si réduits qu'aient été les effectifs engagés, ils ont dû réaliser un effort considérable. Et la section de l'ambulance, à l'avant-garde, a besoin d'être rapidement assistée pour soigner et transporter vingtsept malades. L'ambulance tout entière se porte à son secours et demeure temporairement, pendant que la colonne revient vers la pagode Thoman, sous la protection de deux compagnies du 111'. Pénil^lement, elle revient elle-même en arrière, ramenant les malades, pour cantonner à mi-chemin, vers neuf heures du soir, dans une misérable pagode, déjà partiellement envahie par la troupe, et dont il faut arracher les parois à coups de hache, pour obtenir au moins un peu d'air respirable. A la hàle, sur le pouce, on mange un morceau, l'uis, avant installé nos malades, avant de pouvoir
( ; 1 1 A ['II' n K O 11 A T R I È M !■; 2 « 1
prendre un instant de repos, dont nous avons cependant grand besoin, nous arrêtons, nies camarades et moi, nos dispositions en vue du lendemain. «La journée sera cliaudc, demain, m'a dit le général en me (piittant. L'ennemi est nombreux et paraît vouloir résister. Préparez-vous en conséquence. "
8 octobre. — Et cependant il a fallu, dès le matin, faire transporter encore jusqu'à la payodc Tlioman de nombreux malades, absolument incapables de suivre. VA quand j'y arrive moi-même, les ressources de rambulancc sont, en vue d'une affaire sérieuse, absolument insuffisantes. Vainement je cherche à combler les vides en groupant les brancardiers régimentaires ne conservant que le fusil, et les porteurs des brancards improvisés que j'ai pu faire confectionner la nuit, à l'aide des toiles de tente.
Le commandant Godard, du 23% s'y oppose absolument, et le général est obligé d'intervenir lui-même pour mettre fin à la très vive discussion que nous avons ensemble à ce sujet.
« L'ennemi, me dit-il, est en grand nombre en avant de Lang-Kep. Tous les hommes sont indispensables pour faire le coup de feu. Il faut assurer la victoire afin de pouvoir ensuite s'occuper utilement des blessés. »
Force est bien de s'incliner. Et l'ambulance est réduite à sept infirmiers, trente coolies et quinze brancards improvisés, alors que vers huit heures, lu colonne, précédée de de deux cavaliers et de deux compagnies du 111% commence le mouvement eu avant.
La chaleur est si pénible que, malgré leur énergique bon vouloir, plusieurs hommes s'arrêtent épuisés de forces. Il faut les grouper, les débarrasser du sac, et, quand même, les mettre en état de défense. Voici, en effet, heureusement, je n'hésite pas à le dire, que le feu s'engage très vivement. Cela fait de la surexcitation nerveuse, on veut avancer quand même. Et bientôt on se trouve en pleine action. Le 111% avec le capitaine Planté, a reconnu le village de Lang-Mâ, et s'est rapidement porté devant Lang-Kep, où il est reçu par
une ^rcle de balles. Bien vite, je détache une petite section qui, avec l'aidc-major Hocquart, se porte rapidement en avant pour porter les premiers secours (l). Puis on allonge le pas, et tout de suite le combat devient général, à très courte distance. Mais l'élan est donné. F.t le village de Lang-Kep, où les Chinois ont abandonné tout leur matériel, est immédiatement occupé. Mais ils tiennent encore toutes les hauteurs, et nous criblent de feux de salve. La colonne, sous le feu, se développe régvdicrement à droite et à gauche. Pendant que le capitaine de Saxe gagne à la course un petit mamelon qui, sur la gauche de la roule, domine le pays, nos soldats prolitent, pour avancer, de tous les accidents du terrain. Nos artilleurs, superbes de courage et d'énergie, enlèvent les pièces et les transportent à dos d'hommes jusque sur le mamelon, où elles sont immédiatement mises en batterie. Il en est grand temps, en vérité, car notre avantgarde, sous un feu meurtrier, est grandement menacée d'être débordée par le nombre. L'artillerie se charge de balayer les ailes, non pas, cependant, sans être elle-même sérieusement exposée, car de nombreux groupes ennemis, dans un suprême effort, arrivent jusque sur les pièces et s'y font tuer à coups de crosse. Et la colonne, ainsi débarrassée, n'a plus qu'à déloger l'ennemi, solidement établi à l'abri des retranchements. Bientôt la place est complètement cernée, malgré les formidables feux de salve des défenseurs.
