‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 81 sur 104 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Ma santé, malgré le repos et les soins empressés de mes camarades, ne s'améliore pas. Je suis ardent, inquiet, presque sans sommeil, et réduit à l'état squelettique.

2 décembre. — Un rude anniversaire, pour moi. C'était à Loigny, il y a de cela quatorze ans ; là aussi j'ai senti la vie, et j'ai pu, comme à Kep, comme ici mémo, apprécier le danger. Qu'est-ce aujourd'hui? Je vais mieu.\, me paraît-il, et cependant je demeure incapable d'aucune activité, en proie à des rêvasseries aussi bizarres qu'importunes. Est-ce donc que le Tonkin me rend véritablement incapable de travail? Rêver aux mouches, suivre, pendant des heures, le travail des fourmis ou parfois des coolies paresseux autant que voleurs, incapable même d'une lecture, j'en suis là. Le temps est superbe cependant, et Lambert me porte chaque jour au p-rand air, où je reçois l'amicale visite de mes camarades, notamment du colonel Letelller et du commandant Levrat, de l'artillerie de marine, qui m'apportent régulièrement les nouvelles.

15 décembre. — Le général de Négrier est parti, depuis quelques jours déjà, pour étudier la situation en avant de Kep et de Chu. On paraît cependant attendre l'arrivée des renforts annoncés pour reprendre les opérations. Le général Brière de risle s'y prépare activement. « Nous fabriquons, me dit le commandant Levrat, quantité de petits chariots susceptibles d'être traînés par un seul bœuf, et de suppléer l'insuffisance ou le mauvais vouloir des coolies qui refusent de sortir du delta. Les bœufs sont réunis en grand nombre, chaque jour exercés sur tous terrains, bâtés pour le transport des bagages et munitions, et destinés, d'autre part, à fournir une bonne viande de boucherie sur place » On prétend que deux colonnes seront appelées à marcher de concert sur Lang-Son ; l'une par Ghu-Dongson et le col de Déoquan, la seconde suivant le littoral de Quang-Yem à Tian-Yen, et probablement le cours du Song-Ghi-Kang jusqu'à Lang-Son.

A quand le départ? Le temps est superbe depuis quelques

jours déjà. Nous allons en profiter, sans doute. Serai-je capable de suivre? Mon état, bien qu'amélioré, est bien misérable encore. Je puis cependant espérer.

18 décembre. — Un nouveau combat, où nous avons sul)i de grandes pertes, vient d'avoir lieu à quelques kilomètres à peine de Chu, au village de lla-Ho, où se tient chaque semaine un important marché.

Trois mille Chinois affamés, dit Tordre, sont descendus de la montagne pour piller le marché de Ha-Ho, et dans ce but se sontgroupés en embuscade, couverts par les hautes herbes, à trois kilomètres environ du village. Ils s'v rencontrèrent avec une compagnie de la légion étrangère, capitaine Gravereau, que le colonel Donnier avait envoyée pour le protéger, en même temps qu'il dirigeait une autre compagnie, capitaine Bolgert, en reconnaissance au nord-est vers le col de Déoquan, et une du 111% capitaine Verdier, sur la rive gauche, en amont de la rivière, pour reconnaître un gué supposé à quinze ou vingt kilomètres de Chu, et dont les patrouilles n'avaient jamais été rencontrées dans la plaine.

Brusquement, la compagnie Bolgert, qui venait de dépasser Ha-Ho, vint se heurter à l'embuscade chinoise. Elle fut immédiatement entourée, et obligée de se défendre à coups de crosse. Néanmoins, les Chinois, plusieurs fois repoussés, revenaient à la charge, et le capitaine Bolgert, très menacé, n'avait eu que le temps de se former en carré, lorsqu'enfin il fut secouru par son camarade Gravereau, prévenu par la fusillade. Mais alors les Chinois débordaient de tous les côtés, et la situation devenait des plus critiques, lorsque heureusement le 111' et le capitaine Verdier, encore sur la rive gauche, n'hésitèrent pas à se jeter à la rivière, ayant de l'eau jusqu'au cou, et vinrent les prendre à revers. De son côté, le colonel Donnier, hâtivement prévenu, avait mobilisé toutes les forces disponibles, de telle sorte que les Chinois furent, à leur tour, rapidement entourés. Alors ils se débandèrent en déroute, s'efforçant de gagner rapidement les montagnes. Nous demeurions maîtres du terrain; mais la sur[)rise nous avait été bien

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cruelle : seize tués dont la plupart i'urcnt, dès le lendemain, retrouvés décapités, horribletncut mutilés, et trente et un blessés, dont neuf très gravement atteints.

