CHAPITRE QUATRIÈME
Il semble, d'autre part, que nos victoires de Kep et de Chu sont de nature à faire rclléchir les Chinois. De fait, et depuis lors, le corps expéditionnaire paraît en repos, et n'étant plus inquiété, attend sans doute des renforts pour marcher de l'avant.
17 octobre. — La rumeur prétend que des ordres formels sont arrivés de France, interdisant toute nouvelle action offensive avant l'issuedcs négociations actuellementengagées. Voici, en effet, que je reçois l'ordre de diriger immédiatement blessés et malades sur l'hôpital d'Haï-Phong, et qu'un petit paquebot, le Dagotna, se tient à ma disposition pour les enlever. J'eusse préféré les envoyer à Dap-Cau, car les hôpitaux d'Haï-Phong et de Quang-Yem sont actuellement encombrés. Et des blessés ne s'y trouveront assurément })as en bonne situation pour une guérison rapide. On pourra à la vérité plus facilement, et plus régulièrement, les renvoyer en France.
20 octobre. — 11 n'y a plus ici que quelques malades et blessés légèrement atteints, ou journellement envoyés par les troupes échelonnées dans le voisinage. Nous avons ainsi tout le temps de parcourir le pays, et nos promenades ne manquent pas d'intérêt.
Phu-Lang-Thuong n'est cependant qu'un pauvre village, bâti sur les deux rives du Song-Thuong. La garnison, sous les ordres du commandant Donnier, occupe la rive droite, le village annamite est à peu près entièrement sur la rive gauche. Vers le sud-est, à deux kilomètres environ, se trouve le village de Phu-Lang-Gian, où résidait, à l'abri d'une petite citadelle, le gouverneur militaire chinois. A peu de dislance, un détachement occupe, vers le milieu du fleuve, une petite île qui permet une utile surveillance. Le pays est débarrassé; il paraît actuellement tranquille, mais aussi triste qu'il est calme d'apparence. Il est, de fait, entouré de mares infectes, et l'eau des puits y est réputée de fort médiocre qualité. Les indigènes ont, du reste, repris leur genre habituel de vie, et déjà quelques marchés retrouvent l'animation du temps de paix. Les femmes
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surtout, généralement fort laides, malgré leurs yeux noirs demi-clos, Tabondance de leurs cheveux noirs entourés en longue natte autour de la tête, et la remarquable finesse de leurs mains, aux doigts allongés, qu'envieraient nos belles mondaines, v apportent chaque jour, dans des paniers suspendus aux deux extrémités d'un Ijambou posé en balancier sur l'épaule, des légumes, des fruits ou dcsceufs, qui font le bonheur de nos troupiers. Elles se tiennent habiiuellement accroupies, mâchant constamment du bétel, à peine vêtues de misérables haillons, devant leurs marchandises étalées sur des nattes, triplant et quintuplant leur valeur réelle, et sont toutes joyeuses de laubaine qu'elles discutent vivement, ou qu'elles attendent très patiemment. Il v a là tous les produits du pavs, des légumes, des fruits, des œufs, du riz cuit à l'eau, du poisson fermenté et le fétide nuoc man, qui est l'assaisonnement obligatoire de tout aliment, du thé et de l'huile rance, de la viande de chien, de porc et de rat, du fil et des aiguilles, des offrandes à Bouddha, lingots de papier, chevaux, poupées de carton et baguettes d'encens. Parfois des musiciens ensorcelés, raclant horriblement sur une sorte de violon, frappant des gongs ou battant des planchettes avec de fines baguettes de bambou, et surtout nasillant, pendant des heures, quelque mélopée, ou poussant des cris inarticulés, puis finissant par se disputer au jeu les quelques sapèques qu'ils ont pu ramasser. Il faut quarante sapèques, je crois, pour représenter la valeur d'un sou français. Et des enfants demi-nus, au ventre proéminent, la tête à peu près complètement rasée, grouillent à l'entour, quémandant eux aussi la sapèque. Tous, du reste, hommes et femmes, ont dans la physionomie une expression de résignation placide et de méfiance astucieuse véritablement caratéristiques de l'affaissement moral. Race d'esclaves qu'il s'agit de ramener à la dignité. Ce doit être notre but, celui qui justifiera la conquête. Et, si nous le voulons, nous pourrons assurément le réaliser, tout particulièrement chez les Tonkinois, qui, s'ils sont peut-être généralement moins instruits, paraissent également moins vicieux que les Annamites.