Dès le début de l'action, j'ai pu moi-même reconnaître le terrain et me diriger, malgré les hautes herbes, vers la pagode que j'ai occupée déjà, sur la hauteur, lors de la première prise de Kep, au lendemain de Bac-Ninh. Mais les Chinois l'occupent encore, et bien qu'ayant abandonné mon cheval, voici qu'une grêle de l)alles siffle à mes oreilles. Heureusement, à trente pas derrière moi, une compagnie du 23' s'en aperçoit, et quelques feux de peloton sufHsent à me déijarrasser.
La pagode est libre; et la canne que mon frère m'a aban-
(1) Il y cinq blessés déjà, et parmi eux, le capitaine Planté, moitellenient atteint d'une balle dans le front.
CIIAPITRK QUATRIKME 283
donnée au moment du départ facilite le ralliement des coolies. Mais l'ambulance n'a pas encore eu le temps de se grouper qu'elle a reçu déjà plusieurs Messes. Tout autour, le terrain paraît déblayé; quelques balles perdues et les fusées incendiaires sont seules à redouter. A cinquante mètres au-dessous, la lutte est acliarnéc, on se bat corps à corps. Dans un réduit central, les Chinois nous opposent une indomptable résistance. Et voici que je suis appelé en toute hâte auprès du général qui, me dit le cavalier d'escorte, est très gravement blessé. Il n'en est rien heureusement. Un simple selon, mais qui a laissé dans mm trajet des débris de vêtement dont il importe de le débarrasser au plus tôt, en vue d'une rapide cicatrisation. C'est fait, et j'ai hâte de revenir à l'ambulance, car l'action se maintient terrible. « Merci, me dit le général; c'est chaud devant nous, il faut en finir. » De fait, le capitaine Fortoul, accompagné d'un cavalier, a pu faire le tour du réduit, se débarrasser des importuns à coups de revolver, et disposer deux compagnies du 23° qui complètent l'investissement. La lutte n'en continue pas moins ardente. Deux fois déjà nos soldats ont tenté l'assaut, deux fois ils ont été repoussés. Les Chinois, armés d'excellents fusils, abrités derrière des parapets percés d'étroites ouvertures garnies de longues lances et de fusils de rempart qui en défendent l'approcbe, résistent avec acharnement. Seules, les trompes de guerre dominent parfois de leurs lugubres appels le bruit de la fusillade. Il faut successivement enlever plusieurs retranchements, se battre corps à corps, dans les chemins couverts qui entourent le réduit. Et l'artillerie demeure impuissante, dans l'impossibilité de tirer sans danger pour nos propres soldats. Voici cependant que, sur l'ordre du général, deux pièces peuvent être amenées à cinquante mètres du réduit. Elles tirent à coups redou1)lés, et ne tardent pas à faire brèche. Les Chinois, dans un suprême effort, tentent une sortie. Toutes les issues sont gardées; et le nouveau la lutte s'engage corps à corps. Mon brave ami " capitaine Gignoux, du 23% terrassé par un colosse, doit son ut à l'intervention du commandant Godart.
Un dernier assaut; les soldats l'attendent. Mais le lieutenant-colonel D — malade sans doute, est affaissé dans un fossé, incapable même de donner un ordre. Il serait peut-être la cause d'un désastreux recul, si l'énergie des officiers et l'entrain des soldats ne venaient compenser ses défaillances. Pour comble, son second, le lieutenant-colonel Chappuis tombe lui-même, mortellement atteint d'insolation, pendant qu'il entraîne son bataillon.