C'est un sérieux avertissement dont nous aurons à tenir le plus grand compte. Les Chinois, armés d'excellents mausers, fournis, paraît-il, par les Allemands, actuellement fort nombreux à Hanoï, et aussi hypocrites qu'ils sont nombreux, savent nous permettre, sans nous inquiéter aucunement, de nous aventurer par petits groupes, assez loin de nos centres d'occupation. Puis, quand ils connaissent nos habitudes, ils saisissent une occasion de nous écraser sous le nombre. C'est ce qu'ils ont tenté, sans succès, à proximité du marché de Ha-Ho. Mais il a fallu l'énergie de nos troupes pour échapper à la souricière. Et c'est aussi ce qui explique le nombre fort élevé des tués; tout blessé incapable de suivre ayant été presque fatalement massacré. Et cette guerre féroce menace de durer bien longtemps encore!

23 décembre. — On annonce l'arrivée du lieutenant-colonel Herbinger, un savant professeur de l'école de guerre, appelé à remplacer, au quatrième régiment de marche (23% 111° et 143"), le lieutenant-colonel Defoy. On le dit fort sévère, et malgré sa réputation et ses brillants états de service , beaucoup plus préoccupé de la tenue des troupes, qu'il trouve déplorable, que de leurs fatigues, de leurs privations et de leur héroïque endurance. Il est sûrement malade, disent déjà quelques ofHciers; nous ne gagnons pas au change. Et son état habituel de surexcitation parait justifier cette première impression.

On raconte, d'autre part, que les pirates ont de nouveau pris possession de la région du canal des Bambous, qu'il a fallu en fusiller près de trois cents, et incendier plusieurs villages pour s'en débarrasser. Les femmes et les enfants ont seuls échappé ; cela suffira-t-il pour nettoyer le pays? De fait, la piraterie est une habitude invétérée jusque dans le delta. Et la réponse d'un chef de brigands conduit, enveloppé de son drapeau, au commandant Berger, est véritablement typique.

tt Détruisez tous les villages, dit-il, réduisez le pays à la misère; alors seulement 11 n'v aura plus de pirates, parce qiCil n'y aura plus rien à prendre. "

Incorporer de tels brigands et compter sur eux, cela parait l)ien peu praticaMe. Ils sont incapables de discipline. Et l'expérience tentée par le général Millot, après la prise de Tuyen-Quan, n'est pas encore oubliée. Il avait, on se le rappelle, incorporé près de cent cinquante Pavillons noirs, apparemment soumis. Tous ont déserté, emportant armes et bagages. Et nous les avions instruits contre nous !

25 décembre. — Noël. Bien triste pour moi, cette glorieuse fête de la délivrance! Je n'obtiens pas l'autorisation de m'adjoindre à la concentration des troupes en vue de la marche sur Lang-Son. a On va seulement étudier le terrain, me dit le général de Négrier; on ne fera rien avant l'arrivée des renforts. Reposez-vous et soignez-vous. Vous en avez le plus grand besoin. Et vous pourrez nous rejoindre assez tôt."

La messe, à laquelle je me fais conduire, est célébrée, avec grande solennité, par Mgr Puginier, en présence des généraux et de la plupart des ofiiclersou soldats actuellement à Hanoi. Et la misérable paillotte qui, temporairement etjusquà la construction de la cathédrale, à peine commencée, permet la célébration des offices, rappelle la modeste étable où naquit le vainqueur du monde. Imposante simplicité. Le tamtam et le gong remplacent, ici, la traditionnelle clochette, la flûte tonkinoise dit les bergers de Bethléem, et nos généraux apportent l'hommage des Rois.

Tous, cependant, nous sommes péniblement impressionnés de la brusquerie des indigènes de service, vis-à-vis de leurs coreligionnaires. J'ai vu vivement bousculer hommes et femmes, parce qu'ils négligeaient, pour arriver plus vite à la la[)le de communion, de suivre le défilé ou de s'arrêter assez tôt. Cette brusquerie est indispensable, disent les autoritaires; et ce peuple, dont la soumission est si près du servilisrae, la subit sans murmure, sans même manifester le moindre étonnement.

