‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 80 sur 104 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

22 octobre. — Partout autour de nous le pays parait pacifié. Les Chinois, malgré notre inquiétante infériorité numérique, se sont retirés, ne laissant guère derrière eux que quelques bandes de pirates et de malheureux, réduits par la misère aux dernières extrémités. Une petite colonne, sous les ordres du lieutenant-colonel Donnicr, les a sans grand résultat pourchassés jusqu'à Thin-Dao et Dao-Quan. Ils sont au moins une indication qu'il importe d'être toujours en éveil. Et les leux qui s'allument chaque soir dans les montagnes voisines nous paraîtraient suspects, s'ils n'étaient, dit-on, fort hal>ituels à cette époque de l'année pour la fabrication du charl)on.

Voici, du reste, que si les Chinois du Quang-Si paraissent s'être retirés, il n'en est pas du tout de même de ceux du Yunnam, sur le cours de la rivière Noire. Et si le corps expéditionnaire demeure dans l'inaction, c'est que, sans doute, il est dans un tel état d'infériorité numérique qu'il lui est véritablement difficile, qu'il serait assurément dangereux de reprendre immédiatement l'offensive. En réalité, nos canonnières sont chaque jour attaquées au cours de leurs pérégrinations sur le fleuve Rouge et ses affluents. Sur la rivière Claire, VÉclair a dû se replier en toute hâte, après un combat qui lui a coûté plusieurs blessés. Et la citadelle de Thuyen-Quan, occupée seulement par deux compagnies de la légion étrangère, est grandement menacée. Pour coml)le, l'état sanitaire laisse beaucoup à désirer. Le régiment de France notamment est très éprouvé. 11 compte à peine la moitié de son effectif valide. Ne faut-il pas, sans doute, l'attribuer à l'inexpérience coloniale des officiers, aux défectuosités de l'habillement, à l'insuffisance de certains cantonnements, et surtout à la mauvaise nourriture?

24 octobre. — Des bandes chinoises du Yunnam et les Pavillons noirs ont attaqué Thuyen-Quan; elles ont été repoussées; mais, grâce surtout à nos canonnières, qui ont pu arriver assez tôt avec des renforts. Sous les ordres du lieutenant-colonel Duchesue d'une part et du commandant Ber-

gcr d'autre part. Et l'ennemi a pu être ainsi repoussé à plusieurs journées de marche.

Immédiatement devant nous, le pays est tranquille. L'effort paraît se porter actuellement du côté de Formose, où, dit-on, le contre-amiral Lespès vient de subir un échec. Et nos effectifs sont tellement réduits qu'il est impossible d'agir avec énergie.

Mais les Chinois, repoussés de Kep et de Chu, paraissent vouloir profiter de notre obligatoire attente pour se reformer activement entre Lang-Son et Chu. On assure cependant qu'ils sont eux-mêmes décimés par le typhus faméllcjuc, et que le pays entre Kep, Chu et Lang-Son, à peu près inhabité, est al)Solument incapable de subvenir à leurs besoins. Evidemment, du reste, ils cherchent à constituer des approvisionnements de réserve. Et le fieutenant-colonel Servières,de la légion étrangère, a pn s'emparer au marché de Ha-Ho, à quelques kilomètres seulement de Chu, de 4,000 quintaux de riz qu'ils y avaient réunis. Il faut pourtant savoir patienter, car non seulement nos effectifs sont insuffisants, mais encore, à Chu comme à Kep et dans toute la région, l'état sanitaire est déplorable. La fièvre nous décime, et le sulfate de quinine lui-même parait insuffisant. Nos soldats, obligés de bivouaquer là où ils sont, insuffisamment abrités sous de misérables gourbis, généralement mal nourris et astreints, par les nécessités de la défense, à remuer des masses de terre, quand ils ne sont pas empoisonnés par les émanations des cadavres, sont fatalement atteints de fièvre infectieuse et de dysenterie. Il en sera toujours de même ici, alors que le séjour se prolongera sur le même emplacement, alors surtout qu'on y devra faire des travaux de terrassement, et que la situation ne permettra pas de prendre les dispositions préventives indispensables.