Enlin la brèche est largement ouverte. Sur l'ordre du général, tous les clairons sonnent la charge. L'émotion nous prend à la jjorge. Nos soldats, électrisés par le capitaine Barbier, du 2'.)', dont la conipajjiuc a pu, très temporairement, l'Ire tenue en réserve, s'élancent à la baïonnette. Et tout plie devant eux. La résistance est vaincue. Les Chinois se font tuer jusqu'au dernier. Et vers quatre heures du soir, on n'entend plus guère que quelques coups de fusil isolés. Il faut être sur ses gardes, parfois sans pitié. Nos soldats fusillent impitoyablement tout Chinois qu'ils aperçoivent cherchant à se détilcr à l'abri des hautes herbes. C'est la représaille de Bac-Lé.
Victoire! Une réelle victoire, mais chèrement acquise. A trois heures, quarante blessés, parmi lesquels six officiers, avaient été recueillis déjà par l'ambulance. Et toujours, il en arrive de nouveaux. A côté du lieutenant Berge, atteint par une balle, d'un sillon du cuir chevelu, heureusement sans lésion profonde, voici le lieutenant Triboulet, dont une balle de rempart a broyé le maxillaire inférieur et lacéré tout le plancher de la bouche; puis le lieutenant Dulys, qu'il va falloir, très probablement, amputer du bras; le capitaine Kerdrain atteint de (jualre blessures par coups de sabre, les lieutenants Sazonoff et Maissiat; les capitaines Venturini et Verdier, puis cinquante sous-ofliciers ou soldats, dont six au moins mortellement atteints, et plusieurs chez lesquels rinlervention chirurgicale sera sûrement sévère.
A coté dorment leur dernier sommeil, sous le drapeau de la Patrie, le lieutenant-colonel Chappuis, que la mort a surpris . alors que, dans un court instant de répit, il venait de me laisser comprendre un adieu à sa jeune femme, puis le cap'
taine iMaiitc, tué d'une balle dans la tête, et trente hravcs, parmi lesquels les serg^ents Poujade et Bouveret du 141% le caporal Hoffmann du I4:iv Ils sont la douloureuse rançon de la gloire, ce pâle soleil des morts.
Soixante blessés et trente tués sur un effectif de I, :M)f) combattants ! Parfois, çà et là, sur le terrain, des {groupes de cinq ou six cadavres. Les Chinois nous ont, cette fois, montré qu'ils sont des soldats! De fait, ils occupaient, en avant de Kep, une demi-circonférence, et n'avaient pas hésité, se défilant à l'abri d'un mamelon, à se jeter jusque sur nos batteries, malgré les feux de salve de deux compagnies du III' et du li'.i"; plusieurs étaient arrivés jusque sur nos pièces et s'y étaient fait tuer à coups de crosse et de mousqueton, non sans avoir eux-mêmes grièvement blessé plusieurs officiers et soldats, parmi lesquels notamment le général et son oflicier d'ordonnance. Et de même, vers leur extrémité de droite, ils avaient résolument attaqué, cherchant à les envelopper, deux compagnies du 23% Gignous etGaillon, en marche pour cerner le village. L'artillerie du capitaine de Saxe les avait heureusement très énergiquement et très rapidement repoussés, et disséminés. Et bientôt, l'active poursuite de trois autres compagnies du 23% du 1 11" et du ri3% dépassant Lang Kep, les avaient chassés de toutes les positions fortifiées qu'ils occupaient au nord et à l'est. Restait le réduit de Kep, dont l'opiniâtre résistance avait repoussé trois assauts déjà, lorsqu'enfin le canon put faire brèche, et permettre la charge finale. Dans le réduit même, plus de six cents cadavres témoignaient l'énergie de la lutte. Autour du village il y en avait au moins un millier. INIais aussi, de notre côté, les pertes étaient énormes, relativement à notre si petit effectif; et le l)ataillon du 111% notamment, avait été cruellement éprouvé. Une seule compagnie, celle du capitaine Planté, tué à bout portant, avait eu ses trois officiers. Planté, Sazonoff et Dulys, hors de combat, et l'ambulance, dans la soirée, avait reçu vingt-huit de ses blessés.