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27 décembre. — Le conseil de saiilé, sur la demande d»; mon chef et ami M. Driout, décide à l'unanimité qu'il y a lieu de me renvoyer en France. Inutilement, je sollicite encore un ajournement. J'ai pitoyable aspect sous ma squeleltique maigreur, et, malgré nies précautions, je suis épuisé, autant j)ar mes (juintesde toux que par la dysenterie. «Allezvous-en bien vite, me disent le général de Négrier et mon ami le capitaine Fortoul; il en est grand temps. Soignez votre santé, sans autre préoccupation, rétablissez- vous. Nous nous retrouverons ailleurs. "

En vérité, je n'ai pas le droit d'ouldier mes obligations de famille. J'ai fait ce que j'ai pu; mes forces me trahissent, il faut se soumettre.

29 décembre. — Avant son départ pour Chu, qui est devenu notre centre de concentration, le général veut encore me serrer la main, et décide que mon ordonnance, le soldat Lambert, qui m'est absolument dévoué, devra m'accompagner en France. Puis il s'en va, paraissant ignorer la fatigue, préparer au milieu de ses troupes les nouvelles victoires qui, bientôt, il faut l'espérer, termineront cette guerre, si lourde déjà pour nous.

1" janvier. — Temps triste, sombre comme ma pensée. La mort, cette année, a exigé la tète de ma famille. Veuille Dieu entendre ma prière et garder de tous maux ma femme, ma Fdle chérie, mes frères, ma sœur, tous ceux qui me sont chers!

Qui sait la fin d'un jour? Bien triste ce matin, je suis, ce soir, à la joie. Un télégramme m'apporte la croix d'officier de la Légion d'honneur. Et mon chef Driout, accompagné de mes amis le colonel Letellier et le commandant Levrard, s'empressent de m'en dire la nouvelle officielle, en me souhaitant le prompt rétablissement de ma santé. Officier de la Légion d'honneur comme, il y a quatorze ans, chevalier, sur le terrain même de l'action, à même date. Gela devrait donner l'élan nécessaire pour un nouvel effort.

A janvier. — Je n'espérais pas si vite cette haute distinction. Je voudrais pouvoir m'en montrer digne, être utile encore. Mais inutilement je le demande. » Non, non, me répond affectueusement le général Brière de Tlsle; trop longtemps peut-être vous avez déjà résisté; il faut partir; les chaudes sympathies de tous vous accompagnent et disent le plaisir que leur a fait votre nomination. » Et me serrant amicalement les deux mains : « Partez bien vite, répète-t-il, il en est temps encore, mais il le faut absolument. » Et tous mes camarades m'en disent autant.

5 janvier. — Hier, le général de Négrier a battu les Chinois en avant de Chu. " J'ai, dit-il, surpris le camp retranché des Chinois en avant des hauteurs de Nui-Bop et me suis emparé de tout leur matériel ; ce matin j'ai été, à mon tour, attaqué dans les positions occupées la veille. Malgré son immense supériorité numérique, non seulement l'armée chinoise a échoué dans son attaque, mais encore j'ai réussi à la repousser, lui enlevant deux batteries de canons Krupp et m'emparant de tous les forts (17) ou retranchements établis en avant de notre ligne au delà de Chu. i/ennemi a laissé plus de six cents morts sur le terrain ; nous comptons de notre côté treize morts et soixante blessés. »

C'est une victoire; mais nos pertes sont grandes aussi, et le général, malgré son éclatant succès, ne peut immédiatement poursuivre.

ij janvier. — Un déjeuner d'adieu, à mon intention, chez le commandant Parot, notre résident à Hanoï. Tous mes amis; le docteur Rey, notre directeur du service de santé de la marine ; le docteur Driout ; le colonel de Maussion ; le commandant Régasse ; le trésorier payeur Massé, actuellement à Hanoï, s'y trouvent réunis. Et tout naturellement la conversation est tout entière à la victoire du général de Négrier.

" Dès le 3 janvier, raconte le colonel de Maussion, la brigade, profitant d'un épais brouillard, a pu, sous la conduite du capitaine Verdier du 111% traverser le Loc-Nam au gué de

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