Même à Phu-Lang, où le repos est, relativement, à peu près complet, les émanations des marais qui nous entourent sont désastreuses. Sous la misérable paillote que j'habite, entourée de marais fétides, et malgré mes précautions, malgré la quinine, j'ai mol-même presque chaque jour un accès de

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fièvre, et la déljllitation générale s'accentue visiblement, aussi bien pour tout mon entourage que pour moi-mêtne. A peine avons-nous encore le courage de fjuei([ues matinales promenades aux environs. Kt cependant, elles sont engageantes, avec les villages semés çà et là, parmi des bouquets d'arbres qui les dissimulent et les rendent impénétrables pour quiconque n'a pas l'habitude de se débrouiller dans les sentiers-digues qui paraissent y aljoutir, et qui, à l'exception du plus impénétrable de tous, se terminent imj)itOYal)lement devant un talus protecteur ou quelque infranchissable marais. Les montagnes voisines ne sont pas assez sûres pour nous permettre de nous y aventurer en petit nombre. Cependant, disent les indigènes, cette année nous pourrons conserver nos récoltes; les pirates qui nous les enlevaient à peu près complètement, n'osent ])lus s'aventurer jusqu'ici.

10 novembre. — Décidément, les troupes paraissent s'immobiliser dans leurs tristes cantonnements. La saison est meilleure, cependant, et les chaleurs très supportables. Mais les effectifs sont si réduits qu'il serait, paraît-il, fort imprudent de marcher de l'avant. Les routes vers Lang-Son, autant celle qui, partant de Kep, remonte le Song-Thuong et aboutit au redoutable défilé de Bac-Lé, que celle parallèle de Chu par les cols de Déo-Quan et de Déo-Van, sont, paraît-il, formidablement retranchées. Les Chinois, en très grand nombre, y ont accumulé des défenses qu'il faudrait enlever de vive force. Nous sommes trop peu nombreux pour cela. Et la diplomatie s'en mêle. L'inertie chinoise est voulue, sans doute. Et bien qu'elle soit, ici surtout, notre plus redoutable ennemie, notre gouvernement parait préférer la diplomatie à l'action. C'est le moyen de nous épuiser misérablement, et sûrement sans compensation.

16 novembre. — J'ai lutté jusqu'au bout, je suis épuisé de forces, la fièvre et la dysenterie m'abîment. Sur les instances du colonel Donnier, qui commande actuellement le cercle de Phu-Lang, et dont la prudente énergie

égale la bonne camaraderie, je suis rappelé à Hanoï, où je pourrai, j'espère, me remettre avant la reprise des opérations de guerre.

17 novembre. — De Phu-Lang ù Ti-Kao et de Ti-Kao à Hanoï, à cheval; deux bien longues étapes pour un malade. Je résiste, (cependant, grâce surtout à mon ordonnance, le brave Lambert, qui me réconforte autant qu'il lui est possible. Puis, le cordial accueil que je reçois de mes jeunes camarades de Thopital de Ti-Kao, que j'ai la joie de voir organisé suivant mes précédentes indications, malgré l'opposition première du général Mdlot, ou plutôt de son chef d'étatmajor, est un grand allégement à ma fatigue.

18 novembre. — Dès ce matin, le général de Négrier et mon ami le capitaine Fortoul viennent me voir au mirador de la porte ouest, mon ancien logement, que j'ai péniblement réintégré. Sur mon refus d'entrer à l'hôpital, dont j'ai conservé un si triste souvenir, le général m'engage à me soigner, sans autre préoccupation que celle de ma santé. Sa bienveillante sympathie m'est un puissant réconfort Une haute intelligence chez un homme de cœur. Heureux qui a l'honneur d'être apprécié de lui!

Mon état, d'autre part, nécessite un très minutieux examen de mes camarades Driout et Hocquart, qui l'un et l'autre voudraient me renvoyer immédiatement en France. Je résiste, je puis lutter encore.

m novembre. — Un télégramme du ministre de la marine annonce le départ d'Alger de deux mille tirailleurs et soldats de la légion étrangère, avec un matériel complet et quarantetrois ofHciers. Un second bataillon, fort de mille hommes, part à la même date pour Formose, où le colonel Duchenne, quittant Hong-Hoa, ira les rejoindre, à la disposition de l'anural Courbet. Ces renforts n'arriveront pas avant le commencement de janvier. Seront-ils, alors, suffisants pour combler les vides ?

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