Enfin, vers cinq heures, mes collègues Baudot et Hocquard, qui jusqu'à la dernière minute sont demeurés sous le feu,
me rejoignent à l'ambulance. Et tout de suite commence la douloureuse besogne. Il faut avoir passé par là pour se rendre comj)te des difficultés. Le plancher de la pagode a été détruit, les madriers (jui l'isolaient du sol demeurent seuls debout, la toitnre a été en partie incendiée, il faut en arracher les planches, s'ingénier pour réserver à nos blessés les plus gravement atteints les très rares brancards dont nous disposons, étendre les autres sur les couvertures et tentes enlevées au.\ chinois pendant l'attaque du village. On se débrouille, et bientôt, sous les efforts de chacun, tous sont couchés, à peu près abrités et restaurés. Puis les premiers pansements sont revus; et vers minuit seulement, sous la pâle lumière de quelques bougies, les opérations urgentes sont terminées. La garde horaire est assurée, et chacun de nous peut, à tour de rôle, prendre un moment de repos. Il faut en avoir grand besoin, en vérité, pour en jouir ainsi, en plein air, à chaque instant réveillé par quelque coup de fusil d'une sentinelle, par le gémissement des blessés, par le brouhaha des coolies qui mangent, surtout par les rugissements, les cop cop de monsieur le Tigre, Hong-Cop, ainsi que l'appelent les indigènes. Il flaire les cadavres et le sang; et seuls nos feu.v de garde le tiennent à respectueuse distance. 9 octobre. — Dès cinq heures du matin, chacun reprend sa besogne. Quelques madriers et deux planches nous font une solide table d'opérations, abritée sous une toiture de branchages. Voici d'abord le jeune Dulys atteint d'une balle qui a broyé l'articulation du coude et produit, dans les os de l'avant-bras, de tels désordres qu'il faut renoncer à la résection pour se décider à l'amputation. Et pendant toute la matinée, au milieu du vacarme des coolies, souvent surpris par quelque fusillade, à peine abrités du soleil, il faut demeurer dans une constante tension d'esprit, répondre à tous, agir vite, refouler toute émotion, et toujours paraître souriant. En vérité, la chirurgie militaire est parfois difficile. Et quand on a pu, dans de telles conditions, pratiquer utilement les plus graves opérations, on a quelque droit, peutêtre, à se dire un chirurgien.
ClIAIMrRK OllATIiir.MK -iST
î) octobre. — « Je donnorai l'ordre de départ demain, me fait dire le général, dès que tous les blessés auront été mis en état de supporter l'évacuation. »
Dès ce malin, j'ai pu déjà diriger sur Phu-fjang-Tuong, après ini ])on pansement, les moins gravement atteints. Comment? Il faut l'avoir vu pour s'en rendre compte. Il n'y a pas de brancards, il n'y a pas de porteurs. Va\ toute liàte, à l'aide de bambous et de toiles de tente, on peut confectionner des brancards. Mais les porteurs? Rien que des femmes requises dans les villages voisins. Tous les bommes ont disparu ou sont occupés à des travaux urgents. Il faut, avant tout, enterrer les morts. On s'en tire tant bien que mal.
A midi, toutes les graves opérations sont terminées. Deux amputations de bras, une désarticulation de l'épaule, une amputation de cuisse, une trépanation et extraction d'esquilles imj)lantées dans le cei^veau, une énucléation d'un œil, une résection du maxillaire inférieur, une résection de côte pour extraction de débris de vêtements fixés dans le poumon, une excision d'un testicule, trois ligatures artérielles, plusieurs extractions d'esquilles, débris divers ou projectiles, tel est le bilan de notre laborieuse matinée. Et l'évacuation pourra se faire demain, dès la première heure.