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De fait, si respecluciix qu'il soil dans ses inanifeslations de scrvile politesse, le Tonkinois sait cependant bien saisir les défauts du maître, et parfois très malicieusement s'en moquer. Il est joueur, fataliste autant que travailleur infatigable, aussi sobre dans la nécessité qu'insatiable dans l'abondance, aussi observateur que vaniteux et désireux de sinstruiro, aussi voleur qu'astucieux, aussi nienlcur qu'bospitalier, aussi séden- ■taire que résigné, n'ayant enfin, l)ien évidemment, perdu l'idée de patrie que sous le joug imj)itoyal)le de la Cbine cl de ses mandarins, dont il n'a, depuis des siècles, cessé d'être le misérable esclave. Nos missionnaires le savent bien; ils ont pu, depuis le père de Rhodes en 1620, malgré les plus atroces persécutions, et grâce sans doute à l'énergie des martyrs, bien connaître autant les vices que les qualités. Ils savent qu'ils ont à combattre surtout l'indifférence et le scepticisme, pour réaliser des néophytes aussi entreprenants que courageux, aussi dignes dans leurs personnes que respectueux des lois morales et de l'autorité légitime.
Il V a de l'avenir au Tonkin ; il appartient à la France, si rude que soit la besogne, de l'assurer et d'en tirer profit, autant dans son propre intérêt que dans l'intérêt de ses futurs sujets. Elle aura, dans ce but, d'abord à maintenir l'invasion chinoise ou japonaise, toujours en éveil de novivclles exploitations. Non seulement, en effet, les Chinois sont, dans le pays, tenus pour les seuls véritables maîtres, ce qui, du reste, est absolument rationnel, étant donnée leur incontestable supériorité tant physique qu'intellectuelle; mais encore, notamment à Hanoï ( 1 ) , ils détiennent actuellement tout le gros commerce. Et cela, même au détriment de nos négociants français, parce que, n'ayant aucune charge, ils savent attendre, se contenter des plus modestes bénéfices, alors que le négociant français, surchargé d'impôts, n'a d'autre but que de réaliser, dans le plus bref délai, une fortune qui lui permettra le prompt retour et la vie tranquille au pays. C'est cependant, avec le croisement des races qui est l'avenir, seulement par le commerce
(1) Avec les Allemands et les Anglais qui paraissent déjà vouloir nous envahir.
et dans l'industrie, que la France parait pouvoir s'implanter au Tonkin. Il n'y a pas, en effet, à espérer pouvoir coloniser par l'agriculture. Elle est pour nous, dans le pays, absolument impraticable; mais assurément elle peut être perfectionnée, rendue par conséquent plus productive, sous l'impulsion de notre intelligence et de notre argent. Mais certaines industries sont réalisables; et, surtout, le Tonkin est actuellement, pour nous, la voie de pénétration en. Chine. Déjà quelques rares remorqueurs à vapeur, et surtout des jonques, actionnées par la maison Roques, d'Haï-Phong (1), sillonnent les rivières du delta, si difficile que soit parfois la navigation, entravée autant par les courants et les récifs que par les pirates. Et quand la France aura remplacé par de bonnes routes les digues et les affreux chemins actuels, quand elle aura jeté des ponts et construit des chemins de fer qui, reliant les principaux centres entre eux, se poursuivront jusqu'à la frontière, alors elle aura vaincu l'Angleterre; alors, mais seulement alors, le Tonkin pourra devenir un fructueux débouché de nos produits, dans un fructueux échange avec les produits de la Chine incommensurable.
21 octobre. — J'ai transmis déjà tous rapports, propositions, états signalétiques, certificats d'origine de blessures. Et voici que, ce matin, un télégramme d'Hanoï : u Général de Négrier à docteur Challan, Phu-Lang. Etablissez en votre faveur une proposition pour officier de la Légion d'honneur, et joignez-la aux autres propositions » me fait battre le cœur!
La croix d'ofticier de la Légion d'honneur! Oui, j'en ai conscience. Dans le but d'être utile, j'ai donné sans ménagements tout ce qu'il y a en moi d'intelligence, d'énergie et de vitalité. J'en suis largement récompensé. Patrie! Famille! Tout pour elles, tout par elles! Et j'ai quarante-deux ans. Vive la France !
1) Ils ont protité des précieux enseignements (|ue leur a valus la hariliesse de l'héroïque Garnier et de ses continuateurs Jean Dupuis et de Kercaradec.