Gomment a-t-il pu se la procurer? Je l'ignore. Toujours est-il que notre jeune camarade le ])barmacien aide-major Manget nous arrive triomphalement porteur d'une pétillante bouteille de Champagne. lia, de plus, tout en assurant à nos blessés des soins de tous les instants, tout en dirigeant la confection de nouveaux brancards, soigneusement surveillé la popote. Aussi, chacun lui fait honneur. Sur le champ de bataille, après la victoire, on lève cordialement son verre à la patrie. Vive la France! Cela réconforte partout, et toujours!
Ce soir, me rendant auprès du général, j'ai dû traverser la cour centrale du réduit dont nos soldats ont eu quatre fois à faire l'assaut, avant de s'en emparer. Ah! la guerre est atroce! Il y a là un entassement pyramidal de plus de six cents têtes qui, dans l'horreur d'un suprême rictus, semblent
nous menacer encore. Les Tonkinois victorieux, les singes, ainsi que les désignent nos soldats, ont repris leurs instincts de bestiale férocité. Ils ont dépouillé les morts, se sont emparés de tout ce qui pouvait leur être utile, puis ils ont coupé les têtes et les ont entassées. Gela n'est pas un cauchemar. C'est la lugubre réalité de la sauvage cruauté, d'autant plus implacable devant la mort qu'elle a sans doute plus redouté la vie. La bête humaine est sinistre !
Pas de prisonniers, c'est entendu. Et les Chinois n'en font pas plus que nous. Mais, avant de tuer, ils torturent impitoyablement tout hlessé qui a le malheur de demeurer entre leurs mains. Notre représaille est moins cruelle; nous nous contentons de les fusiller. Et nos auxiliaires tonkinois leur coupent la tête!
10 octobre. — Rien que des femmes pour emporter les blessés. Les hommes, trop peu nombreux, sont indispensables au convoi. Il faut s'en contenter. Et dès sept heures du matin, précédée de la colonne, l'évacuation se met en route. Il faut quatre femmes au moins pour enlever un brancard; une cinquième a mission d'abriter constamment le blessé qu'il contient sous une de ces larges ombrelles de papier, dont nos soldats ont fait ample moisson à Kep et dans les environs. Le général est emporté de même, sur une chaise de pagode, la jambe soutenue sur une planche en plan incliné. Seul le bataillon du 23% avec le commandant Godard, demeure à Lang-Kcp. La colonne revient à Phu- Lang. Elle est trop faible, sans aucun doute, pour se porter immédiatement en avant.
"J'ai hâte, me dit le général, d'arriver à Phu-Lang. Mais je vous laisse le 111° avec le lieutenant-colonel D... Vous passerez, à la pagode Thoman, les heures chaudes de la journée, et repartirez seulement dans la soirée, quand vous jugerez la chaleur supportable. Vous commanderez le convoi, et donnerez en conséquence des instructions à l'arrièregarde, chargée de vous garder contre une surprise possible. »
Il importe en effet, paraît-il, (l'envoyer des renforts au colonel Donnier, aux prises, vers le Loc-lNani, avec des forces chinoises très supérieures. La situation préoccupe visiblement le géuéral. Cependant, ilil la rumeur, la colonne de Mil>iclle, avec un halaillon de tirailleurs algériens, deux sections d'artillerie de montajjne et un peloton de chasseurs d'Afrique, a pu rejoindre le colonel Donnier, qui vient de débarquer à Lam. La bataille est engagée devant Chu, où les (jhinois, très nombreux, sont formidablement retranchés. Attendons et espérons !
A la pagode Thoman, après un repos qui leur a permis un , solide repas, nos porteuses, déjà faites au métier, reprennent doucement leurs précieux fardeaux. Et, vers quatre heures, le convoi, entre deux compagnies du 111% se remet régulièrement en route. Mais voici que, vers cinq heures, éclate un formidable orage. Et de suite les chemins sont défoncés, en véritables torrents. Nos porteuses, étroitement surveillées, soutenues dans les passages difficiles, avancent avec grandes précautions, mais bien lentement, bien péniblement. Et malgré les parasols, nos blessés ne sont plus al)rités. L'un d'eux, le pauvre Montagnié, du 1 11% qui était encore atteint de dysenterie alors que j'ai dû, hier, l'amputer de la cuisse, succombe après plusieurs syncopes.
J'avais, peu de jours avant, reçu et je portais sur moi une lettre de ma fille contenant quelques violettes : « Prenez, lui dis-je, mon ami; c'est un souvenir de France. Cela remonte. Bon courage! » Et lui, dans un suprême effort, comme réveillé par le souvenir, me prenant vivement la main : « Merci, dit-il. C'est pour la France! Adieu! » Puis il s'éteignit doucement, quelques minutes après. Pauvre enfant! Et surtout pauvres parents dont il était le si digne fils, peut-être la seule légitime espérance. Et combien attendent là-bas, qui sont dans le même cas!
Enfin vers neuf heures, nous arrivons à Phu-Lang-Thuong, mouillés jusqu'aux os, grelottant de froid. De suite, nos blessés sont enveloppés de nouvelles couvertures, réconfortés et doucement déposés sur les claies de bambou, garnies de
290 AU TONRIN
matelas, qui seront leurs lits jusqu'à 1 évacuation sur un hôpital. Mais, à mon tour, je suis pris d'un terrible frisson, et ne réussis à me réchauffer qu'au coin d'un grand feu, après une longue heure de souffrance. J'ai pu cependant changer d'effets, et surtout avaler une bonne dose de quinine.
La rumeur annonce que le colonel Donnier, appuyé par une division du commandant de Mibielle, a vivement attaqué les Chinois massés en avant de Chu, et qu'il les a chassés de toutes leurs positions. 11 a fallu, cependant, plusieurs charges à la baïonnette, l'ennemi ayant tenté plusieurs retours offensifs. Nos troupes sont demeurées maîtresses du terrain; mais, en raison de nos pertes et de l'insuffisance des effectifs, elles ont dû s'abstenir de poursuite. Nous avons eu vingt tués, parmi lesquels le capitaine Cuveiller du 143% et près de cent blessés. Le sacrifice est relativement plus grand qu'à Kep. Et les secours médicau.v sont absolument insuffisants. Il faut d'autant plus se hâter d'y remédier que, sans doute, la bataille est seulement engagée.
De fait, et conformément aux ordres, je devais, dès mon arrivée à Phu-Lang, réapprovisionner immédiatement l'ambulance, complètement épuisée de ressources, réunir deu.x cents coolies et, dès l'aube, être prêt à repartir. Mais voici, vers dix heures, qu'arrivent le général Brièrc de l'Isle et mon chef immédiat M. Driout.
Cl Je vais moi-même à Chu, me dit-il. Vous demeurerez ici, votre présence y est, du reste, indispensable; vous y recevrez sans doute de nombreux malades ou blessés. Je vous prends cependant votre aide-major M. Hocquart, et le sergent Morvillers. Votre ambulance sera bien réduite, faites pour le mieux, et soyez toujours prêt pour la marche en avant, auquel cas M. Lasserre, actuellement ici, y demeurerait seul. 1)
11 octobre. — De suite, en effet, une nouvelle colonne, formée des mêmes éléments qui viennent de vaincre à Kep, se tient prête à repartir. Elle s'est embarquée cette nuit même,
GUAPITRK QUATRIÈME 291
pour remonter le IjOC-Mmu jusr|irà Lam, où clic formera Tarrièrc-garde de la colonne Donnier. Nos soldais ont ù peine eu le temps de se reposer. iVIais Télan est donné. Les malades seuls demeurent en arrière. l'Uje suis condamne à rester avec eux.
12 octobre. — Malgré leur audacieux retour offensif, le colonel Donnier a pu, hier, rejeter les Chinois de toulcs leurs positions, et s'emparer de Chu, qu'ils avaient transformé en un véritahle camp retranché, avec forts et casemates armés d'une nombreuse artillerie. Nos perles sont sérieuses, mais l'ennemi en déroute a, dit la rumeur, perdu son général et laissé près de 1,200 cadavres sur le champ de bataille. Allonsnous enfin le pousser jusqu'à Lang-Son, qui demeure notre objectif actuel? C'est proliable, car voici que le général de Négrier, à peine remis de ses fatigues, s'embarque aujourd'hui même à destination d'Haï-Phong, où sont attendus, venant de France, des renforts qui paraissent devoir aussitôt être mis en route pour Quang-Yem, et de là sur Lang-Son par la route des montagnes de Dong-Son, pendant que, de son côté, le colonel Donnier s'avancera parallèlement, suivant la ligne des sommets qui évite les défilés de Bac-Lé, sur la route mandarine. Nous avons devant nous, parait-il, les forces réunies du Quang-Si et du Quang-Tong. Et les combats de ces jours derniers prouvent surabondamment leur valeur militaire.
Du lieutenant-colonel D..., il n'est plus question; il est rappelé en France à la disposition du ministre; il paraît véritablement incapable de tout effort.
Nous demeurons, Baudot et moi, chargés des blessés et malades qui nous arrivent des environs. Et notre présence est véritablement nécessaire, car l'aide-major Lasserre, sans ressources, ne sait ni se les procurer ni les créer. Si mal que soient nos blessés, à peine abrités sous de misérables paillotes, nous avons pu, cependant, donner à tous des matelas, des draps, des chemises de rechange et des couvertures; et bien que couchés sur de simples claies de bambou, presque tous
paraissent en bonne voie. Mais, chaque jour, malgré les antiseptiques usuels, il faut renouveler tons les pansements. C'est l'indispensable garantie, car les causes d'infection pnllulenl autour de nous, une grande propreté peut seule y remédier.
IG octobf^e. — Nous avons, cependant, le chagrin, dans la nuit du 13 au 14, de perdre un jeune officier, le lieutenant Triboulet, du 23% foudrové par une hémorragie secondaire, probablement de l'artère sublinguale. Bien qu'atteint d'une fracture esquilleuse du maxillaire avec dilacération considérable des tissus, toutes les esquilles et débris hachés des tissus avaient été enlevés ; mais la balle n'avait pas été retrouvée, et le blessé ne paraissant pas en souffrir, je m'étais prudemment abstenu d'une longue investigation. Il n'avait pas eu d'accident depuis, se plaignait seulement d'une légère dysphagie, se nourrissait convenablement d'œufs et de potages, et se promenait pendant une partie de la journée. Rien qui pût, par conséquent, faire prévoir une grave hémorragie. Et l'état général demeurait satisfaisant, lorsque subitement, au dire de l'infirmier de garde, vers deux heures du matin, le blessé s'était levé sur son séant, avait poussé quelques gémissements, et était retombé inanimé. Aussitôt prévenu, je ne pus hélas! que constater la mort; toute tentative fut infructueuse, et l'abondance de l'évacuation du sang qu'il avait inconsciemment avalé ne pouvait laisser de doute sur la cause de l'accident. Assurément, en plein jour, il eût été possible d'intervenir utilement. Une ligature de la carotide externe eût probablement suffi. La destinée ne l'a pas permis, et le bataillon, si cruellement éprouvé déjà, a fait encore une perte d autant plus sensible que le lieutenant Triboulet passait pour un de ses meilleurs officiers.
Un autre, le caporal Pasty, également du 111% atteint de paralysie par suite de fracture esquilleuse des dernières vertèbres dorsales, s est éteint doucement dans la journée du IG. Gela porte à sept le nombre des blessés qui ont succombé depuis leur passage à l'ambulance. Tous les autres paraissent devoir guérir.